Réplique au président d'Hydro-Québec Production - La transparence doit primer dans le dossier du Suroît

La présente est une réponse à votre lettre parue dans Le Devoir du mardi 3 février 2004. Vous trouverez ci-dessous certains arguments qui témoignent de l'intérêt du public face au projet de centrale thermique du Suroît. Il est certain que nous attendons de vous rien de moins qu'une extrême transparence face à ce sujet: il en va de l'intérêt de tous de savoir pourquoi vous tenez tant à faire d'Hydro-Québec la seule entreprise au monde qui réduise son ratio de production d'énergie renouvelable.

Quels sont les chiffres? Quelle quantité d'énergie risquerait d'être importée ou ne pourrait pas être garantie par Hydro-Québec si la centrale n'était pas construite? Combien cette importation coûterait-elle? Pour combien de temps? Quels sont les risques véritables que cela implique (délestage des usines, etc.)? Ces chiffres sont-ils de nature publique? Croyez-vous vraiment être les seuls à avoir les compétences qui permettent de comprendre ce qui distingue énergie et puissance?

Il est impossible que cette économie d'énergie soit aussi chère que vous le prétendez. Il existe des centaines de façons de réduire la consommation, notamment le changement de la tête des pommeaux de douche, la gestion intelligente de la température des bâtisses, l'ajustement des normes du Code du bâtiment en ce qui a trait aux matériaux isolants pour les nouvelles constructions, etc. À ce titre, toutes les instances sont appelées à réagir face à cette situation. Par exemple, quel serait l'effet sur la demande si le gouvernement et les municipalités coupaient l'éclairage des rues dès 6h le matin?

La centrale thermique du Suroît s'inscrit dans une perspective de développement non durable. Elle n'est pas à sa place dans un plan de développement qui tient compte des changements climatiques et qui oriente les décisions visant les générations actuelles et à venir. Bien sûr, cette centrale est moins polluante que celles au charbon qui sont exploitées en Ontario ou aux États-Unis; seulement, elle servirait à fournir davantage d'énergie aux gens qui ne sont pas aptes à prendre soin de leur planète et à gérer leur consommation. Il n'est pas concevable de polluer davantage pour suivre la croissance, qui suit une tendance accélérée. Toute notion d'économie indique que le prix doit suivre la demande afin d'équilibrer l'offre parapport celle-ci. Le fait de payer plus cher l'énergie que l'on consomme impunément ne peut que sensibiliser les usagers à la valeur qu'a l'énergie dans notre société.

Hydro-Québec

Qu'Hydro-Québec ait décidé de se scinder en plusieurs entreprises pour faciliter sa gestion et ses orientations, cela va de soi. Mais qu'une division ne soit pas en mesure d'en approvisionner une autre, qu'une division soit déficitaire ou qu'elle suive une autre tendance qu'une filiale soeur, cela devient ridicule. Qu'il existe davantage de présidents, de vice-présidents et de gestionnaires, cela ne devrait pas empêcher l'entreprise qu'est Hydro-Québec d'offrir le meilleur service possible à la population. Ce service, la population l'a demandé dimanche: c'est de l'énergie propre. Jamais, à ce que je me souvienne, un projet avec un impact environnemental comme celui de la centrale du Suroît n'a attiré autant de gens dans les rues de Montréal. Comme je suis plutôt jeune et que j'ai grandi avec l'idée qu'Hydro-Québec était une société responsable et respectable, j'avais bon espoir que la société d'État poursuive sur sa lancée et que mes enfants puissent éprouver ce sentiment de fierté face à Hydro-Québec.

L'énergie, l'environnement et les ressources naturelles font partie de ce qui s'appelle le bien commun. Celui-ci doit être géré de façon à permettre une équité entre les générations actuelles et à venir. Ce bien commun doit être défendu par tous et ne peut être administré de façon à maximiser les profits d'un gouvernement quel qu'il soit, et ce, seulement pour un mandat. Déroger à cette responsabilité de décider conséquemment de la bonne gestion du bien commun est un geste qui va à l'encontre de la Loi sur l'environnement. Peut-être l'aviez-vous oublié, mais malgré la reconnaissance de la croissance de la demande énergétique, le BAPE, que vous citez, a rejeté le projet de la centrale du Suroît.

