Bernie Sanders annonce-t-il l'avenir du Parti démocrate?

Malgré ses 74 ans, le sénateur du Vermont Bernie Sanders est le favori des jeunes électeurs démocrates de la « génération du millénaire ».
Photo: Andrew Burton Agence France-Presse Malgré ses 74 ans, le sénateur du Vermont Bernie Sanders est le favori des jeunes électeurs démocrates de la « génération du millénaire ».

La victoire du sénateur du Vermont Bernie Sanders à la primaire démocrate de mardi dernier au New Hampshire est venue confirmer que l’inéluctabilité de la candidature d’Hillary Clinton est bel et bien chose du passé. Certes, l’ancienne sénatrice et secrétaire d’État demeure la grande favorite pour obtenir l’investiture démocrate en vue de l’élection présidentielle de novembre, mais elle ne pourra pas faire campagne sans tenir compte de la présence de son improbable adversaire, un sénateur indépendant de 74 ans, peu connu en dehors de la Nouvelle-Angleterre il y a quelques mois à peine. Le succès-surprise de la candidature de ce politicien se décrivant comme un démocrate socialiste n’a de cesse de surprendre les observateurs de la politique américaine. S’appuyant sur une mobilisation sans précédent des jeunes démocrates, Sanders s’inscrit dans un contexte de polarisation idéologique et pourrait constituer l’avant-garde d’un mouvement plus large de réinvestissement du Parti démocrate par une certaine gauche américaine.

Le candidat des « millennials »

Lors du caucus de l’Iowa, pas moins de 84 % des électeurs démocrates de 17-29 ans ont appuyé Bernie Sanders. Malgré ses 74 ans, le sénateur du Vermont est le favori des jeunes électeurs démocrates de la « génération du millénaire » (les « millennials »). Cela n’est guère surprenant. Le Pew Research Center a consacré de nombreuses études aux « millennials » qui ont montré que cette génération est dans l’ensemble plus progressiste que les générations précédentes, notamment sur le plan des enjeux moraux tels que la légalisation de la marijuana et le mariage gai. Si la position des « millennials » à l’égard de la redistribution de la richesse est moins claire, un sondage YouGov paru en mai dernier montrait toutefois qu’ils sont nettement plus enclins que leurs aînés à se dire favorables au socialisme, un mot pourtant réputé toxique aux États-Unis. Ainsi que le faisait récemment remarquer sur son blogue le statisticien et analyste Nate Silver, les jeunes Américains qui ont grandi au lendemain de la guerre froide associent davantage le socialisme à la social-démocratie à la scandinave qu’à la tyrannie soviétique, contrairement à leurs aînés. D’où l’attrait des jeunes électeurs démocrates envers la candidature de Sanders.

Les démocrates se polarisent à gauche

Par ailleurs, le phénomène Bernie Sanders doit être compris à travers le phénomène de polarisation idéologique qui se manifeste au sein des deux grands partis politiques américains. Si on insiste généralement sur la droitisation du Parti républicain, le Parti démocrate n’échappe pas à cette dynamique. Ainsi, tout au long de sa présidence, Barack Obama a essuyé son lot de critiques de la part de nombreux démocrates pour avoir été trop centriste dans ses réformes. Aujourd’hui, Hillary Clinton est jugée trop à droite par de nombreux militants qui lui reprochent ses liens avec Wall Street et son vote au Sénat pour autoriser la guerre en Irak. Clinton n’a pas d’autre choix que de prouver sa bonne foi progressiste quand on songe que, selon Pew, en 2014, 56 % des électeurs démocrates se disaient libéraux (dans son acception américaine au sens de progressistes) à divers degrés, un pourcentage supérieur à celui des républicains se disant conservateurs (53 %). En Iowa, 67 % des démocrates qui se sont présentés aux caucus se disaient libéraux et 4 % seulement conservateurs. On comprend dès lors davantage comment un candidat issu de la gauche militante comme l’est Bernie Sanders peut susciter l’enthousiasme de ceux qui, parmi les électeurs démocrates, préfèrent l’idéologie au pragmatisme. Incarnant toutes les aspirations de la gauche américaine, Sanders est en quelque sorte le pendant progressiste de l’ultraconservateur Ted Cruz, l’un des favoris du côté républicain. Ces deux candidatures, et le fait qu’elles soient appuyées par un pourcentage significatif des électeurs des deux partis, nous montrent à elles seules la distance qui sépare aujourd’hui, sur le plan idéologique, les militants des deux grands partis politiques américains.

