Le rendez-vous manqué de l’OIIQ avec SABSA

En novembre 2015, l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ) annonçait qu’il était déterminé à prendre sa place dans le débat sur l’avenir du système de santé. La présidente de l’Ordre, Mme Lucie Tremblay, affirmait que, dans ses « rêves les plus fous, on veut que le système de santé québécois redevienne un des meilleurs systèmes de santé au monde ». Préoccupée par l’accessibilité aux soins de première ligne, elle affirmait que le manque d’accessibilité à ces soins ne résultait pas d’un manque de ressources, mais, plutôt, d’un problème d’organisation. Prenant en exemple la Coop de solidarité SABSA la présidente de l’OIIQ estimait que ce modèle, « où 95 % des problèmes de santé sont réglés par des infirmières praticiennes, est aussi bon”» que les modèles de GMF et de cliniques réseaux privilégiées par le ministre Gaétan Barrette. Professeur de la FSI de l’Université Laval, associé au projet SABSA, je témoigne du fait que ces mots de la présidente de l’OIIQ eurent un effet stimulant sur l’équipe de SABSA.

Les fondatrices de la Coopérative de solidarité SABSA désiraient, en 2011, offrir des soins à des gens marginalisés souffrant d’hépatite C que le système de santé ne parvenait pas à rejoindre. Elles partageaient une expérience dans le réseau de la santé ou auprès d’organismes communautaires, mais aussi une sensibilité à la souffrance, un engagement à contribuer au développement d’un système de santé publique et universelle. Une démarche inscrite dans une éthique du care issue d’une pensée féministe qui se comprend comme une théorie critique qui dénonce les procédés par lesquels s’opère une marginalisation des plus vulnérables ainsi qu’une non-reconnaissance des pratiques, des personnes qui s’en soucient.

La création de SABSA ne survient pas sur un coup de tête. Ce n’est pas faute d’avoir cherché à alerter les autorités et d’avoir proposé des idées pour améliorer l’offre de services. Confrontées à une absence de réponse, ces soignantes prirent la décision de fonder SABSA. Mme Tremblay les soignantes de SABSA sont, comme vous le mentionnez dans votre éditorial du 2 mars, « des agents de changement au sein de leur établissement de santé qui cherchaient à jouer un rôle de premier plan en toute autonomie professionnelle tout en exerçant les activités professionnelles qui leur sont dévolues par la loi ».

La dynamique de SABSA changea suite à son inscription dans la recherche de l’équipe ESPI dirigée par Damien Contandriopoulos, de l’Université de Montréal. Des liens sont tissés avec la FIQ qui reconnaît, en SABSA, un modèle de soins à promouvoir. La suite est connue. SABSA reçoit un premier soutien financier de la part de la FIQ d’un montant de 150 000 $ et élargit son offre de soins aux populations des quartiers Saint-Roch et Saint-Sauveur.

Dans les mois qui suivent, SABSA reçoit le soutien d’organisations et de personnalités politiques, d’éditorialistes et de citoyens du Québec et de l’étranger. Tous les partenaires de SABSA, médecins omnipraticiens ou spécialistes, issus du milieu communautaire reconnaissent que le fonctionnement de cette clinique infirmière repose sur un solide partenariat.

Je souligne que SABSA ne partage aucune parentalité avec les cliniques infirmières privées qui se disséminent dans nos villes, contribuant à une privatisation des services de santé. Tous les soins offerts à SABSA sont prodigués gratuitement, dans les règles de l’art, aux membres et non-membres de la Coop. Contrairement à ce que des personnes d’influences affirment, SABSA ne désire pas demeurer en marge du système. Par contre, les instigatrices de SABSA refusent de s’assujettir aux diktats d’un système médical, hospitalo-centré qui fonctionne selon des règles comptables.

Depuis 2014, diverses démarches furent entreprises pour négocier des montages structurels et/ou financiers avec des instances du système de santé qui assureraient la pérennité de SABSA. Une des démarches entreprises consista à soumettre la candidature de SABSA pour l’obtention d’une subvention de 250 000 $ de la Fondation de l’OIIQ dans le cadre de son programme Pour mieux soigner. En dépit des excellentes évaluations que SABSA a reçues et de la mission de la Fondation de l’OIIQ d’« encourager les infirmières et infirmiers à mettre sur pied des projets cliniques d’envergure dont les retombées permettront de mieux soigner », celle-ci a choisi de verser ce financement au CIUSSS de la Capitale-Nationale et son projet HoPE (Horizon Parent-enfant), par ailleurs déjà largement financé.

Cette nouvelle eut l’effet d’une gifle pour l’équipe de SABSA, qui l’interpréta comme un désaveu de l’OIIQ. Quelques jours plus tard, des représentantes de l’Ordre visitaient SABSA pour vérifier la conformité de ses pratiques avec le cadre légal.

Récemment, le président de la FMOQ, le Dr Louis Godin, rencontrait l’équipe de SABSA. Il repartait convaincu de la nécessité de SABSA estimant que son approche devait être explorée. En date d’aujourd’hui, Mme Tremblay, vous n’êtes toujours pas venue rencontrer l’équipe de SABSA. Vous venez toutefois d’annoncer que vous visiterez SABSA le 17 mai. Mme Tremblay, je ne doute pas des lourdes responsabilités qui vous incombent. Ces contraintes limitent vos disponibilités. Je tiens toutefois à vous informer que rien ne garantit que, le 17 mai, les portes de SABSA soient toujours ouvertes. Le financement de la FIQ arrivant à son terme il est possible que SABSA, dans sa forme actuelle, soit de l’histoire ancienne.

Si tel était le cas, vous aurez manqué un rendez-vous avec des pionnières de la profession. Je suis persuadé que, dans vingt ans, l’audace des soignantes de SABSA sera au coeur de notre mémoire collective. A posteriori, nous reconnaîtrons leur contribution à notre système de santé.

Pour ma part je me ferai un devoir d’écrire et de publier l’histoire de SABSA ; celle du dessus tout comme celle des dessous de cette courageuse initiative d’infirmières habitées parce que je me plais à nommer une éthique du care.

1 commentaire
  • Nicole-Patricia Roy - Abonnée 14 mars 2016 10 h 30

    Un projet indispensable

    Ce qui arrive à SABSA est la preuve que le système de santé est conçu pour le milieu médical uniquement. C'est renversant que la Fondation de l'OIIQ qui a comme mission d’« encourager les infirmières et infirmiers à mettre sur pied des projets cliniques d’envergure dont les retombées permettront de mieux soigner » n'ait pas renouvelé la subvention à SABSA qui est le projet qui répond le mieux à cette définition.

    Il faut à tout prix que SABSA reçoive d'autres sources de financement pour les montants dont elle a besoin pour continuer sa mission. Comme il s'agit d'une coopérative, le mouvement Desjardins, qui verse plusieurs subventions à divers groupes, devrait prendre la relève et financer ce projet de façon permanente.