Contrer l’exploitation sexuelle des jeunes filles

Photo: Christopher Furlong Getty Images

Les fugues de jeunes filles parties rejoindre des proxénètes affiliés à des gangs de rue nous interpellent à bon droit. Et posent de pertinentes questions sur l’intervention et la prévention.

Afin de mieux comprendre leurs réactions, rappelons que l’exploitation sexuelle dont sont victimes les jeunes filles déjà sous le joug d’un gang les expose à des effets traumatiques. Plusieurs de ces jeunes se retrouvent, tôt ou tard, en état de stress post-traumatique. Ne pas en tenir compte non seulement nous égare, mais les fragilise davantage, en particulier lors d’interventions psychosociales, policières ou judiciaires subséquentes.

Certaines éprouvent ce que l’on appelle le syndrome de Stockholm. La victime en vient à prendre parti pour son agresseur, ou à l’excuser. Pour une majorité de jeunes filles, leur proxénète est perçu comme un ami ou un amant. Échapper aux gangs de rue est parfois difficile. Aussi, il importe de bien soutenir les ressources d’aide aux victimes d’exploitation sexuelle et leur famille. Pour celles qui sont encore amoureuses de leur proxénète ou qui manifestent le syndrome de Stockholm, le retour aux mains de ceux qui abusent d’elles est hélas probable si rien n’est fait. Dans certains cas, il convient de les protéger contre elles-mêmes puisque leur sécurité, leur santé, voire leur vie sont menacées. Hésiterait-on à protéger une adolescente qui menace de se suicider ? Ou encore, qui entend rejoindre le groupe terroriste État islamique?

Un processus

L’entrée dans la prostitution juvénile est, pour la plupart des jeunes filles piégées, un processus. Plus on intervient tôt dans ce processus, mieux c’est. Aussi, la prévention est incontournable. Pour être efficace, elle ne doit toutefois pas négliger les deux autres protagonistes impliqués. En effet, sans l’offre des proxénètes et sans la demande des clients, pas de prostitution juvénile.

Bien sûr, jamais les jeunes filles ne seront trop mises en garde contre les pièges tendus par les gangs de rue. Mais l’éducation à la vie amoureuse et sexuelle, qui redémarre enfin dans nos écoles, suffira-t-elle? Car ceux qui piègent ces filles ne sont pas des épouvantails, mais de beaux jeunes hommes, bien fringués, séduisants. Et Internet, avec lequel ils ont grandi, leur sert non seulement à hameçonner des filles, mais à les vendre.

La prévention auprès des garçons ne peut être évitée. L’école peut jouer, on le sait, un rôle de premier plan auprès de garçons attirés par les gangs de rue. Nombre de ces jeunes ont vécu des problèmes d’intégration sociale, des difficultés scolaires ou des conflits familiaux sans qu’on ait pu les aider à temps. L’adhésion à un gang et à sa philosophie de vie peut leur apparaître comme une solution. Du côté des clients potentiels, des campagnes sociétales devaient être conçues afin de les sensibiliser à un envers du décor peu reluisant: hormis le crime qu’elles subissent, ces jeunes filles feignent le plaisir pour ne pas être battues par leurs proxénètes, et les violences qui leur sont faites peuvent, au propre comme au figuré, les tuer.

Collaboration maximale

L’exploitation sexuelle des jeunes étant un vaste marché, bien organisé, il faut, pour le contrer, aussi s’organiser. En ce sens, une collaboration maximale entre les parents, les intervenants sociaux ou communautaires et les policiers est nécessaire. Qu’il s’agisse de faire de la prévention là où sont les jeunes, de dépister des réseaux exploitant des mineures, de recueillir des informations sur les stratégies des gangs de rue ou encore d’aider des jeunes filles à s’en sortir, le travail à effectuer requiert une collaboration et une relation de confiance entre toutes les personnes et les ressources concernées. Une réelle mobilisation collective s’impose donc. La prévention n’est pas un luxe: c’est une nécessité.

Les gangs de rue n’ont pas inventé la prostitution juvénile. On peut toutefois affirmer qu’ils en redessinent la carte. C’est pourquoi nous avons besoin sans cesse de raffiner nos connaissances sur leurs modes d’action et de bonifier nos interventions afin de les contrecarrer. Cela exige des ressources et de la détermination.

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5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 13 février 2016 01 h 42

    A des gens dont ce sont les intérêts

    Quels sont les ministres qui conaissent ce dossier et pourraient intervenir, peut etre n'est ce pas assez glamour, des ados, encore en train de découvrir la vie, quel horreur , trop long et trop compliqué, peut etre, faut-il laisser ca, a des gens dont ce sont les intérêts(sic et resic)

  • Denis Marseille - Inscrit 13 février 2016 05 h 11

    Le comment du pourquoi...

    «Hésiterait-on à protéger une adolescente qui menace de se suicider ?»

