Alternative für Deutschland: faut-il s’inquiéter?

Frauke Petry, chef du parti Alternative für Deutschland
Photo: Michael Sohn Associated Press Frauke Petry, chef du parti Alternative für Deutschland

Pas de super mardi en Allemagne, mais un « super » dimanche avec des élections dans trois Länder, deux dans l’ancienne Allemagne de l’Ouest et une dans l’ancienne Allemagne de l’Est. Sans surprise, c’est le jeune parti Alternative für Deutschland (AfD) qui est le grand gagnant de ces élections régionales. Ses candidats ont remporté entre 12 et 24 % du vote.

L’AfD a été fondée en 2013. Son programme est plutôt vague. À la base, le parti s’est formé contre l’euro, tout en soulignant qu’il ne serait pas contre l’Europe. Dès le départ, il s’agit d’une position difficile à tenir.

On peut penser que certaines de leurs revendications sont justifiées, notamment celle sur la politique d’immigration, qui intègre mal les nouveaux arrivants. Rappelons qu’en Allemagne un citoyen de descendance turque reste turc même si ses parents sont nés en Allemagne. L’AfD revendique une politique d’intégration plus cohérente : un système d’immigration sur le modèle du Canada avec sélection et plafonnement.

Les idées politiques de l’AfD sont de droite populiste. Ses positions soulèvent des inquiétudes chez la grande majorité des Allemands. Ceux qui se reconnaissent dans cette politique proviennent de différents horizons. On y retrouve, entre autres, des gens qui se sont regroupés autour de Pegida (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident). Ils ont leur bouc émissaire pour tout ce qui ne va pas bien : le réfugié, l’étranger. Attitude alarmante s’il en est une, compte tenu de l’histoire allemande.

Angela Merkel, chancelière depuis 2005, à la tête d’une grande coalition CDU (chrétien-démocrate) et SPD (social-démocrate) depuis 2013, a ouvert les frontières l’été dernier aux migrants qui arrivent par la Méditerranée. Impossible de fermer les yeux sur le nombre de personnes qui arrivaient. Inhumain aussi de les repousser. Les repousser où ? Cette politique d’ouverture a conduit le magazine Time à décerner à Merkel le titre de personnalité de l’année 2015.

Toutefois, avec cette politique d’accueil, la chancelière a déplacé la CDU — traditionnellement de centre droit — vers la gauche. Elle a gagné ainsi des électeurs du SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne), mais a créé en même temps un vide à droite. Ce vide a ébranlé des électeurs de la CDU (Union chrétienne-démocrate d’Allemagne), mais aussi les électeurs de la catégorie « autres partis », groupuscules et partis de droite. Ils ont alors rejoint les rangs de l’AfD. D’autres électeurs de l’AfD proviennent des rangs des non-électeurs, ceux qui ne s’identifiaient à aucun parti. En Saxe-Anhalt, un nombre important d’électeurs du parti Die Linke (La Gauche) a même voté pour l’AfD en guise de protestation.

Angela Merkel se fait donc attaquer par beaucoup de monde. Même dans ses propres troupes, l’hostilité envers sa politique d’accueil est palpable. Depuis décembre, les frontières sont à nouveau protégées : la fermeture des Balkans et de la frontière avec l’Autriche donne un répit à l’Allemagne. Pourtant, le message gouvernemental continue à manquer de précision : « oui, nous accueillons des migrants », « non, pas tant que ça », « il y aura des règles, nous ne savons pas lesquelles » et « ce n’est pas pour tout de suite ». Ce message flou explique en grande partie le vote de protestation contre Angela Merkel lors des élections régionales du 13 mars dernier.

Tout de même, certaines fortes personnalités s’en sont bien tirées. Dans le Land Bade-Wurtemberg, le ministre-président Winfried Kretschmann du Parti vert a été réélu. Dans La Rhénanie-Palatinat, c’est encore une fois le ministre-président en place, Malu Dreyer de la SPD, qui l’a remporté. Il est allé chercher une bonne partie du vote vert, son partenaire de coalition. Le cas est passablement différent pour la Saxe-Anhalt. Même si c’est le ministre-président en place, Reiner Hasseloff, de la CDU, qui est allé chercher la majorité des voix, c’est dans ce même Land que l’AfD a obtenu son meilleur score avec 24,2 % et 24 sièges. C’est là que l’AfD a fait le plus de tort à tous les partis, incluant les Linke. Notons que c’est aussi dans ce Land qu’il y a eu récemment des attaques contre des réfugiés. Bref, l’AfD a obtenu entre 14 et 24 sièges dans les trois Länder. Pour l’instant, aucun Land n’envisage une coalition avec l’AfD.

Lutte de pouvoir

Bien que ces résultats semblent prometteurs pour un nouveau parti, l’AfD est en train de s’entre-déchirer. On assiste à une lutte de pouvoir de représentants qui semblent moins désireux de changer le monde que de se trouver un emploi respectable. Ce n’est pas tout : une lutte se fait aussi entre partis populistes de droite et modérés qui veulent se faire les porte-parole de ceux qui ne se retrouvent pas ou plus dans la CDU. Malgré ces embûches, l’AfD demeure confiante et se prépare aux élections fédérales de 2017.

Ces élections auront peut-être montré à la grande majorité des Allemands qu’il ne faut pas sous-estimer l’AfD. Un peu comme le Front national en France, elle pourrait très vite détenir la balance du pouvoir si on ne commence pas à lever certains tabous, comme la question de l’immigration. En vertu du droit d’asile ancré dans sa constitution, l’Allemagne est déjà — et ce, depuis des décennies — un pays de choix pour l’immigration, et il faut qu’elle se donne des règles pour l’encadrer. Mais il faut aussi utiliser les lois existantes pour combattre la xénophobie qui s’exprime de manière de plus en plus décomplexée.

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2 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 18 mars 2016 06 h 52

    Besoin d'informations s.v..p.

    Il m'a toujours étonné qu'un « citoyen de descendance turque reste turc même si ses parents sont nés en Allemagne». Est-il seulement empêcher de voter? Pour le reste, est-il soumis aux mêmes lois que n'importe quel citoyen allemand? Je l'ignore. Il paraît que plusieurs autres pays européens restreignent ainsi l'octroi de leur citoyenneté.

    • René Bolduc - Abonné 18 mars 2016 12 h 24

      Bonjour M. Lusignan, l'obtention de la citoyennenté n'est pas restreint pour des personnes nées en Allemagne et qui y vivent, il faut juste faire la demande. Ceux qui ont obtenu la citoyenneté allemande, ont les mêmes droits qu'un Allemand, mais peuvent toujours être perçus comme Turcs (c'est ça que nous voulions souligner dans notre texte). S'ils sont restés Turcs, ils n'ont pas le droit de vote. Je ne pourrais pas vous dire s'il y a d'autres restrictions et lequels, ça fait trop longtemps que je vis au Québec. Je sais qu'il y a eu des changements dans les 25 dernières années, mais je n'ai pas suivi ces dossiers d'assez proche pour donner un avis. (commentaire par Bärbel Reinke)