L’éthique de la file d’attente

La STM aurait pu permettre à ces usagers d’obtenir le boîtier gratuitement pour ne pas corrompre cette valeur fondamentale, qui fait en sorte que dans toute file d’attente, quels que soient notre position sociale et nos revenus, nous redevenons tous égaux.
Photo: Jeanne Corriveau Le Devoir La STM aurait pu permettre à ces usagers d’obtenir le boîtier gratuitement pour ne pas corrompre cette valeur fondamentale, qui fait en sorte que dans toute file d’attente, quels que soient notre position sociale et nos revenus, nous redevenons tous égaux.

Le lecteur USB pour carte Opus de la Société des transports de Montréal (STM), disponible depuis l’été 2015, permet aux usagers des transports en commun, moyennant la somme de 14,99 $ (16,66 $ avec taxes), de recharger chez eux à l’aide d’un boîtier leur carte Opus, s’évitant ainsi de longues files d’attente devant les guichets des stations de la STM le 1er du mois. De nombreuses réactions parfois sarcastiques de plusieurs internautes à l’égard de cette technologie plutôt archaïque — les lecteurs pour carte Opus dans les stations ou embarqués dans les bus n’étant pas connectés à Internet — ont probablement dissuadé de nombreux usagers de s’équiper du boîtier, sans parler de son coût, alors que toute recharge de sa carte dans n’importe quelle station de métro est gratuite. Outre l’argument économique, nous voudrions développer rapidement ici la question éthique plus fondamentale que cela soulève et dans laquelle la logique marchande est fortement enracinée.

Comme le fait remarquer très justement le philosophe américain Michael J. Sandel (2012), l’ère du tout-achetable a renforcé la place de la logique marchande dans plusieurs pans de notre vie quotidienne, sans que nous y prêtions nécessairement attention. Il est de plus en plus courant maintenant de s’acheter un « droit » que l’on pourrait nommer « coupe-file » comme un fast pass dans un parc d’attractions, par exemple, ou simplement le fait de payer quelqu’un pour attendre et faire la queue à votre place (linestanding), comme cela se pratique de plus en plus aux États-Unis. Si cette logique marchande est inégalitaire — seuls ceux qui en ont les moyens peuvent se l’offrir —, elle corrompt également les valeurs non marchandes qui cimentent un principe moral élémentaire de notre société, celui d’attendre son tour, principe que l’on pourrait qualifier d’« éthique de la queue ».

Prenez l’exemple de l’autobus ou de la queue pour recharger sa carte Opus : personne ne comprendrait que quelqu’un d’autre vienne vous doubler sans raison valable. Nous serions même plutôt mécontents de nous faire doubler et serions assez surpris, au point de le faire remarquer à la personne qui « coupe la file ». Alors pourquoi autoriser à certains, sur le seulcritère marchand, de pouvoir le faire ? À tout le moins, la STM aurait pu permettre à ces usagers d’obtenir le boîtier gratuitement pour ne pas corrompre cette valeur fondamentale, qui fait en sorte que dans toute file d’attente, quels que soient notre position sociale et nos revenus, nous redevenons tous égaux. Ceci n’est pas sans nous rappeler que la STM avait déjà failli évincer, dans une logique marchande, la valeur culturelle et patrimoniale de ses stations de métro en décidant de « rebaptiser les lignes du métro de Montréal du nom de commanditaires ». Si un organisme public en manque de revenus permet à la publicité de renommer ses lignes de métro, il n’est pas aberrant de penser que demain le « marketing municipal », par exemple, puisse permettre à la logique marchande d’investir nos parcs, nos écoles, nos sites culturels, nos plages publiques, etc. En d’autres termes, ces lieux civiques qui nous rapprochent, nous unifient et nous rendent fiers.

5 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 février 2016 07 h 08

    Une violation inacceptable des droit fondamentaux ?

    J’ai acheté le lecteur de carte OPUS en vue d’un voyage à l’Étranger. De ma chambre d’hôtel européenne, ce lecteur me permettait de renouveler ma carte et de me soustraire au risque qu’une panne des distributrices à l’aéroport à mon retour.

    Dans mon cas, le cout de ce lecteur devenait une partie insignifiante du cout total de ce voyage à l’Étranger.

    Donc, pour certains besoins particuliers, ce lecteur est utile.

    Dans une file d’attente à une distributrice, le passager qui passe devant tout le monde prolonge le temps d’acquisition d’un titre de transport de tous les autres clients de la STM. Cela est injuste.

    À l’opposé, lorsqu'on achète un titre de transport sur l’internet, personne n'en subit de préjudice.

    Quant au plaidoyer de M. Maxwell pour la gratuité de ce lecteur qu’il dit démodé, cela pose la question de savoir jusqu’où doit aller l’État-providence. Sommes-nous ici devant un besoin fondamental devant lequel il serait du devoir de l’État d’assurer la gratuité pour tous ?

    • Marc Langlais - Inscrit 24 février 2016 12 h 49

      Et ceux qui achètent des lecteurs, ils vont raccourcir les files... Et qui dit qu'on ne peut se prêter le lecteur, ou l'acheter à plusieurs?

  • Sylvain Auclair - Abonné 24 février 2016 12 h 47

    Pourquoi attendre le premier du mois?

    Vous écrivez: «s’évitant ainsi de longues files d’attente devant les guichets des stations de la STM le 1er du moi.»
    Il exite une autre manière d'éviter ces files: acheter son titre mensuel entre le 20 et le dernier jour du mois précédent.

    • Louise Charbonneau - Abonnée 24 février 2016 15 h 33

      Autre suggestion...
      Pour recharger la carte Opus, il n'est pas nécessaire de passer par les guichets de la STM (ou obtenir leur lecteur USB)...
      Je renouvelle la mienne aux quatre mois (tarif réduit pour aînés, 189 $) chez le dépanneur du coin, à n'importe quelle date du mois, évitant ainsi toute file d'attente.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 24 février 2016 13 h 00

    De l'art d'enc... des mouches

    Je ne peux que soutenir l'avis de M. Jean-Pierre Martel concernant l'opinion de M. Maxwell. La STM offre à un coût dérisoire son lecteur de carte OPUS comparativement à tous les bidules qui peuvent être branchés à un ordinateur. Personne n'est obligé de s'en procurer un. Mais quoiqu'en disent les Cassandre, ce lecteur est très utile quand vient le temps de recharger sa carte que ce soit pour une passe mensuelle ou pour l'achat d'une "liasse" de 10 passages et ce sans couper aucune file (quelle analogie boiteuse!). Quand la STM offrira le paiement par NFC, faudra-t-il pour satisfaire l'argumentaire de M. Maxwell qu'elle offre également des cellulaires intelligents à tous ses usagers afin que "quels que soient notre position sociale et nos revenus, nous redevenons tous égaux"?