La diplomatie québécoise depuis le 14 avril 2003 - Québec abdique-t-il sur la scène internationale?

Après neuf mois au pouvoir et le récent voyage de Jean Charest en Europe, force est de constater que le dossier des relations internationales du Québec ne fait pas exception à la mauvaise gestion du gouvernement libéral. L'annonce d'une perte de plus de 550 emplois pendant le Forum de Davos traduit bien le manque de préparation de la mission internationale du premier ministre et augure mal pour l'avenir. Mais au delà du drame pour les gens du Saguenay, n'assistons-nous pas à une véritable abdication du gouvernement du Québec sur la scène internationale?

Dans un contexte de mondialisation accélérée, une telle abdication est particulièrement désolante et résulte d'une vision provinciale de l'État québécois, d'un intérêt manifestement limité pour la chose internationale et de l'amateurisme de Jean Charest et de son cabinet. Une analyse des faits et gestes du gouvernement de Jean Charest le démontre.

D'abord, les occasions ratées. L'absence inexplicable de Line Beauchamp au Festival de Cannes alors que le cinéma québécois, primé de surcroît, y occupait une place remarquée. La moisson de misère de Jean Charest à Davos, d'autant plus incompréhensible qu'une certaine presse tend à donner aux libéraux du Québec un sens inné pour tisser des liens d'affaires. Et une absence remarquée et injustifiée du gouvernement du Québec au IIIe Forum social mondial à Mumbai, en Inde.

Ensuite, les maladresses. En mai 2003, Jean Charest reçoit la visite d'Edmund Stoiber, ministre-président de l'État libre de la Bavière. Cette entité fédérée partage avec le Québec la rarissime particularité de ne pas avoir signé la Constitution de son État fédéral. Or on remarque que même dans les interpellations protocolaires du premier ministre, le mot «libre» est omis de l'expression correcte, comme s'il pouvait être porteur du moindre équivoque.

Le premier ministre reçoit ensuite son homologue français, Jean-Pierre Raffarin. Cette visite se fait dans le cadre des visites alternées de premiers ministres français et québécois, un précieux acquis diplomatique légué par René Lévesque et Raymond Barre. Très peu de nations cultivent des relations aussi suivies, a fortiori deux nations séparées par un océan. Or le gouvernement du Québec ne fait rien pour dissiper un dangereux glissement sémantique de la «visite au Canada» de Jean-Pierre Raffarin.

Après ces figures imposées prévues à l'agenda diplomatique, la première décision du gouvernement actuel est de tuer dans l'oeuf l'Observatoire québécois de la mondialisation, dont la création faisait consensus. Jean Charest avait pourtant déclaré, le 23 mai 2003, que «le Québec, comme la France, croit que la mondialisation doit être observée, comprise et balisée». Dorénavant, c'est la France seule qui observera, comprendra et balisera. En effet, ironie du sort, la France envisage aujourd'hui de créer, sur le modèle québécois, un observatoire national des effets de la mondialisation, dont la création est proposée dans le rapport Lepeltier et auquel le premier ministre Jean-Pierre Raffarin s'est engagé à donner suite favorablement.

Recentrer l'action

Pour le gouvernement Charest, on doit recentrer son action sur les «vraies» affaires, les affaires internationales plutôt que les relations internationales, et sur le «vrai» partenaire, les États-Unis d'Amérique. Or, là aussi, c'est l'abdication. En novembre 2003, Monique Gagnon-Tremblay accepte sans broncher le fait que le Québec n'ait pas de représentation politique à Washington et se contente de son actuel «bureau du tourisme». Elle abandonne ainsi une revendication chère à Robert Bourassa. C'est pourtant dans la capitale américaine que plusieurs décisions importantes se prennent et affectent les Québécois dans leur vie quotidienne. Le gouvernement ne se soucie guère davantage de l'ensemble des Amériques: l'incapacité de Michel Audet de présenter la position québécoise sur les négociations relatives à la ZLEA est symptomatique d'un manque de vision économique troublant.

Mais c'est la diplomatie culturelle de Line Beauchamp et de Monique Gagnon-Tremblay qui aura été la grande déception de la rentrée d'automne. Que le gouvernement canadien s'attribue le mérite de la décision de la 32e session de la Conférence générale de l'UNESCO, qui lançait les négociations sur la diversité culturelle, c'est une chose. Et tant mieux si une convention voit le jour. Mais le fait d'avoir vu la ministre Line Beauchamp se faire bâillonner le 13 octobre dernier par la ministre du Patrimoine canadien, Sheila Copps, c'est inadmissible. Encore plus inadmissible lorsqu'on apprend que le discours du Québec est jugé «caduc» par l'ambassadeur du Canada à l'UNESCO, Louis Hamel. Dans la diversité culturelle, le Québec troque son rôle de pionnier dans la Francophonie pour celui de valet du Canada. Mais pour Monique Gagnon-Tremblay, se taire renforce la position du Québec. C'est ce qu'elle a affirmé à l'Assemblée nationale.

La diplomatie culturelle du Québec n'en était hélas pas à ses premiers reculs. À l'heure où le Centre culturel canadien fait flèche de tout bois à Paris, à l'heure où les artistes québécois et les gens d'affaires s'affirment de plus en plus dans le marché européen, l'abandon du projet du Centre Québec-Europe, en juin dernier, est un véritable geste d'automutilation non seulement culturel mais aussi économique. Jean Charest, dans l'opposition, avait pourtant qualifié le projet — qui devait héberger une librairie, une médiathèque, une salle de spectacles — de «très valable».

L'événement «Voilà Québec en Mexico» s'avère un succès. Qu'à cela ne tienne: la fin des Saisons du Québec est confirmée par la ministre de la Culture et des Communications, Line Beauchamp. Les quelque 20 employés du Bureau des événements seront sans emploi sous peu. Ce gouvernement croit que des événements tels les Saisons du Québec s'improvisent à la petite semaine. Hélas, la réalité est autre. La diplomatie politique, culturelle ou économique ne s'improvise pas. Les acquis diplomatiques, toujours fragiles, s'accumulent par sédimentation.

Au Québec, les gouvernements sont rarement élus ou défaits en fonction de leurs réalisations internationales. Personne ne se souviendra des voyages de Jean Charest à New York ou à Davos. Cela n'en rend pas moins pernicieuse l'abdication du gouvernement de Jean Charest sur la scène internationale au cours des derniers mois et l'affaiblissement de la diplomatie québécoise, qui s'inscrit dans une réingénierie qu'il faut dénoncer et contre laquelle il importe de lutter.