Ne réformons pas le système de santé en le mettant en pièces

Est-il important que nos hôpitaux soient dirigés par une entité plutôt qu’une autre ? Absolument.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Est-il important que nos hôpitaux soient dirigés par une entité plutôt qu’une autre ? Absolument.

Le système de santé, au Québec comme ailleurs, n’est pas en situation d’échec, bien au contraire : nous vivons plus longtemps aujourd’hui grâce à des traitements plus efficaces. Seulement, plusieurs de ces traitements sont coûteux et personne ne veut les payer.

C’est pourquoi notre gouvernement a entrepris de réformer le système par un procédé qu’on peut appeler l’ingénierie administrative. Par exemple, il fusionne des établissements à gauche et à droite, mesure tout et n’importe quoi, et enchaîne les restructurations en retraçant les traits sur les organigrammes. En général, cela n’arrange rien et, bien souvent, ne fait que distraire les fournisseurs de services. Mais qu’à cela ne tienne : plus on enregistre d’échecs, plus on persiste dans la même voie. La plus récente restructuration au Québec pourrait se révéler la plus dévastatrice de toutes.

Au Québec, la plupart des hôpitaux n’appartiennent à personne, ni à l’État, ni à des intérêts privés. Ce sont des fiducies autonomes qui ont leur propre conseil d’administration. Plusieurs ont en fait été fondés par des groupes religieux ou communautaires. Mais cela n’empêche pas le gouvernement, qui fournit la majeure partie de leur financement, de les traiter comme des services gouvernementaux.

L’année dernière, le premier ministre du Québec et son ministre de la Santé, tous deux médecins, ont décidé que personne ne devait se trouver à la tête de chacune de ces institutions. Ils ont donc éliminé les postes de directeur général (d.g.) — à la tête des hôpitaux et de la plupart des autres établissements de santé — pour les incorporer à des structures régionales ayant chacune un seul président-directeur général (p.-d.g.).

Un « acte médical » mal avisé

Un gouvernement précédent avait fait sensiblement la même chose, mais à moindre échelle, et nous avions pu constater que cela avait eu des conséquences désastreuses. Mais qu’importe. Cette fois, nos deux médecins, qui n’auraient jamais posé un acte médical si celui-ci n’avait pas été rigoureusement mis à l’essai avec succès, ont procédé à une réorganisation radicale du système de santé dans toutes les régions du Québec simultanément à partir d’un modèle qui n’avait pas été éprouvé. Les dommages pourraient être majeurs.

Les nouveaux organigrammes dessinés par le gouvernement montrent un trait plein reliant les nouveaux p.-d.g. au ministre de la Santé, et une ligne pointillée les rattachant aux conseils d’administration des anciennes institutions. Par ce petit stratagème, le gouvernement vient en fait de nationaliser nos hôpitaux — probablement de façon illégale. Certaines indications permettent de croire que le gouvernement pourrait revenir sur sa décision, mais l’histoire a démontré que de tels changements ont un effet d’engrenage, par lequel le recours aux mesures de contrôle est un phénomène qui va toujours croissant, sans retour en arrière possible.

Secteur pluriel

Est-il important que nos hôpitaux soient dirigés par une entité plutôt qu’une autre ? Absolument. Nos sociétés sont organisées en trois secteurs, et non deux : le public, le privé et le secteur pluriel (qu’on appelle parfois « société civile » ou « secteur des organismes sans but lucratif »). Lorsqu’ils n’appartenaient à personne, la plupart de nos hôpitaux faisaient partie du secteur pluriel.

Cela importe, car partout en Amérique du Nord, les meilleurs hôpitaux font partie du secteur pluriel — pensez à la Clinique Mayo, au Massachusetts General Hospital, à l’hôpital Johns Hopkins ou à la Cleveland Clinic. Le fait d’appartenir au secteur pluriel donne à ces institutions l’autonomie dont elles ont besoin pour livrer leurs services professionnels avec la plus grande efficacité possible. (Et, soit dit en passant, tandis que notre gouvernement adopte sa nouvelle orientation, en Angleterre, le National Health Service choisit la voie diamétralement opposée. Ayant reconnu les limites de la centralisation, cette entité a décidé de convertir plusieurs de ses hôpitaux publics en fiducies autonomes.)

J’ai récemment été soigné dans un hôpital universitaire de Montréal ayant fait l’objet d’une telle ingénierie administrative invraisemblable. De fait, l’ancien d.g. a été promu par le gouvernement à un poste de p.-d.g. pour assurer la gestion non seulement de cet hôpital, mais d’une structure plus large comprenant neuf (oui, 9) établissements distincts en soins de courte durée, soins de proximité, soins de réadaptation, soins palliatifs, soins gériatriques, etc. Si un tel changement devait servir de mesure temporaire pour redéfinir la meilleure façon de réorganiser les services de santé, alors oui, il convient de le faire, mais dans un établissement. Pourquoi étendre ces réorganisations à l’ensemble des établissements québécois avant même de savoir si cela fonctionne d’abord à un endroit ?

Effrayante passivité

D’aucuns croient que ces changements ont été apportés afin de permettre au gouvernement de réaliser des économies : c’est facile, débarrassons-nous de tous ces d.g. Or, demandez à des employés oeuvrant dans le secteur des soins de santé de vous parler des conséquences de cette décision. Voici un commentaire que j’ai reçu de l’un d’entre eux : « J’ai été témoin de nombreuses réorganisations et transformations depuis que je suis administrateur dans le secteur médical, mais aucune d’entre elles ne s’était révélée aussi destructrice et déshumanisante… Le plus étonnant, c’est que nous sommes tous paralysés. Quelques-uns d’entre nous ont osé s’exprimer, mais nos paroles ne servent à rien. Le silence et la passivité sont effrayants. »

(Le gouvernement libéral aurait peut-être intérêt à se demander comment ce brillant exercice d’ingénierie administrative servira les partis d’opposition. Les économies pourraient se concrétiser dans l’immédiat, mais les conséquences pour nos services de santé se feront sentir plus tard — peut-être juste au moment de la prochaine élection.)

En attendant, j’ai une idée du tonnerre. Avons-nous vraiment besoin de tous ces ministres ? Santé, Justice, Finances, Éducation, Culture, Agriculture, etc. Essayons quelque chose. On ne sait jamais, cela pourrait fonctionner. Fusionnons simplement tous ces ministères et laissons le premier ministre gérer l’ensemble par lui-même. Qu’il avale sa propre pilule. Imaginez les économies que nous pourrions réaliser.

À voir en vidéo