La fin des «Flying Frenchmen»

Les joueurs du Canadien Lars Eller, Max Pacioretty, Sven Andrighetto, Andrei Markov lors du match contre l’Avalanche du Colorado le 17 février dernier
Photo: David Zalubowski Associated Press Les joueurs du Canadien Lars Eller, Max Pacioretty, Sven Andrighetto, Andrei Markov lors du match contre l’Avalanche du Colorado le 17 février dernier

Le 17 février 2016 demeurera une journée sombre dans l’histoire du Canadien de Montréal et sans doute dans notre histoire collective. Pour la toute première fois de sa glorieuse existence, le Canadien de Montréal a joué un match (à Denver au Colorado, et ce, en l’ironique présence de Patrick Roy debout derrière le banc de l’équipe adverse), sans qu’un seul joueur dont le français est la langue maternelle fasse partie de l’alignement. Rien, zéro, nada.

Où sont les équivalents contemporains des Georges Vézina, Aurèle Joliat, Newsy Lalonde, Didier Pitre, Maurice Richard, Bernard Geoffrion, Jean Béliveau, Yvan Cournoyer, Guy Lafleur, Serge Savard, Stéphane Richer, Vincent Damphousse, qui, au fil des décennies, ont permis à cette équipe légendaire de remporter 24 coupes Stanley et de dominer la Ligue nationale ? Aujourd’hui, que reste-t-il de cette tradition bâtie à coups « de bras meurtris » ? On nous dira que les temps ont changé (le changement a le dos large pour expliquer l’aveuglement et l’incompétence…), qu’il y a de moins en moins de joueurs québécois dans la LNH, etc. Mais s’il y a de moins de moins de joueurs du Québec, c’est peut-être justement parce que le CH ne joue plus son rôle de fer de lance d’autrefois pour les joueurs locaux.

Ainsi, à la toute fin de l’ère Gainey, le CH ne faisait pratiquement plus de dépistage au Québec. Difficile de faire éclore le talent local lorsqu’on lui ferme ainsi les yeux… On a aussi fait la vie dure à un tas de joueurs d’ici au cours des dernières années. Pensons seulement aux deux derniers qu’on a chassés de Montréal presque dans la disgrâce : Brière et Parenteau.

En fermant la porte au fait français, le CH a renié son identité profonde, ce lien unique entre une équipe sportive et une collectivité. Si la pierre d’assise de ce lien était la langue, elle se construisait aussi sur un style et une passion du jeu tout à fait singuliers. La fougue et la détermination d’un Maurice Richard, l’inventivité d’un Jacques Plante, la grâce d’un Jean Béliveau, la flamboyance d’un Guy Lafleur jusqu’à l’arrogance d’un Patrick Roy étaient le ferment de ce hockey sans égal qui, au fil des décennies, a valu au CH le surnom anglophone de « Flying Frenchmen ». Où diable est passé cet héritage inestimable ? Comme tant d’autres choses, on l’a cédé à des Américains, des Européens, des anglophones du ROC venus en mercenaires prendre un flambeau qui, plutôt que d’allumer leur flamme, leur brûle les doigts. Un peu comme l’épée d’Excalibur qui n’a de pouvoir que pour celui auquel elle est destinée…

À l’heure où nous vendons nos entreprises aux Américains et où le visage français de Montréal s’amenuise, il ne faut guère se surprendre que le CH ait perdu son âme. Ce déracinement d’une jadis légendaire équipe est le reflet de nos propres renoncements. Dirons-nous un jour que le 17 février 2016 aura marqué un point de non-retour pour le nationalisme québécois comme on dit aujourd’hui que la fameuse émeute du 17 mars 1955 au Forum de Montréal fut le prélude de son affirmation ?

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Dirons-nous un jour que le 17 février 2016 aura marqué un point de non-retour pour le nationalisme québécois comme on dit aujourd’hui que la fameuse émeute du 17 mars 1955 au Forum de Montréal fut le prélude de son affirmation?

12 commentaires
  • Jacques Lamarche - Inscrit 20 février 2016 02 h 31

    Reflets d'une société marchande!

