Cinéma québécois: de l’enracinement à l’exode

«Léolo» (1992) présente un passé et un présent qui débouchent sur une impasse.
Photo: Source Radio-Canada «Léolo» (1992) présente un passé et un présent qui débouchent sur une impasse.

La fiction cinématographique québécoise est un véritable recueil des angoisses collectives et de la résistance à l’assimilation, lesquelles ne datent pas d’aujourd’hui. Ses thèmes récurrents sont la famille ou la recherche d’une seconde famille, la quête du père ou de la mère, la mort, la vie privée, l’expérience quotidienne et les relations affectives interpersonnelles. […]

De 1960 à aujourd’hui : un passé obsédant

Dans les années soixante à soixante-dix, avec La vie heureuse de Léopold Z (1965) et Mon oncle Antoine (1971), le portrait du Canada français, rural et urbain, se démarque par la démystification de l’image folklorique que véhiculait de nous le cinéma canadien-français, celui des prêtres-cinéastes comme le cinéma de fiction des années quarante. Ce que Gilles Carle et Claude Jutra montrent, à travers les personnages, c’est un désir de liberté qui arrive encore mal à s’exprimer, comme si ces films voulaient donner une voix à une parole longtemps confisquée.

Les deux décennies suivantes (1980-1990) mettent en scène une crise du présent. Dans Les bons débarras (1980), Francis Mankiewicz filme un présent qui a toutes les apparences du passé, comme si la Révolution tranquille avait abouti à une trahison de la promesse qu’elle portait. La modernisation, semble nous dire le film, n’a pas amélioré le sort des Québécois. La Révolution tranquille se heurte à ses propres contradictions et reconduit à une nouvelle forme de survivance. Léolo (1992) présente un passé et un présent qui débouchent sur une impasse. D’un côté, la mémoire de Léolo n’est qu’angoisse et douleur, sauf dans la relation qu’il a avec sa mère hyperprotectrice. De l’autre, le présent rassemble tous les obstacles qui empêchent l’enfant de devenir adulte. Jean-Claude Lauzon récupère son passé en une forme de catharsis personnelle, mais en ne proposant aucune issue à cette mémoire blessée. Le film ressemble à une fin du monde qui, d’une certaine façon, représenterait à la fois la fin de la survivance et l’impossibilité de la dépasser.

Dans les films des dernières décennies, avec Jésus de Montréal (1989) et La neuvaine (2005), le passé religieux du Canada français resurgit comme pour faire contrepoids à un présent insensé et à des lendemains incertains où l’identité québécoise semble s’être dissoute dans la vision canadienne du multiculturalisme triomphant. C’est avec une certaine nostalgie que ces deux cinéastes regardent dans le rétroviseur et réinterprètent l’univers symbolique du catholicisme. Ce thème qui avait été complètement absent du cinéma québécois des décennies précédentes manifeste une certaine volonté de renouer avec l’héritage du Canada français, comme une reconnaissance désespérée de la filiation identitaire québécoise.

Entre déracinement et exode

Consacré par le jury au Festival de Cannes et adulé par le public québécois, Mommy (2014), de Xavier Dolan, rompt avec la tradition de la cinématographie québécoise. Dans ce long métrage, le territoire est sans épaisseur. Bien que l’action se situe en banlieue, sans identification précise — contrairement au film Coteau rouge (2011) d’André Forcier, le lieu n’a, pour ainsi dire, aucune influence sur les personnages qui circulent d’un endroit à un autre sans regard ni appartenance au territoire qu’ils habitent. Filmé au présent, le propos ne présente aucun recul critique, aucun sens de la temporalité. Les personnages sont enfermés dans leurs émotions, sans nuances, dans une langue colonisée par l’anglais. Si le film est un miroir de la société québécoise, il en représente un miroir dénationalisé.