L'énergie, la pollution, les conséquences écologiques et notre niveau de vie représentent une multitude de facteurs qu'il nous faut prendre en compte afin de décider adéquatement. Seulement, personne n'est là pour défendre les droits des personnes qui ne sont pas encore nées, celles qui subiront les conséquences des changements climatiques. On a déjà vu plusieurs exemples de ces conséquences et de ce qui risque de se produire:
- 1994 et 2004: records de froid en janvier;
- 1996: inondations au Saguenay;
- 1998: crise du verglas au Québec;
- 2003: apparition du virus du Nil.

Par ailleurs, de nombreuses sécheresses et inondations sont attribuables aux changements climatiques. Le groupe d'experts intergouvernemental (http://www.ipcc.ch/pub/un/giecgt1.pdf) sur l'évolution du climat stipule que l'essentiel des changements climatiques des 50 dernières années est imputable à l'activité humaine.

En moyenne, entre 1950 et 1993, les températures journalières minimum de l'air relevées de nuit à la surface des sols ont augmenté d'environ 0,2 °C tous les dix ans. Cela représente environ le double du taux d'augmentation des températures journalières maximum de l'air relevées pendant la journée (0,1 °C tous les dix ans). Dans de nombreuses régions situées sous des latitudes moyennes ou élevées, ce phénomène a prolongé la saison sans gel. L'augmentation de la température à la surface de la mer au cours de cette période est égale à environ la moitié de l'augmentation moyenne de la température de l'air à la surface du sol.

On dort au gaz

La solution facile n'est pas toujours la meilleure, surtout lorsqu'il s'agit de fournir 800 MW d'électricité aux Québécois. Seulement, il est impératif que ces décisions soient prises en toute transparence et que chacun prenne conscience des enjeux qui y sont rattachés. Il est absolument faux de dire que la centrale thermique du Suroît permettra de réduire le bilan québécois d'émissions: en effet, vous le dites vous-même, elle produira 2,25 millions de tonnes d'émissions par année. Cette augmentation provoquera une hausse des émissions de la province de 2,6 % à 3 %, ce qui sera bien loin de réduire les émissions provinciales en deçà de celles de 1990.

Il existe un autre facteur très sérieux en ce qui a trait aux conséquences de l'exploitation d'une centrale au gaz naturel. Celle-ci brûlera environ 881,5 millions de kilos de ce gaz non renouvelable chaque année. Ceci implique une demande croissante pour le gaz naturel, ce qui provoquera probablement une hausse du prix. Et comme les réserves actuelles s'écouleront probablement plus vite, on sera sérieusement tenté d'aller exploiter les réserves potentielles du fleuve Saint-Laurent. Or il s'agit d'un des derniers habitats naturels pour les bélugas et autres mammifères marins, qui ont été largement affectés par les activités humaines. Est-il possible de croire qu'en plus de participer directement à la perte des pingouins, des manchots, des ours polaires et de toutes les autres espèces animales affectées par les changements climatiques, vous participerez directement à l'élimination de l'habitat des dernières baleines qui y survivent? Si tel est le cas, au nom de quoi et de qui? Pour le bien de tous?

Une des solutions proposées pour arriver à répondre à cette demande croissante, solution qui serait temporaire et sans impact sur l'environnement, serait de planifier l'entretien des centrales de façon à diminuer le nombre de groupes qui seront en réfection lors des périodes au cours desquelles on peut prévoir des crises de production. En effet, si le fait de reporter la réfection de quelques groupes pouvait permettre de gagner quelques mégawatts, ce serait tout de même un bon début. Aussi serait-il possible de négocier des périodes de délestage avec compensation pour les entreprises. Bref, il existe plusieurs façons autres que le projet de centrale du Suroît pour parvenir à assurer le niveau de la production jusqu'à ce que les ouvrages hydrauliques entrent en service.

Il est possible de demander aux clients d'Hydro-Québec, c'est-à-dire nous-mêmes, de faire un effort: il y a deux semaines, nous avons réduit notre consommation de 600 MW afin d'éviter le délestage. Demandez aux gens de participer à cet effort, demandez-leur de changer: il le faut absolument. Chacun peut faire un effort et nous pouvons éviter de construire cette centrale. Nos enfants vous en remercieront.

Parce qu'on n'en sait jamais assez. Parce que, lorsqu'on sait, on ne peut plus ignorer.