Le rêve humain…

Nous marchons au milieu d’un monde fracassé. Réalité virtuelle, consommation effrénée, recherche de profit, déshumanisation des liens et dévastation des lieux, la liste est longue pour décrire l’horizon actuel de nos vies. Et tout aussi longue, celle de ce qui s’est peu à peu effrité, parfois perdu, de ce qui constitue pourtant les fondements mêmes de notre présence au monde : les liens au beau, au juste, au bon et à l’Autre.

L’humain n’est plus au coeur des décisions. Il a été remplacé par des impératifs qui réduisent le bien-être individuel et collectif à la production et à la consommation, sans égard pour la qualité environnementale et celle de l’existence.

J’écris ce texte après les attentats de novembre 2015 à Paris, Beyrouth, Bamako, au moment où se tient la COP21. Entre le terrorisme et les menaces écologiques, quelle place reste-t-il pour que la vie humaine ne perde pas pied ? Comment renouer avec ce qui manifeste notre nature profonde et faire de nos vies une manière d’aimer le monde et de donner sens à notre présence ?

Tout passe. Tout meurt. Nous le savons. Nous savons l’éphémère, mais plutôt que de le laisser nous rappeler combien la vie est précieuse, il n’est plus considéré que sous l’angle du jetable, de telle sorte que nous faisons l’expérience du monde dans une instantanéité qui nous dessaisit du sens même de vivre. Au contraire de nous rendre conscients de la valeur de l’existence, l’éphémère en est venu à nous déresponsabiliser : puisque tout passe, rien n’a d’importance, dit une société qui prétend nous protéger de ce monde dont elle ne cesse de nous éloigner.

Pour Spinoza, l’humain est animé par ce qu’il appelle le « désir de persévérer dans son être ». Effort, volonté, appétit, ainsi se définit pour lui notre essence, nous qui cherchons consciemment à devenir. Et nous ne sommes pas seuls à être mus par cet élan. La nature — dont nous faisons intrinsèquement partie — tend elle aussi à se réaliser et à produire sans cesse de la vie. Mais plutôt que de contribuer à cette aspiration et d’accomplir l’union avec la nature qu’évoquent les textes sacrés, nous l’utilisons et l’exploitons pour nous-mêmes, transformant en conquête ce qui devrait constituer une quête commune. Nous nions du même coup la valeur inhérente à la nature, et donc à la Terre.

Plus encore, l’être humain ne se soucie que de son propre bien-être, sans égard pour ce lieu qu’il habite, ne le respectant pas davantage qu’il ne le protège — l’humain, nous rappelle Hubert Reeves, est d’ailleurs le seul animal à souiller son nid. La Terre, comme plus récemment le cosmos, n’existerait que pour lui et n’aurait d’autre dessein que de servir sa destinée.

Témoignant d’un égocentrisme outrancier, l’humain a ainsi détourné le sens même de la nature et cherché à l’assujettir à ses désirs excessifs et à sa volonté de pouvoir. L’amour du monde ? Ce lien fondateur, qui devrait être empreint d’empathie, de gratitude et de compassion, est plutôt marqué par la tension et la lutte. Si nous voulons remplacer le pouvoir sur l’Autre en amour de l’Autre, étreindre le monde plutôt que de le broyer, peut-être devons-nous retourner à la beauté, faire l’expérience des qualités réparatrices que ne cesse de déployer l’univers, et que l’art transpose pour en exprimer le souffle singulier. Le destin humain pourrait bien être cette quête d’un passage entre le dehors et le dedans, entre le haut et le bas.

