Les prix Jutra sont-ils solubles dans la morale?

Claude Jutra photographié en 1981
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Claude Jutra photographié en 1981

Yves Lever a écrit une biographie de Claude Jutra et comble ainsi un manque flagrant dans la littérature cinématographique québécoise. Il estvraisemblable que ce soit un apport essentiel à la connaissance du cinéaste et de son oeuvre (le livre sera disponible ce mardi). Aussi de l’homme qu’il fut. À ce titre, l’auteur affirme que Claude Jutra était « pédophile » sans apporter de preuve tangible autre que des recoupements de témoignages et des confidences qu’il dit avoir eues. Aucune plainte n’ayant été émise, il est pour le moins curieux de voir ainsi attaquée la réputation d’un des réalisateurs les plus marquants du cinéma québécois et canadien. Bien sûr, il ne s’agit que de 4 pages sur 360, de sorte, semble-t-il, que justice est rendue au talent de Jutra. Mais comment faire la part des choses ? Le terme de pédophile renvoie à un comportement de prédateur sexuel qui est intolérable. Mais dans ce cas, ne s’agit-il pas plutôt de pédérastie ; nuance importante ? Est-ce bien le cas de Claude Jutra ?

Il y a des exemples de cinéastes qui sont associés à des actes répréhensibles de même nature et on entend les noms de Woody Allen et de Roman Polanski ; ces derniers sont vivants et n’ont certes pas de trophée portant leur nom. Mais va-t-on faire une enquête approfondie sur les moeurs de Francisco de Goya (son nom est celui des prix du cinéma espagnol) qui peint à la fin du XVIIIe siècle la Maja Desnuda (premier nu en Espagne depuis celui de Vénus à son miroir de Vélazquez vers 1650) ou sur le sculpteur César (de l’académie des prix du même nom en France) pour vérifier la bonne moralité de leur vie ?

En conséquence, il serait question de bannir de la place publique le nom de Claude Jutra et de ne pas conserver les trophées homonymes. Ce qui serait une absurdité ; ces prix portent son nom en raison de son talent de cinéaste, pas à cause de sa vie privée. Charles Daudelin, le créateur des trophées, avait puisé dans son oeuvre plus monumentale de la place Claude-Jutra de Montréal l’inspiration pour produire la maquette puis les sculptures elles-mêmes ! Faudra-t-il les détruire ? La salle Claude-Jutra de la Cinémathèque québécoise devra-t-elle changer de nom ? Ces quelques exemples montrent que l’idée d’associer les prix, ou les oeuvres, ou les lieux nommés du nom du cinéaste à la dénonciation de sa « pédophilie » que soutient Lever, n’a aucun sens.

Il en va d’une certaine reconnaissance de l’homme public, dont aucune oeuvre ne manifeste un quelconque trait de ce type de comportement criminel, et qui ne peut donc en fin de compte souiller les lauréat(e)s des prix, ou les institutions qui ont baptisé des endroits de son nom.

En octobre 2009, Marine Le Pen avait tenté de discréditer Frédéric Mitterrand, le ministre français de la Culture à ce moment, en parlant à son égard de tourisme sexuel, déformant des propos tirés de son roman La mauvaise vie, publié en 2005 (soit avant qu’il accède au poste de ministre). Est-ce ce genre de procédé que nous voulons valider ? Si répréhensibles qu’elles soient, les actions d’une personne doivent être jugées en présence des parties devant les autorités compétentes.

Sous prétexte de vouloir briser un « tabou » [sic], est-il nécessaire de faire le procès in absentia de l’homme qui a offert une oeuvre célébrée par tous et un nom aux prix qui récompensent annuellement le cinéma québécois ? Je ne le pense pas et refuse cette forme exacerbée de moralisme qui s’attribue un droit régalien sur la rectitude convenant à notre société.

19 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 16 février 2016 06 h 21

    Rectitude ou tolérance?

    Et de toutes ces rumeurs qui ont abouti en poursuites et procès. eut-il fallu déterrer les morts. On observera que la majorité de ces poursuites ont eu lieu concernant des gens qui s'affichaient ou étaient considérés comme modèles ou étaient en autorité. Les artistes et les sportifs vedettes seraient entourés d'une aura qui les exempterait de toute égratignure? Dans le cas de Jutra, cet homme jugé exceptionnel pour son oeuvre, mérite autant que n'importe qui que l'on puisse laver sa réputation à moins du contraire prouvé. Par contre, passer la cause sous le tapis prétextant des notions de vie privée, justement non! Les modèles n'ont pas de passeport et doivent aussi faire face malgré eux à la justice médiatique à géométrie variable.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 février 2016 07 h 12

    La photo a-t-elle vraiment été prise en 1981 ?

