Benoît Lacroix, l’homme qui ne disait jamais non!

Benoît Lacroix ne put jamais dire non aux sollicitations. Il s’employa à semer, cultiver, soigner, soutenir, élever, faire épanouir une foison impressionnante d’étudiants universitaires.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Benoît Lacroix ne put jamais dire non aux sollicitations. Il s’employa à semer, cultiver, soigner, soutenir, élever, faire épanouir une foison impressionnante d’étudiants universitaires.

Benoît Lacroix nous a quittés comme il a vécu, « à son meilleur », expression chère du père. En ce qui touche à notre mission commune et universelle de contribuer au bonheur de notre semblable, le père Lacroix démontra un engagement total et indéfectible jusqu’à son dernier souffle. Même si le vieil âge put affecter sa propension naturelle à servir, jamais il ne pensa « dé-mission-ner ». Il considéra la vie comme un privilège à honorer jusqu’au bout. « On peut être utile à chaque instant que nous accorde le Très-Haut. On peut toujours participer ; aider ; influer ; ou même parfois relancer une vie, sans qu’on s’en doute », m’a-t-il dit lors d’un entretien à la fin janvier. Il n’est pas aisé de résumer la vie d’un centenaire dont l’oeuvre fut titanesque. Alors laissons-lui le soin de le faire : « J’aimerais qu’on se souvienne qu’Aimer fut toute ma vie. Aimer est Tout. Que faire d’autre ? » Pourquoi et comment cet homme multidimensionnel a-t-il pu résumer sa vie en un seul verbe ? « Aimer a été, est et sera éternellement le verbe premier, le plus inclusif qui soit, englobant une constellation d’autres verbes qui deviennent porteurs, signifiants et marquants, quand notre parole et toutes nos actions s’imprègnent de “ sens ”, donc d’amour profondément ressenti en faveur de notre semblable », dit-il. Pour les plus grands philosophes de tous les temps, « Être c’est Aimer. » Et il ajouta : « Supportés par la conscience d’être et animés par la sensation de contribuer à cristalliser un monde meilleur, tous les verbes empreints de sens changent de texture, de luminosité, de densité, de teinte, de profondeur, et même de température… L’action bienveillante et chaleureuse renforce l’autre, l’encourage, le guérit, le fait grandir. » Pareille disposition à Aimer fut la raison de sa longévité, a-t-il confié. À l’image de son fleuve bien aimé qui valorise le paysage de ses berges, l’illustrissime Lacroix valorisa toujours les gens qu’il côtoya. Dans ses rencontres, il fut totalement présent, ouvert et entier, pour mieux aimer. La racine étymologique du terme « autorité » étant « faire grandir », nul doute que Benoît fut une autorité authentique, reconnue sur le plan spirituel, ce qui a été souligné par l’éminent philosophe Jacques Grand’Maison, à Naples, en 2005, à l’occasion d’un colloque mondial consacré entièrement à l’oeuvre littéraire du père.

Être plutôt qu’être un exemple

Né Joachim et prénommé Benoît par les Blancs-Manteaux, Lacroix ne put jamais dire non aux sollicitations. Il s’activa surtout comme professeur, et pour agir avec sens, il s’inspira de son père Caïus, agriculteur de son état. Il s’employa à semer, cultiver, soigner, soutenir, élever, faire épanouir une foison impressionnante d’étudiants universitaires. Chacun d’eux se considéra comme le protégé d’un guide unique, possédé par ce vif désir de bien former des « acteurs » appelés à bâtir le Québec de demain. « Dans notre oeuvre d’édification commune, le sens consiste à ressentir que nous avons tous une brique à poser, chaque jour, aussi essentielle qu’indispensable ; et n’anticiper pour seule récompense que l’intime satisfaction du devoir fait, souvent réalisé dans l’ombre, sans fanfare ni trompette », souligna-t-il. « Aimer, c’est agir », Victor Hugo. Le bonheur résiderait là.

