L’art ne peut innocenter quiconque

Le parc Claude-Jutra à Montréal
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le parc Claude-Jutra à Montréal

« L'affaire Jutra » est la révélation d’une triste et accablante crise collective. Au fond, le scandale réside tout autant dans le silence et la compromission d’hier que dans l’effrayante révélation d’aujourd’hui.

Ici, la misérable réalité du crime est en distorsion flagrante avec l’image idéalisée de son créateur. L’image et le fantasme sont apparus si réfractaires aux faits révélés que la communauté cinématographique, dans un premier temps, a préféré prêter foi aveuglément à ses croyances plutôt qu’au réel. Escamotage sordide, expérimenté maintes fois ailleurs. On invoqua la prudence alors qu’il s’agissait en réalité de ne pas flétrir l’image de soi, inséparable du personnage public métamorphosé en icône. Or, voilà, « tout homme est deux hommes, et le véritable est l’autre », selon la formule de Borges. Depuis toujours, le Bien et le Mal sont les deux faces d’un même aimant. Claude Jutra est notre semblable, dans son horreur comme dans son génie.

La « banalité du mal », encore une fois, nous saute en plein visage et réduit en poussière nos idées préconçues sur la « faute ». Réaction en quelque sorte archétypale d’une communauté habituée à vivre dans une perpétuelle connivence incestueuse, convaincue que l’accomplissement artistique confère une sorte d’impunité morale à ses créateurs et qu’elle les soustrait aux règles harassantes de la vie commune. Cessons une fois pour toutes de prêter foi à ces balivernes bon marché. L’art, même dans sa plus indiscutable manifestation, n’a jamais le pouvoir, dans un État de droit, d’innocenter quiconque de ses crimes. Miséreux ou génie, la responsabilité est entière et personne ne peut revendiquer d’échapper à l’universalité de la justice.

On aura beau s’évertuer à recouvrir l’offense sous les plus aimables atours (« l’infinie douceur de l’homme » voyez-vous ; « enfin, comprenez, c’était une autre époque ! », comme si la morale changeait subitement de chemise à chaque génération), vient un jour où la transgression affiche son visage immonde et fait voler en éclats cette hypocrisie morale.

Car ceux-là mêmes qui, hier, justifiaient aveuglément les actes dont on soupçonnait Claude Jutra, usant d’euphémismes tous plus délicieux les uns que les autres pour absoudre son auteur, ont-ils seulement conscience de penser à rebours de la réalité ? Ce sont ceux-là mêmes, en effet, qui, il y a quelques mois à peine, condamnaient l’écume aux lèvres et les principes en bandoulière les prêtres pédophiles, les hommes d’affaires ou les hommes politiques accusés de harcèlement sexuel. Au nom de quel principe transcendant un artiste pédophile appellerait-il une indulgence qu’on ne saurait reconnaître au salaud ordinaire ? L’art n’est pas au-dessus de la vie et un artiste agresseur ne peut invoquer la perfection présumée de son oeuvre pour rallier notre silence ou notre complicité. L’art ne peut servir d’alibi au crime et au mensonge.

Il a fallu la voix d’un vivant pour que les actes d’un mort redeviennent ce qu’ils n’ont jamais cessé d’être : une insoutenable violation de l’âme. Bien sûr, il y a quelque chose de troublant et de choquant dans le déni des premières heures, comme d’ailleurs dans l’hallali et le lynchage qui ont suivi la révélation par Yves Lever des faits incriminés. Il fallait avant tout sauvegarder de l’infamie la mémoire d’un mort, quitte, au passage, à vouer son biographe aux enfers. Il y a belle lurette que la souffrance des victimes présumées ne comptait plus ; il ne fallait surtout pas nourrir la masse humaine soupçonneuse et ignare. Devant le génie de l’artiste embaumée dans nos souvenirs, on faisait peu de cas de « l’irréductible inquiétude pour l’autre » (Emmanuel Lévinas), dans le cas présent, cet enfant inconnu, objet d’un désir sans limites et si habile à se travestir et à ruser pour satisfaire sa pulsion. Bien sûr, les morts méritent notre bienveillance. Mais qui parle pour les vivants quand leur voix est étouffée par la honte et le jugement tonitruant des élites artistiques ? Quand le mythe falsifie le réel et condamne sa victime à la peur, c’est-à-dire au silence ? Il faut rappeler plus que jamais la formule énoncée par Thomas Jefferson dans une lettre de 1789 écrite à James Madison : « La Terre appartient en usufruit aux vivants » ; « Les morts n’ont ni pouvoirs ni droits sur elle. » Cette confession si tardive, comme revenue d’entre les morts, qui porte la voix d’un enfant de six ans, même seul et oublié, nous dit enfin que notre compassion n’est pas monnayable à l’aune de la renommée et de la gloire.

Il ne s’agit pas aujourd’hui de prêcher les bonnes moeurs démocratiques, mais de réaffirmer que les limites et les règles de la liberté humaine et de ses foisonnants désirs ne peuvent trouver dans l’art prétexte à une quelconque insoumission naturelle. La réputation de Claude Jutra est aujourd’hui tristement souillée, non pas par les médias ou un biographe trop curieux, mais par celui-là même dont nous admirions l’oeuvre. D’un coup, combien douloureux, la lucidité a chassé la dévotion. Décidément, il n’y a aucun motif à se réjouir.

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11 commentaires
  • Philippe Dubé - Abonné 20 février 2016 07 h 47

    Accuser sur la foi d'allégations, tel est mal

    Le problème de cette triste affaire est la façon dont la 'nouvelle' est sortie et comment elle a été colportée par des propos haineux sans que l'on prenne le temps d'averer les soupçons d'un biographe et un témoignage masqué. Laissons la justice faire son travail avant de brûler sur la place publique la mémoire de quelqu'un hier portée aux nues. Une société cadrée par un État de droit ne peut pas se comporter de la sorte.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 20 février 2016 07 h 56

    UNE CONDAMNATION SANS PROCÈS !