    Le sport fait l'objet d'un commerce fleurissant, le hockey n'en est pas exempt! La langue et les traditions comptent peu devant les intérèts en jeu!

    La dénationalisation du Québec au profit de son américanisation n'a fait que faciliter cette triste tranformation.

  • Benoit Simoneau - Abonné 20 février 2016 05 h 52

    Tombé bien bas

    Une réelle tragédie, mais qui s'en préoccupe vraiment? Si cela importait autant, peut-être que ça se saurait. Pourtant, on ne voit aucune protestation. Personne ne s'emporte, personne ne déchire sa chemise... ou presque: merci de ce texte, M. Tremblay!

    Le club londonien de l'Arsenal a aligné un onze de départ sans le moindre Anglais en 2005, s'attirant les foudres de la presse britannique et des fans. La victoire de 5-1, aussi éclatante soit-elle, n'avait pas suffit à faire taire les critiques.

    Qui encore se souvient que les réels "Canadiens" auquel le nom du club fait référence sont... les francophones de cette province? L'identité collective québécoise et sa mémoire sont en pleine dérive.

    On sous-estime la fierté qu'inspire le chandail, l'aréna et la nation à un jeune hockeyeur d'ici. Oui, la pression est forte à Montréal; oui on en demande beaucoup à nos joueurs. Mais si la pression est forte, c'est sans doute en raison de la maigreur même du contingent québécois.

    J'ai longtemps pensé que, comme peuple, nous méritions mieux. Peut-être, au final, n'est-ce pas le cas.

  • Colette Pagé - Inscrite 20 février 2016 09 h 35

    Article prémonitoire sur notre avenir ?

    Parallèle fort intéressant entre un club de hockey qui perd son âme et les Québecois qui se refusent un pays. Article prémonitoire sur ce qui pourrait arrivera à un peuple si peu fier de sa langue et à ses élites si peu enthousiastes à l'idée de la défendre.

    Montréal devenu une ville bilingue. Québec, ville flagorneuse ouvre les bras aux touristes alors que ces derniers cherchent sans toujours la trouver son caractère français Il suffit de fréquenter les hôtels du centre-ville pour être accueilli en anglais.

    Et ces immigrés deviendront-ils francophones ou anglophones. Poser la question c'est y répondre.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 20 février 2016 18 h 39

      Tout-a-fait d accord avec vous.Et le ROC de rire dans sa barbe avec Couillard,Charest,Dion,que voulez-vous Chretien,Desmarais,les Johnson,Daniel jr,Pierre-Marc et les Tudeau et tant d autres heureux de notre disparition future.Vive Lord Durham et ses disciples quebecois.Ca c est la grande noirceur alors qu ils se prennent pour des lumieres et des prophetes du mieux etre a la mode des Chambres de Commerce :le profit .On disait"On va les avoir les Anglais".On realise que c est l inverse qui se produit. J-P.Grise

  • Gilles Teasdale - Abonné 20 février 2016 10 h 30

    Je suis incapable d'écouter les entrevues en anglais aux stations francophones TV ou Radio .Je change automatiquement de station.

  • Loyola Leroux - Abonné 20 février 2016 11 h 33

    Le club de hockey Les Canadiens et les francophones

    Est-ce la fin des ‘’Flying Frenchman’’ ?

    Il faudrait etre naif pour penser qu’apres le référendum presque perdu par Jean Chrétien en 1995, la classe dominante canadienne dirigée par Paul Desmarais et les Molson n’a pas entrepris un immense projet pour détruire la fierté chez les Québécois. Stéphane Dion est celui qui a fait passer une loi pour interdire tout nouveau référendum. Les Molson ont eu peur d’un grand joueur de hockey francophone issu du Québec, qui recommanderait de voter OUI au prochain référendum. Imaginez en 1954, si Maurice Richard avait dit : ‘’Débarrassons nous des anglais!’’

    De plus les journalistes de Radio-Canada défendent le fédéralisme en interviewant des joueurs anglais régulièrement. Pour le jeune joueur de hockey le message est clair : Tu dois parler anglais pour réussir au hockey.