Sous les pavés, la jungle!

Les autorités françaises ont commencé à raser une partie de la «jungle», un camp de réfugiés où règne une impressionnante ingénierie civile.
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse Les autorités françaises ont commencé à raser une partie de la «jungle», un camp de réfugiés où règne une impressionnante ingénierie civile.

L'impuissance que j’appréhendais depuis mon retour s’est éveillée ce matin. Ce sentiment d’abattement vécu par celui qui souffre de regarder les mains liées. J’arrive tout juste d’un séjour humanitaire de dix jours dans la « jungle » de Calais, en France. À l’aide d’une équipe de bénévoles bretons, nous avons travaillé sans relâche des journées entières à braver la pluie froide et les vents du nord afin d’organiser l’inévitable destruction annoncée de la zone sud. Nous nettoyions la partie nord de ses déchets pour accueillir avec dignité les futurs arrivants. Et aujourd’hui, 29 février, du confort douillet de ma demeure, les bulldozers qui dormaient à mon départ se sont mis en marche vers le bidonville.

L’espace condamné par la préfecture concentre la majorité de la population du camp, mais aussi sa couleur, sa flamboyance et sa sociabilité unique exacerbée par une impressionnante ingénierie civile. À l’entrée sud, l’École laïque du chemin des Dunes se dresse fièrement où l’on enseigne les langues du matin au soir. Une garderie s’y annexe, réchauffée par la génératrice naturelle que sont les cris et les rires d’enfants s’amusant entre eux. Construit par Zimako, un Nigérian ayant fui les massacres de Boko Haram, ce lieu de savoir improvisé complète l’École des arts et métiers du Mauritanien Alpha, un spacieux atelier où l’on peut lire, dessiner, apprendre le piano ou les percussions. Le dôme du Good Chance Theater y a élu domicile. Chaque jour, des événements artistiques y sont orchestrés pour faire respirer des dizaines de migrants le temps d’un instant. Le long de l’artère principale couverte de boue, une véritable mosaïque urbaine s’est implantée ; bibliothèque, église érythréenne, café-narguilé tenu par des Bédouins koweïtiens, salons de barbier et bars africains à la musique tonitruante. Les petits commerces pachtounes foisonnent, comme celui de Moudjahid Khan et ses frères aux yeux verts, qui écoulaient leur réserve de tabac pour quitter plus léger. Un quartier vivant où se faufilent des adolescents à la course pour livrer le pain chaud aux restaurateurs charismatiques. On y retrouve la cuisine d’Ashram, qui distribue des repas chauds deux fois par jour, et un peu plus loin la maison d’Alice, où l’on enseigne le yoga éclairé aux bougies.

L’écran de mon ordinateur

Ce lieu exceptionnel d’une communauté planétaire ne sera plus que souvenirs pour des milliers de personnes entassées dans les cabanes déjà surpeuplés du nord. D’autres devront à contrecoeur se loger dans les conteneurs de la peur, un projet gouvernemental, ou plutôt une ignominie orwellienne dénuée d’intimité où les migrants s’empilent à douze par bloc pour dormir après s’être fait balayer la topographie palmaire. Pas surprenant que plusieurs se brûlent le bout des doigts pour rester dans la vitalité organique de la « jungle ».

Ce matin, j’ouvre les yeux en voyant, à travers l’écran de mon ordinateur, l’horreur d’une communauté que j’ai fréquentée et aimée. Des humains, dont j’ai ressenti une profonde générosité, se font assiéger par des centaines de policiers anonymes et la violence de leurs canons à eau. Zimako, qui quelques jours auparavant m’ouvrait gentiment la porte de chez lui en pleine nuit pour dormir après une soirée un peu trop arrosée chez les Soudanais, s’est fait passer les menottes tel un criminel. Sur une vidéo où l’on voit pleuvoir des gaz lacrymogènes sur la « jungle », je discerne Nour, un ami syrien avec qui je jouais régulièrement aux cartes dans un café iranien. Il a fui le groupe État islamique, comme ces nombreuses familles kurdes qui se sont installées près de la forêt pour réveiller leurs enfants aux chants des passereaux. Ils devront tous trouver un nouveau chez-soi dans un nuage de fumée noire.

On dit leur offrir un billet pour Montpellier, à plus de mille kilomètres de ce goulot d’étranglement où ils se sont installés après des mois de déplacement chaotique à travers déserts, montagnes et mers. À Calais, ils sont pourtant à quelques pas seulement d’un rêve jugé trop exigeant ; l’espoir d’un emploi dans un pays en paix. L’humanité de cette ville-monde qui ébranle la France est donc aujourd’hui lacérée, démolie à coups de masse et brûlée pour dissuader les migrants de venir y trouver refuge. De Montréal, j’écris ces mots pour témoigner de la beauté de ces battants et exorciser l’impuissance de celui qui est maintenant trop loin pour leur tendre la main.

