L’indépendance au temps du carnaval

Notre univers social serait porté par une obsession de la fête, de la célébration de tout et de rien...
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Notre univers social serait porté par une obsession de la fête, de la célébration de tout et de rien...

L'automne 2015 fut morne et interminable pour les indépendantistes québécois. Au terme de la plus longue campagne de l’histoire du Canada, après que le Bloc québécois eût chaussé ses bottines électorales et parcouru le Québec pour une huitième fois depuis 1993, les résultats du scrutin d’octobre nous forcent à admettre que l’incarnation politique du mouvement indépendantiste n’a plus la faveur populaire qu’on lui connaissait jadis. Pendant que certains se réjouissent d’avoir quintuplé la députation bloquiste à Ottawa, la réalité objective d’une baisse du pourcentage de bulletins de vote appuyant le seul parti fédéral indépendantiste nous oblige, encore cette année, à nous questionner sur l’avenir du projet national. À l’heure où nombre de commentateurs médiatiques se pâment devant le vent de fraîcheur qu’incarne à leurs yeux Trudeau fils, ses égoportraits, son cabinet au goût du jour, la robe de sa femme et la nounou de ses petiots, le consensus approbateur par rapport à l’entreprise de mise en marché qui se déroule sous nos yeux semble impossible à ébranler. Derrière ce décor canadien et les sourires béats qu’il suscite se cachent les principaux défis que nous devrons affronter dans les prochaines années en tant qu’indépendantistes.

Je veux éclairer ici tout un pan de notre époque grâce à la lucide et fascinante lecture de notre ère que fait Philippe Muray dans son essai L’empire du bien (Belles Lettres, 2002) ainsi que dans la plupart de ses écrits. Cette analyse des tendances auxquelles notre modernité occidentale nous confronte, en plus de l’explication de l’impossibilité de critiquer la grande « mosaïque multiculturelle » canadienne sans se faire accoler l’étiquette indélébile du racisme, est à considérer sérieusement dans la mise à jour de notre projet d’indépendance. Elle permet aussi d’anticiper les critiques auxquelles nous devrons répondre et d’apprécier la difficulté de le faire de façon convaincante.

La thèse de Muray consiste à présenter notre monde occidental comme entrant dans une ère « hyperfestive ». Muray entend par-là que notre univers social est porté par une obsession de la fête, de la célébration de tout et de rien, d’une négation du négatif résultant en une condamnation à vivre au présent et dans la certitude. Plus encore, notre temps serait porté par l’établissement d’un consensus bien-pensant dans lequel évoluent les citoyens, qu’il désigne comme « homo festivus ». Ces derniers, face à ce que Muray considère comme la fin de l’histoire, touchent au Nirvana en entrant dans une béatitude vide de doute et de réflexion. Le soleil doit toujours briller de ses stables feux : le temps s’arrête. Le bien a gagné. On ne réfléchit plus à ses positions, on s’oppose à des cibles choisies d’avance, désignées par défaut, et en général associées à la pensée conservatrice, réactionnaire, nostalgique, ces trois qualificatifs étant devenus des étiquettes dont personne n’oserait se réclamer. Cette chasse aux sorcières procure à l’homo festivus une jouissance extraordinaire, car elle entretient cette idée d’un passé regrettable et truffé d’horreurs condamnables. Elle incite à son effacement, et donc à l’anéantissement de toute valeur qui soit reliée à une observation non a priori négative de ce qui fut. […]

