Il est plus facile d’effacer l’histoire que d’en supporter le poids…

Les visiteurs chercheront en vain un panneau indicateur du Buttereau-du-Nègre, puisque le nom n’apparaît que sur une carte de L’Amirauté des années 1920... Ci-dessus, un paysage des Îles.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Les visiteurs chercheront en vain un panneau indicateur du Buttereau-du-Nègre, puisque le nom n’apparaît que sur une carte de L’Amirauté des années 1920... Ci-dessus, un paysage des Îles.

Nous étions informés récemment, par la Commission de toponymie du Québec, que le nom Buttereau-du-Nègre, donné à une élévation (butte) située dans les dunes de l’archipel des îles de la Madeleine, devait céder sa place à un autre terme afin d’être plus « politiquement correct » ! Ce nom qui faisait partie et de l’histoire des Îles et du registre toponymique de l’archipel est maintenant disparu de la liste de la Commission.

Mais Buttereau du nègre, c’est aussi le titre d’une légende très ancienne. Voici, pour ceux qui l’ignorent, cette légende racontée par les anciens des Îles : vers 1870, un naufragé noir échoue sur une plage de la Dune-du-Sud, près de Havre-aux-Maisons. Les habitants l’ensevelissent comme il se doit, dans la dune adjacente. Or, plusieurs années durant, le cadavre réapparaît, la face tournée vers le ciel, et chaque fois, les Madelinots le ré-enterrent.

Après quelques années, on procède donc à une nouvelle sépulture, cette fois le cadavre face contre terre. Peine perdue. On décide alors de construire un cercueil et d’ensevelir le naufragé plus profondément et selon les rites habituels. Cette fois semble la bonne, mais des phénomènes étranges continuent de se produire : la nuit, des lueurs apparaissent au-dessus du buttereau, « en passant là les chevaux prenaient peur ; les roues de charrettes se détachaient ; les menoires cassaient » (Chiasson, Les légendes des îles de la Madeleine, Les Aboiteaux, 1969, p. 103).

Certains anciens Madelinots affirment même qu’en 1954, les ingénieurs du ministère des Transports ont dû modifier de 100 pieds le tracé de la route déjà prévu pour relier le Havre-aux-Maisons à la Pointe-au-Loup parce qu’à trois reprises, l’ouvrage se comblait de sable… Et, rapportant les propos de ses informateurs madelinots, le père Anselme ajoute : « Avec cette distance, le nègre jugea son honneur sauf, et les tracas finirent là ! » Une informatrice du père Chiasson affirme aussi que tout ce brouhaha du noyé s’explique par le fait qu’il était catholique et qu’il aurait dû être enterré dans un cimetière béni… Plusieurs autres ouvrages qui traitent des îles de la Madeleine rapportent cette légende et ses multiples variantes.

Cependant, les visiteurs chercheront en vain un panneau indicateur de ce fameux buttereau puisque le nom n’apparaît que sur une carte de L’Amirauté des années 1920, que ce point de la carte n’indique qu’un endroit approximatif sur une suite de buttes de sable, qu’aucune route ne le traverse et qu’aucun immeuble n’y est dessus construit.

Or, la Commission de toponymie n’ayant aucun pouvoir sur la mémoire collective, les conteurs et historiens madelinots vont sans doute garder encore longtemps le Buttereau du nègre dans leur répertoire.

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La Commission de toponymie [n’a] aucun pouvoir sur la mémoire collective

2 commentaires
  • Raymond Gauthier - Abonné 26 février 2016 09 h 51

    Dans la même poubelle que Jutras

    Heureusement, chère concitoyenne, notre mémoire collective s'en souviendra longtemps, comme vous le dites si bien. À moins que la prochaine étape de cette opération nettoyage compulsive ne soit de brûler les livres de contes et légendes des îles !

  • Lucien Cimon - Abonné 26 février 2016 11 h 51

    Cet acharnement des inquisiteurs de la prétendue rectitude a quelque chose d'effrayant.
    Faudra-t-il changer l'histoire et les mots pour la raconter chaque fois que l'un de ces grand prêtres développera une nouvelle lubie?
    Ces Tartuffes sont en train de nous imposer un puritanisme mental ridicule qui ne peut plus s'exprimer que par un langage emprunté aux précieuses décriées par Molière.