9 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 5 mars 2016 00 h 46

    Est-ce tout ce que vaut notre monde

    Revenir comme au début du monde, voila ce que suscite en moi, ces camps de refugiés, est-ce tout ce que peut produire notre savoir, que valent les centaines de religions et d'églises, toutes imbues de vérités, faut-il continuer a les croire, je vais quitter ce monde bientôt, est ce tout ce que vaut notre monde

    • Jean Jacques Roy - Inscrit 5 mars 2016 11 h 44

      Hélas, les humains ont ce grand penchant de perpétuer les horreurs de dominer ses semblables.
      Heureusement, l'humanité et la solidarité continuent de se perpétuer malgré les conditions de misère et d'opression. D'où le réconfort qu'apporte le témoignage de M. Bourbeau.
      Vous et moi M. Paquette, comme vous dites, nous allons quitter ce monde sans connaître l'issue de cette histoire de l'humanité déchirée par la lutte que doivent mener les majorités pour faire respecter leurs droits à l'égalité et à la dignité humaine.

  • Gaston Bourdages - Inscrit 5 mars 2016 04 h 57

    Que et quoi écrire après vous...

    ...avoir lu monsieur Bourbeau. D'un, vous possédez une superbe plume, fort descriptive. De deux, votre lecture sur Calais dérange..beaucoup. Une honte m'a frôlé; assis à la chaleur devant l'ordinateur et le confort. Ces gens que vous décrivez ont, elles et eux, connu, vécu, expérimenté LA misère. Et si j'étais à leur place...? D'où cette honte qui m'a adressé clins d'oeil.
    Je vous remercie de nous rappeler cette «beauté des battants». Je suis convaincu que la vie ( v ou V) qui les regarde....les aime.
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mahieu-de-Rioux, Qc.

  • Yves Côté - Abonné 5 mars 2016 06 h 28

    Nous...

    Nous sommes face à un mécanisme mondial de guerres qui fait se déplacer des masses humaines dans une précarité entretenue par des gouvernements qui prennent les choses de manière individualiste. Donc, individuelle et à chacun sa petite solution nationale.
    Les ambitions fanatiques et économiques d'hégémonie de quelques organisations et groupes musulmans qui se présentent comme religieux, alors qu'ils ne sont que mafieux, ont pour conséquence le déclenchement de conflits armées et donc, la fuite de populations qui sont mises en situation d'absence d'espoir de réussite et au pire, dans une majorité d'endroits, de danger de mort.
    Les migrants qui espèrent s'installer ailleurs que dans le pays d'origine qu'ils fuient, veulent essentiellement aller s'installer pour toujours dans deux pays europées : l'Allemagne et le Royaume-Uni.
    Simplement parce qu'en ces deux, l'espoir de trouver du travail et d'y réussir existe en eux (en eux les migrants, bien entendu).
    Les autres pays sont considérés par eux soit comme pays de refuge, s'ils entretiennent l'idée de retourner chez eux un jour et qu'ils se perçoivent comme des réfugiés, soit comme pays de passage, s'ils ambitionnent à rester en Europe ou partir ailleurs dans certains cas et qu'ils se perçoivent comme immigrants.
    Le problème, qu'on veuille ou non l'admettre n'y change rien, est d'une ampleur mondiale.
    Plus les pays en paix attendront pour s'organiser à cette échelle pour trouver une solution pérenne à la situation, plus les dégats pour eux comme pour les autres seront d'une ampleur dramatique pour leurs populations.
    Donc, pour nous les sans puissance ni titre...
    Nous qui observons le courage allemand à maîtriser le drame et le refus britannique à le tenir le plus loin possible du Royaume-Uni.
    Ce qui veut dire au mieux pour lui en France (et un peu en Belgique), à Calais et dans les ports d'où, un peu plus accessoirement, on peut aussi tenter de partir pour y aller.
    Ce que nous livre ici Monsieur Bourbeau...

  • Odette Morin - Abonnée 5 mars 2016 09 h 06

    La jungle de Calais

    Un microcosme de diversité, le fruit de la solidarité entre des peuples souvent si différents. Une société parallèle née dans la boue, où chacun a sa place. Un exemple de "monde meilleur" où l'impossible devient possible! Voilà ce que ne veulent pas voir arriver les autorités, car la division, le mépris et la xénophobie font leur affaire.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 6 mars 2016 20 h 46

      On est très loin d'un monde meilleur, et cette "société parallèle" relève plutôt d'un cauchemar orwellien. Insalubrité, hostilité entre ethnies, entre Chrétiens et Musulmans, violence, vols et agressions surtout vers les Calaisiens assiégés dans leur propre ville. On présente cette "jungle" comme un monde idéal, on croirait faire un cauchemar. Imaginez un instant un tel bidonville au coeur d'un village québécois. Personne ne peut entrer dans des bidonvilles ou camps de réfugiés sans courir des risques, surtout les femmes. J'ai travaillé dans un camps de réfugiés en Inde et j'ai traversé les pires bidonvilles indiens... Comment peut-on peindre ces endroits comme idylliques? Je regrette, mais je trouve cela très naïf de croire que ces bidonvilles augurent un monde meilleur où tout le monde vivra en paix, mais dans la main. Osez regarder la réalité déshumanisante et apocalyptique dans toute sa laideur.

  • Jean Jacques Roy - Inscrit 5 mars 2016 09 h 12

    Votre coeur est à la bonne place!

    Votre émouvant témoignage nous apprend que nous devenons plus humains en fréquentant et en partageant sans préjugés avec nos frères et nos soeurs les plus opprimé.es.

    Merci.