Revenons maintenant à ce qui nous intéresse : donner un État souverain à la nation québécoise. Comment mettre de l’avant ce projet, comment susciter sympathie et adhésion chez nos concitoyens ? Comment convaincre que de faire du Québec un pays soit, aujourd’hui, un enjeu prioritaire ? La tâche est colossale, et les bâtons dans nos roues argumentatives sont innombrables. On peut parler du rapport Durham, on peut faire lire Speak White. On peut produire des documentaires sur les fraudes intellectuelles et les nombreux manques d’honnêteté du camp fédéraliste depuis 45 ans. On peut dénoncer la loi sur les mesures de guerre d’octobre 1970, la confédération signée dans notre dos. On peut parler du référendum de 1995, du Love-In, de la violation des lois électorales québécoises par le gouvernement Chrétien, de la loi sur la clarté. Il le faut, en fait, mais notre époque joue contre nous. Qui sommes-nous aux yeux du festivocrate pour nous plaindre de la sorte ? La légitimation d’actions d’affirmation nationale par l’observation du passé et la contestation du présent, même s’il n’est pas lointain et même si cette approche est immensément pertinente, s’inscrit très mal dans le monde hyperfestif d’aujourd’hui, et ce, pour plusieurs raisons. […]

Une seule solution semble porteuse d’espoir : il s’agit, pour les acteurs politiques qui défendent le projet indépendantiste, d’inverser les pôles et de proposer un plan concret, sans équivoque aux Québécois, en étant prêts à le défendre avec conviction jusqu’au bout et sans compromis. Il faut que les composantes de ce projet s’inscrivent dans une perspective de nation-building républicaine et laïque, et que la fédération de la sainte tolérance se révèle enfin aux yeux de tous comme l’outil répressif par excellence. En festivosphère, on n’a d’autre choix que de mettre la fête de notre côté et d’enfermer notre adversaire dans le rôle rigide de celui qui grogne. La promesse d’une date de référendum en 2018 ne suffira pas. Il faut s’atteler à faire en sorte que le Canada de la Charte ne cesse de montrer ses dents et de rugir sa fondamentale intolérance envers les peuples. Il est urgent de revoir notre stratégie de fond en comble, sans quoi une lente et douloureuse agonie nous guette.

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, un extrait du numéro de janvier 2016 (vol. CVI, no 1) de L’Action nationale.
16 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 9 février 2016 04 h 56

    Et vous ?

    Bravo Monsieur Leroux !
    Là même où la tolérance est une valeur humaine toujours à développer, l'abandon de notre personnalité collective fondamentale pour se conformer à l'image folklorique de nous que véhicule le Canada, est au mieux la preuve d'une ignorance et au pire, celle d'une participation complice à la disparition politique de notre présence dérangeante.
    Par un travail patient et continu des politiciens canadiens qui s'est décuplé depuis le référendum de 1995, nous sommes dorénavant au tournant de notre histoire où notre débonarité ne doit plus en arriver à effacer notre courage. Bien au contraire...
    L'exemple original des manifestations du Printemps Erable doit, selon moi, nous donner à réfléchir et à construire sur nos modes de mobilisation. Cela incluant de se pencher sérieusement sur la manière d'empêcher la manipulation médiatique organisée par les fédéralistes pour discréditer l'opposition populaire des Québécois à des mesures politiques discriminantes pour leur société.
    Nous en sommes là où le courage de tous, réuni dans un mouvement de masse, doit faire front aux tentatives répétées et habiles des Canadiens à nous réduire une bonne fois pour toute à ce que leur nationalisme étroit, historique, toujours royaliste et anglophile, a besoin que nous soyons : des sujets obéissants, par leur accord tacite ou actif, dans un idéal d'indifférence et d'apparente festivité, à oublier enfin et pour toujours, ce qu'ils sont.
    Mais moi, tout comme Monsieur Leroux, je compte bien persister à ne pas oublier.
    Oui, Je Me Souviens...
    Et vous ?

    Vive le Québec libre !

    • Yves Côté - Abonné 9 février 2016 10 h 10

      "Et vous ?", sans avoir fait dune erreur de touche sans doute, aurait dû se lire "Et vous aussi, à ce que je lis."
      Merci de votre compréhension

  • Guy Lafond - Inscrit 9 février 2016 05 h 59

    La fourmi plutôt que la cigale


    Homo festivus et carnavals à longueur d'année? Ah bon!

