Quel procès pour la violence à caractère sexuel?

Depuis une semaine, on a le triste privilège d’assister en direct à la mise en pièces des témoignages des victimes par une avocate de la défense soucieuse d’exposer tous les détails des relations « amoureuses » que son client, l’ex-animateur vedette de la CBC Jian Ghomeshi, a eues avec les trois plaignantes. La tenue d’un tel procès et sa médiatisation extrême auront, n’en doutons pas, un impact certain sur le traitement judiciaire des violences à caractère sexuel. C’est pourquoi il importe d’en décoder certains des mécanismes, en particulier celui qui fonde la plainte, à savoir l’exercice d’une violence dans les rapports à caractère sexuel.

Cette première semaine de procès suscite d’interminables questionnements concernant la mémoire des plaignantes, mettant ainsi en cause la validité de plaintes déposées par ces femmes qui auraient « oublié » de signaler dans leur déposition à la police qu’elles avaient revu Ghomeshi après avoir subi des agressions, étouffements, violences, etc. Dans les trois cas cités jusqu’ici, les plaignantes décrivent un Ghomeshi, qui se livre à ces actes de violence de façon tout à fait inappropriée, brusquement et de façon totalement imprévisible. Interloquées, elles ne réagissent toutefois pas immédiatement et poursuivent leur relation avec lui, le revoient, lui écrivent, et ont des relations intimes avec lui. Il n’en faut pas plus à l’accusation pour mettre en doute leur plainte et leur jugement.

Éluder l’objet du procès

Si c’est le rôle de la défense de choisir cette procédure, il faut dire à quel point c’est une façon d’éluder l’objet du procès et d’ignorer ce qui caractérise ce type de relations sentimentales. En effet, les relations que des femmes (et des hommes) entretiennent avec des vedettes telles que Ghomeshi s’inscrivent d’abord et avant tout dans des relations de pouvoir. La séduction qu’exerce le pouvoir d’une vedette est démesurée et se traduit bien souvent par une aliénation consentie de ses fans. C’est un phénomène bien connu, mais ce n’est pas parce que l’on sait que l’on est prémuni !

Toutefois, dans le cas de Ghomeshi, il n’y a pas que cette violence symbolique qu’il exerce sur ces femmes. Il veut en outre les dominer physiquement, leur enlever toute autonomie, en leur infligeant des violences corporelles, de façon séquentielle. Elles disent bien chacune à leur manière combien elles sont médusées par un tel comportement : pourquoi de telles violences alors qu’elles sont déjà séduites ? L’exercice de la violence démontre ici une volonté de domination sans partage.

C’est cet anéantissement de la conscience de l’autre qui est visé par l’exercice de la violence à caractère sexuel. C’est pourquoi ces trois femmes qui osent lever le voile sur l’aliénation qu’elles ont vécue durant leurs relations avec Ghomeshi doivent être soutenues et remerciées. Elles osent revivre ces moments douloureux où elles ont été séduites et manipulées par un homme qui ne les a pas seulement séduites et abandonnées. Il les a aussi violentées. Pas de quoi pavoiser…

Comment s’étonner alors qu’elles n’aient pas vu ni compris immédiatement ce qui leur arrivait ? Cela prend plusieurs mois, plusieurs années avant de pouvoir s’avouer à soi-même et aux autres qu’on est une victime de violence sexuelle. Ce procès dérange, on le voit, l’ordre établi d’une violence qui ne va plus de soi, ce que la défense de Ghomeshi a choisi d’« oublier ».

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4 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 15 février 2016 06 h 39

    Pourquoi la Couronne...

    n'a-t-elle pas chois d'interroger un expert pour expliquer ces choses?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 février 2016 07 h 54

      «Pourquoi ?»
      N'est-ce pas parce que la défense en aurait présenté un autre pour le contredire et que finalement, ça n'aurait que rallonger l'agonie ? Et vous invitez qui comme expert ? Celui qui a écrit 50 shades of grey ?

      PL

    • Sylvain Auclair - Abonné 15 février 2016 14 h 53

      Mais là, on se retrouve avec trois ou quatre témoins dont la crédibilité est remise en cause. Sans qu'on puisse expliquer pourquoi elles se sont conduites de cette façon.

  • Denis Béland - Abonné 15 février 2016 09 h 05

    Affaire Ghomeshi

    En effet, mauvaise préparation par la Couronne. Les 3 témoins ont été envoyées au massacre.
    Lire, dans The Guardian, un point de vue éclairant:
    http://www.theguardian.com/world/2016/feb/13/jian-