Les aînés sont libres, n’en déplaise à Réjean Hébert!

Il est faux d’affirmer, comme l’a fait l’ex-ministre de la Santé Réjean Hébert, que «les contacts [des aînés] avec la famille et les petits-enfants sont réglementés ou confinés dans des espaces réservés».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Il est faux d’affirmer, comme l’a fait l’ex-ministre de la Santé Réjean Hébert, que «les contacts [des aînés] avec la famille et les petits-enfants sont réglementés ou confinés dans des espaces réservés».

L'opinion du Dr Réjean Hébert publiée dans Le Devoir du 5 mars nous a littéralement indignés. D’abord, bien sûr, parce que les propriétaires et gestionnaires que représente le Regroupement québécois des résidences pour aînés y sont visés. Mais aussi et surtout parce que sa lettre est infantilisante, voire méprisante à l’égard des centaines de milliers d’aînés québécois qui ont librement choisi de vivre soit en copropriété, soit dans les 1858 (et non 1300) résidences privées que compte le Québec. Reflétant un âgisme surprenant et truffés de faussetés, de tels propos de la part du Dr Hébert déçoivent grandement. C’est à croire qu’il considère comme inaptes tous les aînés du Québec !

Le déclencheur

« On constate au Québec un engouement des aînés pour les logements ou les copropriétés dans des immeubles dédiés spécifiquement à leur groupe d’âge. Ils y vivent dans une sorte d’autarcie, à l’écart du reste de la société. Cette autoségrégation marque l’échec des politiques d’intégration des aînés et soulève des enjeux importants, tant d’un point de vue personnel que sociétal et sanitaire dans la perspective du vieillissement rapide de notre population. »

— Réjean Hébert, « Les vieux se cachent pour mourir », Le Devoir, 5 mars 2016

Il est difficile de concevoir, en effet, que cette opinion puisse être émise par un gériatre, tant elle témoigne d’une méconnaissance de la réalité du vieillissement. Loin de « troquer leur patrimoine » à l’incitation de propriétaires de résidences cupides, ce sont les aînés eux-mêmes qui prennent un jour la décision d’en disposer de façon à se libérer des contraintes d’intendance de leur propriété et des corvées fastidieuses dont ils s’acquittent depuis le début de l’âge adulte. Ils en sont à cette étape de leur vie où ils aspirent plus que tout à se délester de ce qui alourdit leur quotidien pour se ménager, oui, plus de temps pour eux, leurs enfants, leurs petits-enfants, leurs proches, leurs loisirs, pour faire enfin ce dont ils ont toujours rêvé. Qui peut donc choisir à leur place, vous ? Et de quel droit ?

Pas un ghetto, un goulag ou une prison

Car c’est bien de droit qu’il s’agit, le droit le plus strict qu’ont ces personnes âgées de décider pour elles-mêmes, de façon éclairée, du milieu de vie qui leur convient. Non seulement elles ne se cachent pas pour mourir, mais elles font au contraire ce choix pour mieux vivre ! Elles n’abdiquent aucun de leurs droits et ne renoncent à aucun lien familial ou social. Les résidences pour aînés ne sont pas un ghetto et encore moins un goulag ou une prison. Il est faux d’affirmer que « les contacts avec la famille et les petits-enfants sont réglementés ou confinés dans des espaces réservés », sauf s’il s’agit d’assurer la quiétude des autres résidents, ou pire, que les petits enfants ne peuvent y séjourner plus de quelques heures. Plusieurs aînés prennent, au contraire, « un coup de jeune » après avoir emménagé en résidence, où ils forgent des liens et trouvent une vie sociale riche et stimulante alors qu’ils étaient souvent seuls et isolés auparavant.

Ça n’est pas par hasard que les résultats d’un sondage que nous avons effectué ont révélé un taux de satisfaction des résidents de 95 %. Et lorsqu’ils ont besoin de services de soutien à l’autonomie à domicile, ils les reçoivent, puisqu’ils sont, après tout, dans leur domicile !

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Il est faux d’affirmer, comme l’a fait l’ex-ministre de la Santé Réjean Hébert, que « les contacts [des aînés] avec la famille et les petits-enfants sont réglementés ou confinés dans des espaces réservés ».

Mais le comble de la malhonnêteté intellectuelle de la part de l’ancien ministre de la Santé et des Services sociaux est sa référence à de nombreuses situations « d’expulsion en cas de perte d’autonomie significative ou de troubles cognitifs dérangeants ». Pour avoir lui-même fait adopter le règlement actuel sur la certification des résidences privées pour aînés, le Dr Hébert sait très bien que les exploitants de résidences pour aînés n’ont pas le droit de permettre à des personnes dont la santé se détériore de demeurer dans leur résidence et sont tenus d’en informer le réseau de la santé, sans quoi ils risquent de perdre leur certificat de conformité. Et ils ne sont pas expulsés, mais bien transférés par les intervenants du réseau. On s’attendrait d’un ancien ministre de la Santé et des Services sociaux à ce qu’il éclaire la population plutôt que de recourir à des arguments fallacieux pour justifier sa thèse.