Au-delà de 2016

L’étonnant succès de la campagne de Bernie Sanders jusqu’à maintenant ne doit évidemment pas nous faire perdre de vue qu’Hillary Clinton demeure la grande favorite pour remporter l’investiture du Parti démocrate. Cependant, le phénomène Sanders pourrait être plus qu’un événement isolé et constituer un tournant dans le retour en force au sein du Parti démocrate d’une gauche militante marginalisée à la suite de la défaite du candidat ultralibéral George McGovern lors de l’élection de 1972. À l’heure où les deux grands partis politiques se polarisent de plus en plus sur le plan idéologique, et alors que la génération des « millennials » constituera la plus importante cohorte d’électeurs aux États-Unis dès 2020, les partisans de Sanders affirment déjà que le nombre de candidatures aussi campées à gauche que celle du sénateur du Vermont pourrait se multiplier à tous les paliers au cours des prochains cycles électoraux. Ainsi, Sanders perdra peut-être la course à l’investiture contre Clinton, mais il remporte déjà, dans une certaine mesure, le combat qu’il mène pour transformer le Parti démocrate.

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3 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 13 février 2016 08 h 10

    Le temps d'une primaire démocrate

    Bernie Sanders annonce-t-il l'avenir du Parti démocrate?

    Réponse. Non. Le socialisme de Bernie Sanders est un phénomène de quelques états peu populeux.

    Hillary Clinton mène, et de loin, au Neveda et en Caroline du sud, les prochaines primaires.

  • Jacques Patenaude - Abonné 14 février 2016 09 h 09

    la gauche "militante"

    "Cependant, le phénomène Sanders pourrait être plus qu’un événement isolé et constituer un tournant dans le retour en force au sein du Parti démocrate d’une gauche militante marginalisée à la suite de la défaite du candidat ultralibéral George McGovern lors de l’élection de 1972."

    Pour la gauche militante redevienne un acteur important aux États-Unis il faudra qu'elle abandonne sa propension à l'abstentionisme. En exprimant un choix aux élections elle redeviendra porteuse d'un projet crédible. Il ne faut pas oublier que l'élection présidentielle n'est qu'une pièce du puzzle américain. Il y a aussi les élections au congrès. Dans ce pays le pouvoir est davantage au congrès qu'à la présidence. Si Sanders n'est pas élu espérons que l'élection au congrès sera aussi une occasion pour cette gauche "militante" d'exprimer un choix progressiste.

  • Claude Poulin - Abonné 15 février 2016 11 h 00

    Une campagne atypique


    Durant cette campagne des primaires américaines complètement atypique, quel délice de voir les progrès du candidat, Bernie Sanders, durant cette course à la direction du Parti Démocrate. Jusqu'à maintenant il a été très puissant dans ses attaques contre les grandes institutions financières qui sont devenues des États dans l’État » de son pays. Et il été aussi loin que possible pour discréditer son adversaire Hillary Clinton, elle dont la campagne est partiellement financée par Wall Street. Mais bon, Sanders qui veut révolutionner les mœurs électorales ne risque pas de gagner cette course, mais il est en train de réveiller bien des consciences sur les réels problèmes de cette société gravement malade. Ce qui va aussi de dynamiser la vie de son parti et de faire progresser l’engagement politique chez les jeunes électeurs. Quel contraste avec les discours de la campagne des Républicains qui risque de couronner Donald Trump : une horreur!