En 1854, un homme en quête de liberté, d’émerveillement et d’un sens à la vie qui en respecte aussi les valeurs fondamentales a défendu un rêve qui n’était pas celui de dominer la nature, d’en exploiter les ressources ou de détruire, au nom du progrès, la maison que nous habitons. Cet homme, Henry David Thoreau, écrivait : « L’argent n’est point requis pour acheter un simple nécessaire de l’âme. » […] Sensible au vivant — aux animaux, aux arbres et aux plantes, à tout ce qui est notre miroir, dirait la sagesse chinoise —, Thoreau a entrepris ce voyage de transformation de son être, ce parcours immobile qui est une plongée au coeur de soi.

Pour « avancer dans la direction de ses rêves », comme il l’écrivait, et pour que la vie humaine ne se réduise pas à la survie ou au divertissement, mais qu’elle soit une manifestation de notre essence, nous savons que des changements profonds et durables doivent avoir lieu dans nos sociétés. Mais le plus grand défi est de transformer notre conscience. Pour éviter de retourner sur les sillons déjà creusés, c’est une nouvelle vision du rêve humain qu’il faut élaborer, une nouvelle manière de nous lier au monde, et donc de l’aimer.

Notre premier pas consisterait alors à porter attention et amour à ce monde en s’accordant à ce que les bouddhistes appellent notre bonté fondamentale, cette disposition du coeur présente en chacun de nous, qui ouvre à la bienveillance, à la gratitude et au partage. N’est-il pas urgent de recréer un paysage intérieur dans lequel cette bonté s’exercera, de reformuler le pacte entre le rêve humain et sa dimension sacrée, d’allier le ciel de sagesse à la terre de l’expérience, et de refaire ainsi le passage entre le monde et nous ?

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, un extrait du numéro de février 2016 (no 782) de la revue Relations (revuerelations.qc.ca).
8 commentaires
  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 16 février 2016 07 h 52

    AIMER À PERDRE LA RAISON ?

    Les religions ont l'injonction "Aimez-vous les uns les autres " alors que l'amour pour une personne ou pour une chose ne se commande pas et dans son texte H Dorion reprend cette injonction pour l'appliquer au monde dans lequel nous vivons et dont nous faisons partie. Nous vivons dans un monde que nous n'avons ni choisi ni construit et si certains l'aiment nous avons aussi parfaitement le droit de ne pas l'aimer. Cependant, "pour la suite du monde ", nous avons un devoir de le respecter et le respect, contrairement à l'amour ça s'apprend et ça se construit. Quand va-t-on enfin cesser de proclamer l'inhumain "Aimez-vous les uns les autres " par l'humaniste "respectez-vous les uns les autres " ?
    Pierre Leyraud

    • Gilbert Turp - Abonné 16 février 2016 10 h 34

      Votre commentaire, si je vous lis bien, me semble toucher un point important : vous distinguer une « valeur » (le respect) et un « sentiment » (l'amour).

      Une valeur est un socle invariable sur lequel on peut s'appuyer tous les jours.

      Nos sentiments, eux, ne se commandent pas. Ils dépendent de mille variables et on peut les éprouver le lundi et ne plus les éprouver le vendredi.

      Ceci étant dit, Spinoza, dans sa classification éthique des affects, est merveilleusement pertinent et je comprends bien Hélène Dorion de le revendiquer.

    • Jacques de Guise - Abonné 16 février 2016 12 h 32

      À M. G. Turp

      S.V.P. Expliquez-moi

      Comment se construit la valeur, si elle ne repose pas sur un senti?

      Donc, l'éducation des sentiments est impossible?

      Spinoza a fusionné totalement la raison et l'affectivité dans sa philosophie pratique, mais beaucoup d'autres estiment que le sentiment est une donnée fondamentale distincte pour expliquer l'action humaine. C'est notre constitution sensible qui nous place dans un rapport de besoin mutuel. Si seulement on pouvait comprendre qu'il faut limiter la juridiction de la raison au profit de la sensibilité, notre monde contemporain pourrait peut-être sortir de la barbarie ambiante.