    Vous avez tout à fait raison d'affirmer, avec force, que l'art ne saurait innocenter quiconque à commis des actes que la loi condamne. Vous écrivez justement " L’art, même dans sa plus indiscutable manifestation, n’a jamais le pouvoir, dans un État de droit, d’innocenter quiconque de ses crimes. " mais je trouve AHURISSANT ET INQUIÉTANT que, en même temps, dans votre article vous faites comme si les révélations d'un biographe au sujet d'un témoignage anonyme correspondaient au fonctionnement normal de l'État de droit. Vous réclamez, à juste titre, que dans le cas de C. Jutra la loi commune s'applique sans dénoncer le fait que ce n'est justement pas ça qui s'est passé. À vouloir refuser que l'art innocente, vous êtes prêt à condamner et vous condamnez sans procès !
    Je suis tout disposé à croire les révélations faites au sujet de C.Jutra mais je ne suis pas prêt à considérer que des allégations non vérifiées dans le cadre d'un témoignage anonyme fassent partie du fonctionnement normal de l'État de droit. Est-ce-que vous vous rendez compte que, jusqu'à présent, dans le cas de C. Jutra, non seulement il n'y a pas eu de justice mais il n'y a même pas eu apparence de justice !Je conclurais dans les mêmes termes que vous , mais évidemment pour des raisons différentes : décidément il n'a a aucun motif à se réjouir .
    Pierre Leyraud

  • Colette Pagé - Inscrite 20 février 2016 09 h 27

    Les extrémistes de la tolérance ! (Partie 1)

    Accepter une tolérance sans limites met en péril la démocratie, la liberté et la justice. Ne pas tracer les frontières entre la tolérance et l’intolérance, c’est refuser de distinguer le mal du bien, le mauvais du bon, l’injuste du juste, les ténèbres des lumières.

    Ce faisant, les mots justice et droit n’auraient aucun sens puisqu’il n’y aurait plus de lois, plus de juges, plus d’accusés, plus de coupables, plus d’innocents.

    La tolérance sans limites autoriserait des cinéastes comme Claude Jutra ou Roman Polanskii d’abuser en toute impunité des enfants et les gangs de rue d’exploiter sexuellement des adolescentes.

    La tolérance sans bornes accepterait la polygamie, l’excision, la violence faite aux femmes, les mariages forcés, la lapidation, la décapitation et autres barbaries.


    Au nom d’une tolérance insensée, le berger permettrait au loup de s’introduire dans sa bergerie et manger ses agneaux.

    Les exemples ne manquent pas pour prouver la nécessité de mettre des limites justes et raisonnables à la tolérance démesurée.

  • Colette Pagé - Inscrite 20 février 2016 09 h 27

    Les extrémistes de la tolérance ! (Partie 1)

    Accepter une tolérance sans limites met en péril la démocratie, la liberté et la justice. Ne pas tracer les frontières entre la tolérance et l’intolérance, c’est refuser de distinguer le mal du bien, le mauvais du bon, l’injuste du juste, les ténèbres des lumières.

    Ce faisant, les mots justice et droit n’auraient aucun sens puisqu’il n’y aurait plus de lois, plus de juges, plus d’accusés, plus de coupables, plus d’innocents.

    La tolérance sans limites autoriserait des cinéastes comme Claude Jutra ou Roman Polanskii d’abuser en toute impunité des enfants et les gangs de rue d’exploiter sexuellement des adolescentes.

    La tolérance sans bornes accepterait la polygamie, l’excision, la violence faite aux femmes, les mariages forcés, la lapidation, la décapitation et autres barbaries.


    Au nom d’une tolérance insensée, le berger permettrait au loup de s’introduire dans sa bergerie et manger ses agneaux.

    Les exemples ne manquent pas pour prouver la nécessité de mettre des limites justes et raisonnables à la tolérance démesurée.

  • Colette Pagé - Inscrite 20 février 2016 09 h 28

    Les extrémistes de la tolérance ! (Partie 2)

    Qualifier les défenseurs d’une tolérance illimitée d’extrémistes de la tolérance n’est pas un abus de langage. Et au Québec, ces extrémistes de la tolérance, ils sont nombreux.

    Le Premier ministre du Québec, Philippe Couillard, qui a déclaré en janvier 2015 que « l’intégrisme est un choix personnel », en est un bel exemple.

    Le philosophe Charles Taylor, le pacha du multiculturalisme, qui a apporté son soutien aux tribunaux islamistes en Ontario et aux islamistes contre la défunte charte de la laïcité, en est un autre.

    Le Premier ministre du Canada et le chef du NPD qui ont apporté leur soutien aux islamistes contre l’assermentation à visage découvert est un exemple de trop.

    Pourquoi ces extrémistes de la tolérance sont-ils si souvent timorés et sont-ils souvent soupçonnées de complaisances troubles face à l’émergence et aux conséquences ravageuses de l’islamisme et de l’intégrisme radical ?

    L’extrémiste de la tolérance a le don de tolérer les extrémistes qui menacent sa liberté. À cet égard, il est aussi dangereux que l’intolérant.

    Sans s’en rendre compte, les extrémistes de la tolérance travaillent pour les intolérants. Contre nos propres valeurs et le Vivre ensemble.

    En tolérant l’intolérable, les extrémistes de la tolérance commettent deux graves erreurs : il sacrifie la tolérance et, avec elle, la démocratie..