Le film Wild (2014), de Jean-Marc Vallée, qui récolte une nomination aux Golden Globes, est un succès de salle dès sa sortie. Comme Dallas Buyers Club (2013) du même réalisateur, Wild est tourné hors Québec, en anglais, selon une trame fictionnelle qui relève d’un récit autobiographique américain. Bien qu’il ne soit pas le premier du genre — on assiste à un décentrement de notre cinéma, voire de notre imaginaire dès les années quatre-vingt —, ce film peut, comme le précédent, représenter un symptôme de la crise identitaire que connaît le Québec contemporain comme si nous perdions à la fois notre langue et notre présence au monde. Il reste pourtant des interprètes de la conscience historique québécoise, mais leurs réalisations sont malheureusement moins prisées par le public. En témoignent le film Camion (2012), de Raphaël Ouellet, et Le vendeur (2011), de Sébastien Pilote. Ces deux films s’ancrent dans l’identité québécoise, la prolongent et l’interrogent, à l’exemple du cinéma des années soixante. Dans ce type de cinéma, le drame est moins important que la situation de l’homme québécois écorché par la vie, dans un espace-temps qui combine des images, voire des traces du passé qui refluent dans le présent et où le territoire sert de lieu d’ancrage à l’intrigue. Avec la séquence de la chasse, le film Camion rappelle La bête lumineuse (1982), de Pierre Perrault, mais aussi Le temps d’une chasse (1972), de Francis Mankiewicz. Dans Le vendeur, le spectateur suit le personnage principal dans sa vie quotidienne (comme dans La vie heureuse de Léopold Z) de vendeur de « chars », sur fond de fermeture d’usine d’une petite ville de région éloignée en perdition (comme dans Mon oncle Antoine).

Ces deux tendances du cinéma seraient-elles symptomatiques de l’un des drames les plus profonds de l’existence québécoise, celui qui se joue entre la fatigue culturelle, pour reprendre les mots d’Hubert Aquin, et « le dur désir de durer », comme le formule une des strophes du poème de Paul Éluard ?

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, un extrait du numéro no 15 (hiver 2016) de la revue Les nouveaux cahiers du socialisme.

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à arobitaille@ledevoir.com et à gtaillefer@ledevoir.com.

4 commentaires
  • Claude Poulin - Abonné 8 mars 2016 09 h 16

    Analyse stimulante

    Excellente analyse d'une réalité historique fort complexe qu'il faut continuuer d'explorer avec autant de rigueur.

  • Robert Aird - Abonné 8 mars 2016 15 h 38

    Mommy et l’imaginaire filmique québécois

    Mommy n’est pas qu’une rupture. Ce film reprend les mêmes symboles que bien des films québécois : le passé est marqué au fer rouge par un traumatisme, les personnages sont prisonniés d’un présent lourd, pesant et l’avenir est bouché, sans espoir, sauf pour le personnage de Sophie Clément qui, toutefois, recommence sa vie ailleurs, soit Toronto. On ne nomme donc pas le territoire, sauf lorsqu’il s’agit d’un « ailleurs ».

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 8 mars 2016 17 h 53

    Un jour, peut-être ?

    « Il reste pourtant des interprètes de la conscience historique québécoise, mais leurs réalisations sont malheureusement moins prisées par le public. » (Claire Portelance, docteure études québécoises, et professeure Collège Lionel-Groulx)

    De cette citation, il reste encore un pan de l’histoire du Québec qui, non cité dans l’article, rappelle l’Histoire de l’Enfance de Duplessis-Léger ; une histoire qui a été scénarisée par Jacques Savoie et réalisée par Johanne Prégent (A), une mini-série diffusée par Radio-Canada, en 1997.

    De cette mini-série, de 4 séquences de 45 minutes, il demeure possible de voir que le Québec des années ’40-50-60 semblait rejeter, ou cacher et exoder, des personnes qui, du monde du « péché », allaient comme afficher, de honte ou pas, un « patriotisme québécois souterrain » irrecevable, interdit, et irrespectueux des normes en lien avec des questions d’identité ou de fierté à la Québécoise !

    De ce pan, à ne pas oublier ni mésestimer, il serait comme essentiel que des gens du cinéma soient en mesure de le « filmer », et ce, sagesse !

    Un jour, peut-être ? – 8 mars 2016 –

    Ps.: Relevant, certes, de l’Enfance de Duplessis-Léger (Décret 1198-2006), si j’avais été conçu dans les années ’70, j’aurais, probablement, été comme avorté ! Bref !

    A : https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Orphelins_de_Duplessis

  • Lucette Lupien - Abonnée 9 mars 2016 17 h 02

    Pas de réalisatrice?

    Madame Portelance,

    Vous avez réussi à écrire un article qui couvre 56 ans de cinéma québécois sans mentionner une seule oeuvre de réalisatrice. Et pourtant il y a en quelques-unes quand même et ç'aurait été très intéressant de voir de quels sujets traitaient les réalisatrices comparativement aux réalisateurs et comment elles en traitaient. Mais bien sûr, les femmes ne représentent que 50% de la population... et leur imaginaire, il est où?