À 56 ans, Lacroix a coproduit, en 1971, une anthologie des oeuvres d’un jeune et prodigieux poète, Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943). Voici trois fragments poétiques qui font beaucoup penser à Benoît… qui n’a pourtant jamais rencontré Hector, dit-il. Extrait d’Accueil, écrit par le prosateur à ses 24 ans en 1936, Joachim avait 21 ans : « Ce n’est que pour vous aimer que je vous accueille dans la vallée spacieuse de mon recueillement […] Pour vous voir, et aimer vous voir. Pour savoir que vous êtes. Pour aimer que vous soyez. […] Vous marchez seule, sans moi, libre complètement […]. Dieu sait que vous serez inattentive. […] Je suis la colline attentive autour de la vallée où la gazelle évoluera dans la confiance et la clarté de l’air. » Père Lacroix fut aimé pour ses mots justes et sa « voix de miséricorde, qui réveille à l’amour […], qui se glisse très doucement dans le silence intérieur, sans jamais briser », tiré de Lassitude, 1935. Puis Lettre à Jean Le Moyne, un ami, 1934 : « Je veux être un de ceux qui agissent vers la beauté, être un facteur d’élévation dans la solidarité du monde. »

Pour amoindrir la tristesse provoquée par son départ inévitable, certains penseront au privilège d’avoir pu rencontrer Benoît, et s’en réjouiront. Le topo sur la pensée du père, télédiffusé le 6 mars à Second regard, un chef-d’oeuvre. Lacroix ne voulut pas servir d’exemple à suivre, mais simplement être. Merci aux Dominicains de l’avoir fait tel qu’il fut.

De phare à étoile

Merci à l’amoureuse du jeune Joachim, Thérèse Gagnon, qui le laissa libre de choisir la prêtrise : « Je ne peux te retenir, alors va, mais si tu n’aimes pas ça, reviens-moi vite, et nous ferons des petits prêtres. » Il fut convoqué par le Seigneur le 2 mars, mais n’arriva au paradis que le 3, muni de son laissez-passer. Pourquoi le 3 ? Intéressé par les étoiles du cosmos comme par les détails de la vie, le père se fit jadis confirmer par Hubert Reeves, astrophysicien et ami, que le paradis niche bel et bien au ciel, mais plus haut, dans l’espace intersidéral… Voilà qui explique son retard. Or, étrangement et très sérieusement, plusieurs journaux de la planète titrèrent au matin du 3 : « De mystérieux signaux cosmiques détectés ! » Il va de soi que son entrée au paradis fit grand bruit, mais quand même… Quel rapport pourrait-on établir entre Benoît et ces rares perturbations cosmiques ? Considérant que nous sommes tous poussières d’étoiles, selon Reeves ; considérant que Benoît pria sans cesse pour Que les étoiles viennent, titre de son livre publié en 2012 ; considérant que les astrophysiciens soutiennent que ces signaux, ou « mini-Big Bang », sont à la base même de la formation des étoiles, il me plaît à penser que notre phare éteint se soit métamorphosé en étoile… Cosmos, livre de contes savoureux du père paru en 2015, (514 849-3585, pour commander un exemplaire à la librairie Paulines). Mais il y a une autre hypothèse, plus plausible pour expliquer les « mystérieux signaux » : parti sans sa soutane dominicaine (!), notre Benoît redevenu Joachim serait vitement allé rejoindre sa dulcinée d’antan, Thérèse, pour enfin la rendre heureuse… Merci pour tout, Benoît. Aimer, que faire d’autre ? Ce soir, je scruterai le firmament pour vous retrouver.


 
2 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 12 mars 2016 06 h 34

    Merci monsieur pour ce si beau comte ....

    Je ne le connaissais pas, mais je l'ai vu juste 1 fois à la Sagabonde il y a 2 ans à Val des Lacs, et j'ai été marquée. J'imagine un peu ce qu'ont dû ressentir ceux qui l'ont côtoyé.

  • Gaston Bourdages - Inscrit 12 mars 2016 06 h 48

    «Il considéra la vie comme un privilège....»

    Que et quoi y dire ?
    Plus tôt ce matin, je me suis demandé où le Père Lacroix puisait tout cet éloquent humanisme qui l'habitait et qu'il a su partager en superbe maître ?
    Mercis monsieur Lacroix pour ce si généreux partage de beautés qui étaient vôtres.
    Très nourrissant exercice que celui de vous lire monsieur Bédard.
    Merci à vous et aux gens du Le Devoir.
    Gaston Bourdages,
    Auteur,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.