    Hum, on dirait une photo des années 1960.

  • François Beaulé - Abonné 16 février 2016 07 h 25

    Questionner les vivants et non les morts

    Il n'est évidemment pas possible de faire le procès d'un homme mort. Et la seule façon de savoir si cet homme a causé du tort à des personnes est de faire témoigner des gens qui se prétendent victimes ou qui ont été directement témoins d'actes possiblement criminels. Et ces gens doivent accepter de s'identifier.

    Yves Lever n'a pas discuté avec les hypothétiques victimes. Et il refuse de révéler l'identité des prétendus témoins de crainte de les incriminer, selon son propre terme. En effet, si des gens ont véritablement été témoins d'actes pédophiles et n'ont pas dénoncé le criminel à la police, alors ils ont été complices. L'autre possibilité est qu'il y ait parmi ces témoins des gens qui prenaient part activement à ces actes criminels.

    La police pourrait faire enquête non pas sur les prétendus crimes d'un homme décédé mais sur ceux de gens encore vivants. Elle pourrait questionner M. Lever et consulter le dossier que les Éditions du Boréal ont ouvert sur cette affaire.

    • Chantale Desjardins - Abonnée 16 février 2016 10 h 32

      La pédophilie est une maladie et non un crime. Il faut aider les victimes et non pas condamner son auteur.

  • Johanne St-Amour - Abonnée 16 février 2016 07 h 36

    Belle banalisation!

    Bien sûr, il est difficile de prouver les dires d'Yves Lever. Mais affirmer que Claude Jutras était pédéraste, c'est banaliser la chose. D'autant plus qu'il semblerait que ces enfants étaient aussi jeunes que 12 ans, et même mois!

    Affirmer de plus que cela était du domaine du privé est risible, alors que Claude Jutras semblait « recruter » ces enfants dans ses activités du cinéma!

    Les Polanski, Allen, Jutras, Mitterand et d'autres sont-ils des intouchables parce qu'ils avaient ou ont des emplois reliés à l'art, à la politique?

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 16 février 2016 11 h 30

      Aucun criminel n’est intouchable, mais avant de condamner quelqu’un à la guillotine, il faudrait d’abord prouver or de tous doutes raisonnables qu’il y a eu crime. Pour l’instant, il y a un doute si l’on doit se contenter de la seule parole de Yves Lever.

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 16 février 2016 13 h 30

      @ Johanne St-Amour

      Adolescent, j’ai eu le même prof de français pendant trois ans alors que j’avais 12, 13, et 14 ans.

      Parce qu’il savait que j’aimais le ski alpin, il venait me chercher en voiture à la maison tous les samedis matin. En route, on ramassait aussi mon meilleur ami et tous les trois nous allions faire du ski ensemble. À la fin de la journée, il nous ramenait à la maison, épuisés mais heureux.

      De toute évidence, ce religieux aimait les garçons car il n’enseignait qu’à des garçons, mais pendant toutes ces années, il n’a jamais posé le moindre geste répréhensible et il n’a jamais été question entre nous, de rien d’autre que d’amitié et de respect. Je suis resté en contact avec cet homme que j’admirais, jusqu’à sa mort.

      Comme quoi, les hommes qui aiment les garçons ne sont pas tous des pédophiles.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 février 2016 08 h 19

    Le chef-d'oeuvre de Jutra, «Mon oncle Antoine»,

    est présenté à TFO, 0 h 30 mercredi du matin. Avec, notamment, Jacques Gagnon...

    • Pierre Robineault - Abonné 16 février 2016 13 h 13

      La pire!
      La pire des remarques désobligeantes que j'ai lues jusqu'ici, et qui confirme on ne peut mieux la raison d'être des commentaires les plus outrés formulés par des personnes "mieux pensantes" sur un sujet aussi délicat, c'est bel et bien la vôtre, monsieur!

    • Pierre Robineault - Abonné 16 février 2016 13 h 22

      Un peu plus tôt en ce Devoir un couple de lecteurs concluait son commentaire en disant: «En ce sens "l'affaire Jutra" en dit autant, sinon plus, sur la société québécoise que sur C. Jutra lui-même.» Vous en êtes la preuve monsieur le blanc. Vous auraient-ils lu avant de rédiger le leur?
      Pierre Robineault
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