Libre opinion: Le Québec et l'ouverture allemande

Le premier ministre du Québec, Jean Charest, vient de faire sa première visite en Europe en choisissant le Royaume-Uni et l'Allemagne. Le symbole et la signification de ce premier voyage officiel du nouveau premier ministre n'auront pas échappé aux autorités politiques comme à la communauté d'affaires en Allemagne. Plus de 600 personnalités des milieux économique, politique, universitaire et culturel, réunies à Munich et à Berlin, y compris le chancelier allemand, en gardent un excellent souvenir.

Le premier ministre a rencontré une sympathie et une curiosité envers son pays qui surprennent maints Québécois, y compris dans la classe politique. À tort, car ils ignorent les liens tissés entre nos deux pays, l'Allemagne étant le premier marché d'exportation du Québec en Europe et le deuxième dans le monde après les États-Unis (chiffres de 2002) et le Québec réalisant à lui seul la moitié des exportations canadiennes vers l'Allemagne.

Ils ignorent également que l'Allemagne est un pays d'Europe centre-orientale qui compte plus d'anthologies de la littérature québécoise, plus de centres d'études québécoises et plus d'experts universitaires du Québec que la France. Et ils ignorent une profonde francophilie allemande ouverte à un pays nord-américain de langue française.

Rappeler ces données ne signifie surtout pas inciter les Québécois à trahir leurs penchants naturels et ignorer leurs liens historiques avec la France. Car parler de l'Allemagne, c'est parler aussi d'un pays qui est le partenaire politique et commercial le plus important et le plus étroit de la France et où le français est la deuxième langue étrangère enseignée. C'est donc parler de toute une dimension politique et civile nommée «Françallemagne» (Libération, 22 janvier 2003). Les amis allemands du Québec sont, en vertu de leur culture, les mêmes qui sont les amis de la France.

Rien de plus bête que cette attitude de vouloir voir dans une ouverture du Québec sur l'Allemagne une dérive québécoise vers l'Est de l'Europe au détriment de la France. Au contraire, s'ouvrir sur l'Allemagne, c'est une manière intelligente d'élargir les liens franco-québécois, d'en profiter pour mieux implanter le Québec dans une Europe sur le point de réaliser son unité politique, économique et culturelle, allant de l'Irlande aux républiques baltes.

Le Québec n'a rien à négliger dans sa politique traditionnelle envers les États-Unis, envers la France, envers le Royaume-Uni, envers la francophonie internationale et envers le reste du monde. Mais il doit également tenir compte de l'importance des liens franco-allemands et d'une Allemagne profondément européenne, au centre de l'Europe, dont le rayonnement économique, culturel, scientifique et institutionnel peut servir au Québec. Ce dernier se doit de suivre l'évolution de l'Union européenne et y montrer une plus grande présence. Mais pour faire ainsi, il faut une classe politique et diplomatique québécoise dont les ambitions politiques et personnelles soient moins focalisées sur une image nostalgique et hexagonale de la France alors que cette dernière se «déshexagonalise» profondément.

Certes, plus de 80 fonctionnaires et diplomates québécois à Paris sont à la hauteur de la France et de l'amour du Québec pour la mère patrie. Mais un tout petit bureau du Québec à Munich, y compris une antenne à Berlin, avec une poignée de fonctionnaires qui gèrent les trois pays germanophones (Allemagne, Autriche, Suisse), est bien loin de suffire aux ambitions d'un Québec dont les intérêts économiques, politiques et culturels embrassent l'Europe tout entière.

D'autant plus qu'il s'agit d'une Europe qui héberge plus de la moitié des centres universitaires dans le monde qui se consacrent aux études du Québec, qui compte plus de 500 experts universitaires et scientifiques du Québec et dont un bon nombre se sont formés rapidement et fortement depuis une dizaine d'années en Croatie, en Hongrie, en Pologne, dans les républiques baltes, en Roumanie, en Slovaquie, en République tchèque... pour contribuer ainsi au renforcement de la francophonie en Europe centre-orientale. Encouragé par l'Association internationale des études québécoises, ce réseau de messagers bénévoles qui portent le Québec en eux, amis de la France également, se joint à tous ceux, dans les milieux économiques et politiques, qui portent un intérêt certes moins philanthropique mais pas moins intéressant pour le Québec. Que le Québec s'en serve, et ses entrepreneurs, ses créateurs, ses universitaires, ses scientifiques ainsi que sa jeunesse n'en seront que plus bénéficiaires!