    • Gilbert Turp - Abonné 16 février 2016 20 h 10

      M. De Guise, c'est une réflexion toute empirique que je vous soumets.

      Une valeur, comme je la comprends, est un absolu universel. Qui se résume à un mot, par exemple : justice, liberté, beauté. Ces mots existent en dehors de nous, on y aspire sans les atteindre pleinement.
      Un sentiment, lui, n'existe pas en dehors de nous.
      Évidemment, la valeur justice a différentes déclinaisons selon les cultures, qui elles sont imprégnées de sentiments, d'Histoire, etc...Par exemple : le désir de vengeance (sentiment de colère) se confond dans certaines cultures avec la valeur justice.

      Je vous accorde que le mot Amour est, tout bien pesé, à la fois un sentiment et une valeur.

    • Jacques de Guise - Abonné 16 février 2016 22 h 30

      À M. G. Turp

      Merci M. Turp d'avoir pris le temps de me répondre. Je comprends mieux votre commentaire.

      Au plaisir.

  • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 16 février 2016 11 h 28

    Textes sacrés!

    ''Mais plutôt que de contribuer à cette aspiration et d’accomplir l’union avec la nature qu’évoquent les textes sacrés''. H. Dorion.

    Qu'ont en commun les croisés de jadis, le va-t'en-guerre évangéliste Bush, les djihadistes? Ce sont ces textes dits sacrés (!) provenant soit d'un homme se disant fils d'un dieu, d'un autre prétendant en recevoir des messages.

    Oui la foi est aveugle. Alors laissons la raison ouvrir les yeux et la conscience de l'humain, plutôt que suivre aveuglément des textes ( ancien et nouveau testament, coran ) écrits par des gens d'une époque très lointaine et pas très cultivée, textes où il y a des injonctions très dangeureuses, entre autres contre les gens n'ayant pas le même dieu, contre les femmes, etc.

  • Michel Desgagnés - Inscrit 16 février 2016 14 h 23

    Pieds nus sur la terre sacrée

    L'économisme, l'objectivisme, l'indivualisme rationnel, le scientisme, le matérialisme, le productivisme, la main invisible, la théorie du ruisellement (en un mot le néolibéralisme) sont tous des concepts qui se présentent comme des tropismes, sorte de vérité absolue abreuvant de sang réel, l'avidité, la cupidité, la brutalité maintenant normées, normales, banales comme la mort qu'elles ne cessent de semer.

    Face à cette désacralisation globale, j'irai pieds nus rendre hommage au verbe de cette femme poète.

  • François Beaulé - Inscrit 16 février 2016 14 h 44

    Problème d'identité

    « une société qui prétend nous protéger de ce monde dont elle ne cesse de nous éloigner »

    Dans cette phrase, l'auteure oppose la «société» au «nous». Alors qu'en fait nous sommes la société. La séparation de l'individu et de la société et la prééminence accordée à l'individu sont des erreurs. L'humanité est aussi sociale qu'individuelle. La quête d'une unité avec la nature doit se faire de pair avec la quête d'une unité sociale, l'une nourrissant et permettant l'autre.

    La dimension religieuse à laquelle fait allusion l'auteure est selon moi nécessaire. Elle doit être vécue en chacun de nous et en communauté.

    La dimension politique est toute aussi importante. Le pouvoir politique est un pouvoir matériel qui doit être placé au-dessus du pouvoir économique et séparé du pouvoir religieux, quand ce dernier existe.

    Dans notre monde, le pouvoir économique est dominant. Le pouvoir politique y est en grande partie soumis. Alors que les Occidentaux dénie la valeur du religieux. L'Occident est en déclin. Nous avons un immense défi pour renverser ce déclin. Placer le pouvoir politique au-dessus du pouvoir économique. Modifier nos valeurs et soigner le lien social par une redéfinition de la dimension religieuse, par l'émergence de nouvelles religions ou d'une religion universelle.

    Pour que cesse enfin cette soumission à un «ordre» économique qui détruit la nature et pourrait nous être fatal.