    En ce qui me concerne, je marche de plus en plus mes journées et je réduis mon empreinte énergétique car je sais très bien que des glaciers fondent rapidement et ont peine à se regénérer. Phénomène nouveau et inquiétant!

    Si je croise à pied un évènement festif d'envergure, alors je ne m'empèche pas de danser et chanter avec mes voisins. Aussi, je discute avec eux à propos des dangers du réchauffement climatique accéléré qui nous guettent car beaucoup ne savent pas que des rivières ont commencé à s'assècher dans leurs pays d'origine.

    En tout cas et peu importe ce qu'en pense le reste du Canada, je crois que la nation québécoise continue d'avoir son pays sur le dos et dans son coeur: quatre magnifiques saisons et un superbe manteau blanc qu'il revêt à chaque hiver.

    (Un Québécois à pied et à pied d'oeuvre à Ottawa)

    P.S.: pour ceux et celles qui croient encore à l'expension des pipelines et à l'exploitation effrénée du pétrole et du charbon: s.v.p., repassez dans un demi siècle. Vous voulez bien?

    • Yves Côté - Abonné 9 février 2016 09 h 32

      Monsieur Lafond, à chaque fois que je vous lis, la tendresse que vous manifestez pour notre peuple m'émeut.
      Je vous en remercie donc personnellement ici.

  • Cyril Dionne - Abonné 9 février 2016 07 h 39

    C'est l'époque du pain et des jeux et non celle de la responsabilité citoyenne. Et vous savez ce qui est arrivé à l'empire romain...

    • Sylvain Auclair - Abonné 9 février 2016 14 h 46

      Ce qui est arrivé à l'Empire romain? Il est devenu chrétien et le pape a interdit les jeux du cirque...

  • Pierre Schneider - Abonné 9 février 2016 08 h 04

    Un projet rassembleur

    Bien d'accord avec votre analyse. Pas pour rien que j'écris sur toutes les tribunes depuis des lustres que nous devons présenter au peuple du Québec un projet de République rassembleur et laïque.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 9 février 2016 08 h 38

      « un projet de République rassembleur et laïque.»
      Mais... ce n'est pas ce qu'on voit poindre, mais tout son contraire.

      PL

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 9 février 2016 11 h 38

      Un projet rassembleur qui ne rassemble personne n'est pas rassembleur.

      À ma connaissance, aucun bouleversement politique n'est motivé pour des raisons positives. Le sentiment d'injustice seul est le moteur des révolutions.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 9 février 2016 08 h 24

    Le rose bonbon

    Le seul moteur des révolutions, c'est le sentiment d'injustice.

    Prouvez aux Québécois: -- que le fédéral paie 100% des frais des catastrophes ferroviaires qui surviennent dans l'Ouest canadien mais 50% quand c'est au Québec, -- que le fédéral paie 100% des ponts qui permettent aux entreprises manufacturières ontariennes d'exporter leurs produits vers les États-Unis, mais préfère des ponts à péage (aux frais des usagers québécois) quant c'est le cas des entreprises montréalaises, -- que le fédéral supporte sans hésitation l'industrie automobile ontarienne mais hésite quant il s'agit de l'aéronautique québécoise, -- qu'il préfère faire construire des navires cheap aux Maritimes que les bons au Québec...

    ...en contrepartie d'une belle péréquation pour nous faire tenir tranquille.

    Rappelez-leur comment un groupe ethnique (le Canada anglais) a imposé sa constitution au Québec à l'issue d'une ronde ultime de négociation à laquelle nous n'avons pas été invités...

    ...et peut-être que les Québécois seront davantage enclin à faire l'indépendance. Mais qui leur tient ce langage ?

    Donc abandonnez les raisons 'positives' de faire l'indépendance. Plein de groupuscules séparatistes (dois-je donner des noms?) le font déjà sans succès depuis des années.