Les étonnantes propositions de «The Economist»

Près de dix ans après le déclenchement de la crise en 2007-2008, l'économie mondiale se trouve dans une impasse.
Photo: iStock Près de dix ans après le déclenchement de la crise en 2007-2008, l'économie mondiale se trouve dans une impasse.

Récemment, l’hebdomadaire financier The Economist a consacré un certain nombre d’articles à ce qui peut être caractérisé sans exagération comme la situation d’impasse dans laquelle se trouve l’économie mondiale, près de dix ans après le déclenchement de la crise en 2007-2008. Sa plus grande crainte, écrit-il, est d’en arriver au constat que les outils d’intervention dont nous disposons pour surmonter la faiblesse de l’économie ne fonctionnent plus. Aussi, s’emploie-t-il à proposer diverses voies de rechange qu’il est utile d’examiner à quelques jours de la présentation des budgets à Québec et à Ottawa.

S’endetter davantage !

Dans un premier temps, il va jusqu’à regretter que de nombreux pays disposant encore d’une capacité d’emprunt se soient abstenus de s’endetter davantage, d’autant plus que les coûts d’emprunt sont à leur plus bas niveau. Reprenant une proposition déjà formulée par le Fonds monétaire international dans ses « Perspectives économiques mondiales » d’octobre 2014, il signale que la situation n’a jamais été aussi favorable à un vaste réinvestissement dans la reconstruction d’infrastructures vétustes et délabrées, comme les routes et les édifices publics.

Tranchant avec le conservatisme auquel on aurait pu s’attendre de lui, il suggère de recourir au financement des dépenses publiques par l’impression pure et simple d’argent (ex nihilo), décrite de manière imagée par le fondateur du monétarisme, Milton Friedman, comme le déversement de billets de banque du haut du ciel par hélicoptère.

Pour évaluer cette proposition et l’ampleur de l’impasse économique qui incite à y recourir, mentionnons que le financement monétaire par les banques centrales a été écarté en faveur du financement obligataire depuis la fin des années 1970, sous prétexte de soumettre les États jugés trop dépensiers à la discipline des marchés financiers.

Le financement monétaire par les banques centrales a aussi été mis en avant par le journaliste vedette, Martin Wolf, de l’autre grand périodique de la City de Londres, le quotidien Financial Times. Pour Wolf, si l’économie est toujours dans la torpeur, c’est parce que les politiques économiques des gouvernements ont imposé l’austérité. Il estime que la seule façon de surmonter ce blocage est de s’en remettre à un système de déficits budgétaires permanents financés par les banques centrales.

Une spirale inflationniste des salaires et des prix

Tout aussi inattendue est la proposition d’une politique gouvernementale de revenus ayant pour objectif d’impulser, par une augmentation généralisée des salaires, une spirale inflationniste d’augmentation des prix et des revenus, du type de celle que la politique économique des années 1970 s’est évertuée à combattre, au coeur de la stagflation qui a marqué les derniers soubresauts de l’ère keynésienne. Il est à noter que The Economist reprend ici, à titre de politique générale pour l’ensemble du monde capitaliste, la proposition qui vient tout récemment d’être formulée pour le Japon par l’ancien économiste en chef du Fonds monétaire international, Olivier Blanchard, dans un article intitulé « Japan needs strong inflationary medecine to tackle public debt », publié dans la Nikkei Asian Review et cosigné par Adam Posen.

L’objectif de l’étonnante proposition que désigne ce titre est de réduire le poids réel de l’énorme dette japonaise (privée et publique) par une politique de hausse significative des prix. Les détenteurs de titres de la dette japonaise en souffriront à coup sûr, écrivent les auteurs, mais ce sera, répliquent-ils, une juste compensation pour la masse de richesse, évaluée par eux à 15-20 % du produit intérieur brut (PIB) japonais, que la déflation a transférée à ces mêmes créanciers au cours des quelque 20 dernières années. Blanchard et Posen proposent un taux d’inflation annuel avoisinant les 10 % pendant les premières années, suivi d’un taux plus modeste par la suite.

La spirale inflationniste devrait, selon eux, être déclenchée par le décret d’une augmentation de 5-10 % des salaires et des autres avantages sociaux dès cette année. Le gouvernement devrait par ailleurs augmenter d’au moins 5 % le salaire minimum, ainsi que les salaires fixés administrativement dans les secteurs réglementés et les emplois régis par des contrats gouvernementaux, et instituer l’indexation des salaires au coût de la vie.

En somme, pour sortir de l’impasse, l’avenue libératrice se situerait dans des politiques qui ont été vertement combattues par le néolibéralisme. Matière à réflexion à la veille de la présentation des budgets, les 17 et 22 mars prochains.

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5 commentaires
  • Guy Lafond - Abonné 10 mars 2016 06 h 23

    "The big picture"


    L'économie est toujours dans la torpeur et les polltiques économiques des gouvernements ont imposé l'austérité.

    Autrement dit, les "trains PIB" ont ralenti pour donner le temps à leurs conducteurs de réfléchir sur des "échéanciers ambitieux" associés à des ressources naturelles amoindries qui risqueraient aussi de s'épuiser trop rapidement.

    En effet, la Terre pantelle et il faut lui donner la chance de reprendre son souffle.

