Lettres: Le devoir de mémoire

Qu'il me soit permis de remercier Le Devoir d'avoir accordé au débat relatif à la publication du livre de Roméo Dallaire la place qu'il mérite. Les opinions exprimées dans ces pages témoignent éloquemment de la vitalité du débat. Il est cependant inquiétant de constater que certaines voix s'élèvent d'abord pour qu'il soit mis fin à cette discussion, et ensuite pour insinuer, sinon affirmer ouvertement que la démarche de M. Philpot serait animée d'une intention sinistre, voir négationniste. Ce genre d'accusation n'avance en rien le débat. D'associer la démarche de M. Philpot au révisionnisme, qui, comme on le sait, renvoie à la négation de l'existence de l'Holocauste, ne saurait, en fin compte, que banaliser cette horreur.

Depuis l'ouverture des procès à Arusha en 1997, on a pu observer une nette évolution, saine soit dit en passant, dans le récit relatif au Rwanda. Je me souviens d'avoir accueilli avec soulagement la première reconnaissance, par les médias (Stephen Smith, dans Libération, en février 1997) que des réfugiés rwandais étaient traqués et massacrés dans des camps gérés par le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR) ou dans les forêts du Zaïre d'alors. Et à cette époque, certains qualifiaient de telles révélations de «révisionnistes». Il en allait de même pour tout journaliste, chercheur, ou juriste, qui signalait les massacres commis par le FPR à l'encontre de la population civile, au Rwanda comme au Congo. C'était très mal vu de constater que le FPR était présent sur le territoire congolais, jusqu'à ce que où le Général Kagame l'admette en entrevue au Washington Post.

Depuis que l'histoire immédiate a déposé sa thèse, bien prématurément, les choses ont changé au pays des mille collines, que ce soit le départ précipité du Rwanda de Seth Sendashonga, ministre de l'Intérieur du FPR, suivi par son assassinat, ou le départ ainsi que les propos tenus par Faustin Twagiramungu, ancien premier ministre du Rwanda, qui tant dans son témoignage devant la Commission d'enquête du Sénat belge que lors de sa déposition à Arusha, a qualifié de génocide les massacres commis par le FPR.

Le 21 janvier dernier, le général à la retraite Roméo Dallaire, témoignant devant le TPIR, s'est dit d'avis que le FPR planifiait une «domination» tutsie du Rwanda. Dallaire (qui avait déjà affirmé sur les ondes de Radio Canada en septembre 1994 que jamais les massacres n'auraient pu être prévus) ne fait pas figure de révisionniste. Pourtant, n'a-t-on pas lu dans les ouvrages cités par certains intervenants dans vos pages (Omaar, Chrétien, Des Forges) que la crainte d'une domination tutsie exprimait une paranoïa propre aux extrémistes hutus?

La mémoire des victimes, tutsies, hutues, et congolaises (dont le nombre s'élève à 3,5 millions depuis l'invasion rwandaise de leur pays) n'est en rien honorée par l'imposition d'une omerta au sujet des causes véritables des catastrophes qui secouent la région des grands lacs. Le devoir de mémoire est mieux servi par un examen courageux des tous les faits, aussi pénible que cela puisse sembler.