Le travail se bilinguise au Québec

Au Québec, la main-d’œuvre qui travaille généralement en français dans les entreprises s’élevait à 70,8 % en 1989 pour tomber à 59,7 % en 2010.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Au Québec, la main-d’œuvre qui travaille généralement en français dans les entreprises s’élevait à 70,8 % en 1989 pour tomber à 59,7 % en 2010.

La promotion de notre langue, la célébration de sa richesse et de sa diversité revêtent une importance particulière à l’occasion de la Journée internationale de la francophonie 2016. Dans l’actuel contexte de mondialisation, la vitalité du français est mise à rude épreuve au Québec avec l’incurie du gouvernement actuel qui favorise la « bilinguisation » du travail.

Si l’application de la Charte de la langue française adoptée en 1977 avait réussi à faire passer le nombre de Québécois et de Québécoises travaillant généralement en français de 64 % en 1971 à 73 % en 1989, cette proportion a diminué à 66 % en 2010, soit un taux similaire à celui qui prévalait avant l’application de la Charte.

La bilinguisation est de moins en moins le fruit de l’apprentissage d’une autre langue, mais bien une obligation pour beaucoup trop de travailleurs et de travailleuses d’apprendre l’anglais pour obtenir un poste

 

Situation inquiétante

Dans le secteur privé, la situation est inquiétante. À l’échelle du Québec, la main-d’oeuvre qui travaille généralement en français dans les entreprises s’élevait à 70,8 % en 1989 pour tomber à 59,7 % en 2010 ! Dans la région de Montréal, toujours en 2010, ce pourcentage a chuté sous la barre des 50 %, pour atteindre 44,4 %. Sur l’île de Montréal même, la situation est catastrophique : le pourcentage d’employées et employés dans les entreprises qui travaillent généralement en français est passé de 45,3 % en 1989 à 32,1 % en 2010. À Montréal, d’ailleurs, 40 % des petites et moyennes entreprises exigent la connaissance de l’anglais lors de l’embauche.

Au-delà de ces données chiffrées préoccupantes, un constat se dessine : la bilinguisation est de moins en moins le fruit de l’apprentissage d’une autre langue, mais bien une obligation pour beaucoup trop de travailleurs et de travailleuses d’apprendre l’anglais pour obtenir un poste. À Baie-Comeau, par exemple, le syndicat de Hôtel-Motel la Caravelle se bat pour le droit de travailler en français. La situation dans le secteur de la santé, pourtant régi par le gouvernement du Québec, est elle aussi inquiétante. Selon une étude de l’IREC2, plus de 35 % du personnel soignant québécois s’exprime régulièrement en anglais au travail. La considération des allophones comme des demandeurs de services en anglais est l’un des vecteurs de ce phénomène.

Les secteurs public et privé de la région métropolitaine se révèlent des lieux stratégiques quant à l’intégration des immigrants et immigrantes au marché du travail. Et si le bilinguisme devait continuer à dominer les milieux de travail montréalais, la vitalité du français sera vraiment menacée. Les statistiques tirées d’une autre étude de l’IREC3 montrent que 20 % des immigrants, soit environ 200 000 d’entre eux, ne parlent pas le français. Ce constat menace la survie de la langue française au Québec.

Absence de volonté politique

L’aspect le plus inquiétant de la situation demeure l’absence de volonté politique d’agir. Le gouvernement a l’intention d’accepter un plus grand nombre d’immigrants sans investir davantage dans les services d’intégration et de francisation. Dans ce contexte d’austérité, la francisation des nouveaux arrivants sera mise en péril.

Par ailleurs, l’Office québécois de la langue française (OQLF), affaibli par les coupes budgétaires, peine à jouer son rôle. Il faut lui redonner les moyens pour qu’il puisse s’assurer de la mise en place et du soutien de comités paritaires fonctionnels dans les entreprises de plus de 100 employées et employés, et ainsi faire respecter la prépondérance du français au travail.

Pour éviter que les célébrations de la Semaine de la langue française ne deviennent un jour que des activités folkloriques, le gouvernement se doit de protéger à tout prix le statut du français comme langue officielle de travail partout au Québec.

7 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 19 mars 2016 05 h 38

    Monsieur, je vous demande...

    "le gouvernement se doit de protéger à tout prix le statut du français comme langue officielle de travail partout au Québec", écrivez-vous Monsieur Létourneau.
    Alors, moi le petit Québécois sans grade ni autorité, mais moi qui voit ce qui se passe depuis maintenant vingt ans dans le silance à peu près total des grandes centrales syndicales du Québec, vingt ans et pas trois mois Monsieur..., je vous demande de le rappeler de manière claire et nette à vos syndiqués(es) si vous êtes sincère.
    Sincérité dont personne ne devrait pouvoir douter, Monsieur, parce que celle-ci doit être donner en exemple partout auprès de vos membres en les invitant à se tenir debout en français, au travail et ailleurs, lorsqu'ils oeuvrent au Québec...
    Chose que je sais parfaitement dans votre capacité à agir.

    Merci de votre lecture, Monsieur.

  • Raynald Richer - Abonné 19 mars 2016 09 h 50

    Anglicisation

    Le travail ne se bilinguise pas, il s'anglicise.

    • Jean Richard - Abonné 20 mars 2016 14 h 18

      Remarque brève mais très pertinente. On ne peut pas parler de bilinguisation alors que le nombre d'immigrants qui n'apprennent plus le français serait à la hausse. C'est bel et bien d'anglicisation qu'il s'agit.

  • Sylvain Auclair - Abonné 19 mars 2016 12 h 07

    Il faut renforcer la loi

    On ne devrait jamais avoir le droit d'exiger la connaissance d'une autre langue que la langue officielle sauf pour quelques emplois précis, comme traducteurs ou enseignants de cette langue. Comme il n'existe aucun droit à se faire servir en anglais dans les commerces, on ne devrait pas avoir le droit d'exiger de connaître l'anglais pour servir le public.

  • Colette Pagé - Inscrite 19 mars 2016 12 h 27

    Comment faire d'une pierre deux coups !

    Faut-il se surprendre de ce recul du français. Pour s'en convaincre il suffit de s'enregistrer au comptoir d'un hôtel du centre-ville pour se faire interpeller en anglais. Mais de cela le PM n'en a cure !

    Un recul contesté par le PM vendu au bilinguisme qui, pour preuve de son aveuglement, se déclare prêt à accueillir 10 000 nouveaux immigrants alors que le Québec n'a pu démontrer sa capacité à vouloir franciser ceux qui sont disposés à apprendre la langue française.

    Et, il faut le rappeler, alors qu'aucune sanction n'est été prise à l'égard des immigrants qui refusent de se soumettre à cette exigence du Vivre Ensemble.

    Se pourrait-il que ces 10 000 nouveaux immigrants soient en sourdine un objectif recherché par le PLQ afin d'augmenter la prime de 20 % à l'urne. Cette clientèle captive du PLQ qui n'a même pas l'obligation de respecter une période transitoire avant de voter afin de connaître les enjeux ne fera qu'augmenter la clientéle anglophone et allophone du PLQ.

    Il fallait y penser. Ce qui s'appelle Faire d'une Pierre deux coups !

  • - Inscrit 19 mars 2016 13 h 17

    Hier, aujourd'hui et demain

    Hier, la francisation; aujourd'hui, la bilinguisation; demain, l'anglicisation.