    Peut-être que vous suggérez que la bonne réponse serait NON. Moi, je suis un peu plus vague dans mon sentiment. Il est vrai que vous pensez et agissez en tant que thérapeute et maître dans l'art de la thérapie tandis que moi, je ne suis que le patient qui n'a aucune maîtrise de ma vie lorsque vous vous y insinuer.

    Dans votre questionnement, il y a le mot protéger mais vous ne dites pas de quoi. Parlez-vous de l'attacher, de l'enfermer et de la contenir. Parlez-vous de l'aider à se refaire une vie ou d'accepter son enfer. On ne peut pas dire que c'est clair... à part la justification de vos honoraires.

    Peut-on empêcher réellement quelqu'un de se suicider? A-t-on le droit moral de le faire? Voici des questions qu'on se doit de poser avant de faire une intervention. Quels sont les motifs de la personne suicidaire et est-ce que le thérapeute a le pouvoir de changer ses choses. Non, vous allez définir un protocole de traitement et vous allez les bourrer de pilules... pour les protéger.

    En réalité, votre rôle est de protéger la société contre les déviants de toutes nature. Vous êtes le prisme par lequel nous occultons toutes nos responsabilités sociales face à notre jeunesse. Voici l'ère du spécialiste et de l'expert qui du haut de sa chaire est détenteur de la vérité et hors de moi, point de salut.

    J'ai connu des âmes brisées irréconciliables. J'en suis moi-même une et je vous interdit de m'ôter ce droit qui est d'arrêter de respirer lorsque je voudrai. Si je ne suis pas un danger pour les autres, je vous serai gré de respecter ma volonté. Votre aide, je n'en veux pas. Trop de mes amis sont morts par votre incompréhension non-documentée de la chose. Vous êtes des apprentis-sorciers et vous l'ignorez. Sauf que moi, je suis un adulte.

    Pour les enfants, je ne sais pas. Parlez-moi pas d'espoir... ce n'est pas suffisant.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 14 février 2016 09 h 57

      « Peut-être que vous suggérez que la bonne réponse serait NON. Moi » (DM)

      J’hésiterais à répondre ni oui ni non !

      Ni oui, car on ne sait pas ni le pourquoi ni le comment, et ;

      Ni non, car on voudrait, possiblement, rien savoir ou ne rien ajouter !

      Bref ! - 14 fév 2016 -

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 13 février 2016 08 h 12

    Analyse

    Excellente analyse de la situation. Très professionnelle. Très claire. Mais aussi «très glaciale».
    Savez-vous... moi, la prostitution organisée de nos jeunes, ça vient me chercher «ailleurs», là où «la moutarde monte».
    Peut-être parce que je ne perçois pas nos jeunes comme des «spécimens».
    Je manque probablement de distanciation scientifique afin de pouvoir étudier le «malheur» comme sujet d’étude. Je ferais probablement un très mauvais «spécialiste» ou un exécrable «membre de comité». Je ne «dissèque» pas suffisamment. Je crois que je vais laisser ça aux têtes «froides». Un jour, plus ou moins lointain, ils trouveront bien une solution aux descendants de cette génération éprouvée, s’ils y mettent assez de temps.
    Vous avez, au moins, établi une bonne base pour débuter la «conversation».

    PL

  • Johanne St-Amour - Inscrite 13 février 2016 09 h 48

    Faire respecter la loi C36 qui criminalise les clients.

    Une intervention très fine de la part de M. Dorais.

    Sauf qu'on oublie, encore une fois, la banalisation de la prostitution et le choix qui a été fait en décembre 2014 de pénaliser les clients (loi C36) en référence au modèle nordique maintenant établi en Suède, en Norvège, en Islande et bientôt en France. "L'éléphant dans la pièce" comme le dit si bien Ève Lamont, réalisatrice de «L'imposture» et du «Commerce du sexe» a une responsabilité indéniable.

    Il faut rappeler que la très grande majorité des femmes qui sont prostituées ont été « initiées » vers l'âge de 13-14 ans. Dans la lutte contre le patriarcat, la prostitution, cet acte de domination, est un des paramètres les plus importants à combattre et la Loi sur la protection des communautés et des personnes victimes d’exploitation – qui criminalise les clients et interdit d’annoncer ou de vendre les services sexuels d’autrui est là pour aider à mettre fin à cette exploitation.

    Comme le rappelle Diane Matte, organisatrice communautaire à la Concertation des luttes contre l'exploitation sexuelle: «« C’est l’industrie du sexe qui crée la demande qui elle, conditionne le recrutement. Il faut s’attaquer à cette industrie et à sa banalisation. Il faut contrer le discours qui travestit cette forme de violence envers les femmes en un ‘travail choisi’ et propage l’idée que les hommes ont le droit d’acheter l’accès au corps des femmes et des filles ».

    Où est la volonté politique de faire appliquer cette loi? Faudra-t-il insister auprès des instances (politiques, policières) impliquées comme on l'a fait du temps qu'on expliquait que le viol et la violence conjugale étaient des méfaits et étaient inacceptables il y a 40 ans?