Lorsque, justement, vous étiez ministre, plus d’un propriétaire vous a invité à venir visiter sa résidence et à constater par vous-même à quel point les aînés y sont bien. Vous avez toujours décliné leur invitation. Les portes de plusieurs centaines d’entre elles seront ouvertes, le dimanche 24 avril prochain : nous réitérons donc notre invitation et vous y attendons. Vous pourrez ainsi prendre la vraie mesure de la réalité que vous avez bien maladroitement évoquée dans votre lettre. M. Hébert, c’est vous qui devriez vous cacher pour avoir tenu de tels propos.

8 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 10 mars 2016 02 h 08

    Des milliardaires a même le patrimoine québécois

    En fait peut-être que l'ex-ministre en a sur le fait que plusieurs propriétaires sont devenus des milliardaires, est-il normale et bon pour le Québec que certains s'enrichissent sur le dos des personnes agées, pendant que la sociétée québécoise s'appauvrie, ces argents ne devraient-ils pas faire partis du patrimoine québécois

  • Daniel Le Blanc - Inscrit 10 mars 2016 06 h 25

    Misère

    Misère, il ne faut pas confondre l'aliénation et la liberté. Il ne faut pas tout mélanger. Les personnes âgées choisissent de s'enterrer vivants dans un mouroir chromé culturellement asceptisé pour s'isoler du reste de la société par peur de la solitude, de l'abandon, de la différence... Et les propriétaires de ces résidences ne font qu'appliquer la loi du marché et suivent leurs plans d'affaire pour y faire des profits. Bien sûr que ces personnes âgées se croient libres tout autant que les consommateurs de restauration rapide, de la télé réalité ou de toute autre ineptie commerciale.

  • Jean Lapointe - Abonné 10 mars 2016 07 h 10

    Il n'est pas déffendu de réfléchir monsieur Desjardins.

    «D’abord, bien sûr, parce que les propriétaires et gestionnaires que représente le Regroupement québécois des résidences pour aînés y sont visés.» (Yves Desjardins)

    N'est-il pas souhaitable et même nécessaire que nous nous demandions si ce qui est en vogue ces temps-ci chez les personnes âgées est vraiment une bonne chose?

    La question se pose et doit se poser. Je me la suis posée moi-même.

    Il ne s'agit pas d'empêcher les vieux de prendre les décisions qu'ils veulent bien prendre mais de nous demander tous ensemble comment améliorer notre sort quand nous vieillissons.

    Quelles sont les choix qui s'offrent à nous et quels sont les avantages et les inconvénents dans chaque cas?

    Il nous est aussi permis de réfléchir davantage monsieur Desjardins n'est-ce-pas?

    Vous serez aussi concerné vous-même un jour. Vous pourriez aussi y réfléchir au lieu de vous sentir attaqué.

    • Colette Pagé - Inscrite 10 mars 2016 10 h 53

      Il serait intéressant de savoir si l'auteur de l'article souhaiterait finir ses jours en résidence privée. Car derrière, sa description jovialiste se cache parfois une bien triste réalité. La réalité du ghetto qui devient un lieu de cupidité délivrant des services à la carte qui varient d'une résidence à l'autre en fonction de la loi du marché.

      Ni barême fixe ni évalutation des services offert. C'est l'auto-régulation avec les dérives que l'on connaît.

  • Pierre Desautels - Abonné 10 mars 2016 08 h 34

    Des choix difficiles.


    On sent dans le ton de cette lettre de monsieur Desjardins un désir de régler des comptes avec le Dr Hébert. Pourtant, des questions se posent face à cette véritable industrie des gigantesques résidences privées pour personnes agées. Dans sa lettre du 5 mars dernier, il soulignait : "Alors que 8,5 % des personnes de plus de 75 ans au Canada habitent dans des résidences pour aînés, ce pourcentage grimpe à 18,5 % au Québec. La majorité de ces logements se situent dans des immeubles de 90 unités et plus. Et il ne s’agit là que des locataires."

    Il ne fait aucun doute qu'il y a une pression sociale et même parfois une pression des enfants de ces personnes pour qu'il quittent leur résidence où ils vivent souvent depuis beaucoup d'années. Certains font ce choix à contre coeur, car les services à domicile sont déficients, comme le faisait remarquer le Dr Hébert, qu'il faut remercier pour sa contribution au débat...

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 10 mars 2016 09 h 44

    De la théorie à la réalité....

    Je ne veut pas généraliser, mais des résidences pour personnes âgées gardent des personnes qui ne sont plus capables d'y rester, et ceci pour l'argent. Ma mère a vécu pendant plusieurs années dans une résidence privée conventionnée pour personnes âgées. Elle est morte en 2012. Voulant la protéger, ma soeur et moi avons pendant plusieurs années employé et payé une amie pour l'inciter à lui rendre visite et nous rendre compte. Un jour, cette personne nous a dit que ma mère quittait sa résidence et que les voisins devaient l'y ramener. Alertés, nous avons rapidement enquêté et fait confirmer par autrui ce qui se passait réellement. Les autorités de cette résidence privée ont ainsi blamé la personne que nous engagions: tu fais paniquer la famille pour rien. Une plainte a été faite à la travailleuse sociale et ma mère a rapidement été transférée ailleurs. Les résidences privées aiment aussi l'argent et veulent garder une personne 'pas de trouble'.