    Si des grands manitoux financiers désirent maintenant favoriser l'escalade des salaires et des prix afin de stimuler l'économie et la croissance, ne faudrait-il pas alors s'assurer que ces augmentations de salaire favorisent d'abord celles et ceux qui réduisent considérablement leur empreinte énergétique?

    Autrement dit, pourquoi ne pas recommencer à encourager et récompenser les vertus et la mesure?

    Cibler des leviers paticuliers du consumérisme pour assurer une autre croissance qui serait plus compatible avec le développement durable et le ralentissement du réchauffement atmosphérique.

    Fallait y penser!

    (Un Québécois indigné, à pied et à pied d'oeuvre à Ottawa)

  • - Inscrit 10 mars 2016 08 h 09

    Pas si étonnante et pas vraiment keynésienne

    Les mesures proposées dans The Economist me semblent une apparence de politique keynésienne.

    Le recours aux déficits est bien des mesures proposées par Keynes, mais c’est une mesure « conjoncturelle » visant une augmentation du pouvoir d’achat, donc de la demande. The Economist propose des emprunts massifs par l’État et une augmentation de la masse monétaire. Ce qui en résulterait serait une inflation qui annulerait les augmentations salariales et des prestations qui seraient à leur tour autant de mesures nourrissant la spirale inflationniste. Cette inflation serait désavantageuse pour la masse des travailleurs et des bénéficiaires de revenus fixes (retraités et prestataires de revenus) et n’aurait que peu d’effet sur l’augmentation du pouvoir d’achat, donc de la demande.

    Je n’ai pas lu l’article en question de The Economist, mais ce qu’on propose semble une fuite en avant dont l’effet (recherché?) sera de gonfler les profits des entreprises et des banques, qui seraient les grandes « récolteuses » de toute cette manne.

    Une véritable politique économique doit agir sur l’économie réelle. Elle doit chercher à augmenter la richesse collective par l’innovation technologique favorisant les hausses de la productivité et viser l’équité fiscale plutôt que de jouer sur les politiques monétaires et l’artifice des chiffres. Or, The Economist ne propose ni une fiscalité équitable visant à imposer les grandes entreprises et les hauts revenus, ni de lutter contre les évasions fiscales, ni de mettre en place des politiques favorisant l’innovation industrielle et technologique.

  • Dominique Roy - Abonnée 10 mars 2016 08 h 19

    Un jeu pas si drôle

    Ils ont transformé l'économie en jeu de Monopoly dans lequel le banquier peut faire pleuvoir des $ afin que les joueurs en difficulté ne quittent pas la table. Sauf que la pauvreté créée par la fiscalité paradisiaque des 1% a affecté le tissu humain, a brisé des gens, des familles, une solidarité, une langue, un environnement. Ce n'est pas une pluie de faux dollars qui va, par magie, effacer les dommages. LoBo

  • Denis Paquette - Abonné 10 mars 2016 09 h 22

    Des vulgaires sans moralité

    Faut-il être a la remorque des grandes banques qui depuis 2008 se trouve sous surveillance et paient pour les pots cassés, faut- il en être les valets et souffrir, voila ce que nous disent les analystes, au contraire ne faut-il pas avoir de l'audace et les laisser avec leurs remorts et leur immoralité, ne doivent-ils pas etre percus comme des vulgaires sans moralité

  • Yves Lusignan - Abonné 12 mars 2016 16 h 24

    Quel texte intéressant!

    On peut y découvrir que l’inflation est, à l’échelle locale, une mesure de dilution de la richesse. Qu’en investissant intensément dans les infrastructures civiles on arrive au même résultat. On peut donc comprendre que les néolibéraux y soient opposés. Je n’avais jamais fait ces liens et je suis très heureux de les découvrir, c’est une prise de conscience significative, merci M. Gill.
    Mais, ce qu’on peut y lire c’est aussi que, « The Economist », qui est un leader d’opinion important en occident ne supporte plus les thèses néolibérales des marchés dérèglementés comme structure centrale de l’économie.
    Pour moi, nous sommes à la croisée des chemins en tant que civilisation et nous devons décider, en tant qu’occidentaux:
    • si l’avenir est porté par le marché et la finance et alors viser ce néolibéralisme qui favorise essentiellement les individus,
    ou encore,
    • si l’avenir est porté par la collectivité et l’état et alors viser le développement d’une économie basée sur les réalisations plus que sur les possessions.
    Mais, en fait, je crois que nous sommes aussi en train de passer d’une perspective purement analytique de l’économie et de la gouvernance, perspective qui ne prend en compte que ce qui est possédé, à une perspective plus systémique de l’économie qui prendra en compte principalement ce qui sera réalisé par les individus et les organisations. En fait je crois que, dans une société durable, la possession ne peut qu’être collective, car elle doit être durable.
    Dans ce contexte, je pense que, ce que l’article de M. Gill met en lumière c’est, que la solution du marché comme vecteur d’avenir prônée par le néolibéralisme est en recul. Et cela, même au niveau des grands influenceurs de la civilisation occidentale telle que « The Economist ». On savait déjà que d’éminents économistes même certains nobélisés tels que Stiglitz ou Krugman combattent activement les préceptes du néolibéralisme et de la dérèglementation des marchés et remettent profondément en ca