Enseignement de l’histoire: à quand le récit?

Nous devons revenir à l’histoire-récit, celle qui captive, celle qui fait naître un imaginaire véritable dans l’esprit de nos élèves.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Nous devons revenir à l’histoire-récit, celle qui captive, celle qui fait naître un imaginaire véritable dans l’esprit de nos élèves.

À l’automne 2014, le ministre de l’Éducation d’alors, Yves Bolduc, annonçait le remaniement du programme d’histoire du Québec enseigné dans les écoles secondaires de la province. Les doléances soulevées autant par les élèves que par les enseignants avaient été (enfin) entendues. Exit une matière scindée en un axe chronologique en 3e secondaire et, d’autre part, une approche thématique en 4e secondaire. La forme de ce programme comportait son lot de nuisances qui furent dénombrées abondamment, ne laissant pas de doute quant à son inadéquation avec un public chez qui on veut éveiller une curiosité minimale pour l’histoire nationale.

Il est maintenant acquis que le nouveau programme, présentement à l’étape de projet pilote dans quelques écoles du Québec, replacera l’histoire sur un plan chronologique, ayant 1840 comme point de bascule entre les 3e et 4e années du secondaire. Bonne nouvelle pour la forme. Mais qu’en est-il du contenu ?

Si la forme antérieure, celle de l’approche par thèmes, avait surtout le mérite de saper tout intérêt des élèves envers leur histoire, les contenus n’amélioraient en rien la chose. Ceci s’explique par une tendance lourde qui s’est immiscée dans l’enseignement de la discipline d’Hérodote : l’histoire n’est plus une histoire, mais un fait sociologique. La deuxième compétence du programme ministériel en fait foi lorsqu’elle vise « à interpréter une réalité sociale ». C’est l’école des Annales, fondée dans le premier tiers du XXe siècle, qui voulait rompre, à juste titre, avec l’approche classique, celle qui ne traitait que des « grands hommes » et des événements politiques ou militaires. Il serait déplorable de vouloir revenir à cette conception naïve du passé. Là n’est pas mon propos.

Raconter une histoire

Dernièrement, quelques ouvrages d’histoire ainsi qu’une série télé ont remis au centre de leur propos le rôle de certains individus dont la vie mérite attention. Il s’agit de Ils ont couru l’Amérique de Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, ainsi que le Rêve de Champlain diffusé par Télé-Québec. Ces deux oeuvres ont le mérite d’être rythmées, captivantes, tout en étant bien documentées et rigoureuses sur le plan du contenu. Leur succès auprès du grand public en fait foi, mais c’est surtout de la part de mes élèves que j’ai pu constater un intérêt sensible. Capter l’intérêt d’adolescents n’est pas une mince affaire et c’est pour cette raison que j’écris ce texte.

Les élèves du secondaire n’ont pas comme préoccupation première de décortiquer scientifiquement la matière en se souciant des données quantifiables de l’histoire économique et sociale. Ces élèves veulent d’abord qu’on leur raconte une histoire. Non pas une fable, non pas une légende, mais leur histoire devenue vivante grâce aux vertus du récit. Cette histoire ne vise pas à évacuer tout le contenu économique et social, au contraire, il doit impérativement être évoqué, expliqué et analysé afin que le récit puisse s’inscrire dans la vérité du passé. Autrement dit, nous devons préserver les acquis de l’histoire économique et sociale, mais revenir à l’histoire-récit, celle qui captive, celle qui fait naître un imaginaire véritable dans l’esprit de nos élèves. Tous les événements dignes de ce nom, que ce soit la fondation de Québec, la conquête de 1760, les rébellions, la confédération de 1867 et j’en passe, doivent être remis de l’avant sur les plans économique et social, mais aussi à travers leurs acteurs principaux, bons ou mauvais, qui ont laissé leur empreinte sur notre passé.

Bref, une réconciliation entre l’histoire-récit et l’histoire scientifique est fortement souhaitable. La dichotomie entre ces deux approches n’a pas bien servi l’enseignement de l’histoire au secondaire. Il faut opérer un réajustement mitoyen qui saurait combiner les deux approches et redonner à l’enseignement de l’histoire une plus value captivante qui lui fait défaut depuis trop longtemps.

15 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 6 février 2016 13 h 04

    Oui,il est necessaire de connaitre notre Histoire

    pour en etre fier et combattre lesmensonges comme les bienfaits de la conquete anglaise,porteurs d eau hier,de petrole maintenant.comme le gouvernement actuel nous enfonce dans la gorge.La fierte nous fera tenir debout devant tous ces colonises prets a nous vendre pour un plat de lentilles ou pour le Veau d Or cher aux Chambres de Commerce meme l eau potable y passe. Merci M.Delorme de tenir en haleine nos enfants autrement que les gadgets electroniques. J-P.Grise

  • Jacques de Guise - Abonné 6 février 2016 13 h 40

    Mes deux fondements de la formation : la personne humaine et le langage

    J’ai subi la formation par les humanités (B.A), j’ai subi la formation par le droit (L.L.L., j’ai subi la formation par les sciences de l’éducation (M.A.) et lorsque je me suis dépris de chacune d’elle, j’ai acquis la conviction profonde que les formations disciplinaires telles que je les ai subies mènent à un cul de sac et qu’il faut appréhender la formation sur une autre base. Pour moi, il est évident que le point de départ doit être la personne humaine et non les disciplines et les programmes, SURTOUT AU NIVEAU SECONDAIRE.

    Un adolescent du niveau secondaire n’a pas à se faire enfermer dans la pensée historienne, ni physicienne, ni mathématicienne, ni littéraire, etc. Le cadre figé des disciplines existantes étouffe, il n’est plus possible d’intégrer de nouveaux savoirs.

    Pourquoi toutes nos réformes aboutissent-elles à plus ou moins rien? Notamment parce que l’on continue de faire comme si les disciplines existent avant l’école, avant les élèves et avant même le projet de formation de la personne. Les disciplines sacralisées ne sont que rarement pensées et présentées aux élèves comme des constructions humaines liées à des environnements spécifiques, notamment historiques, scientifiques, sociaux, etc. L’accès à de tels savoirs détachés de son contexte de culture humaine, donc purement scolaire, produit des élèves avec des connaissances sans prise sur le réel.

    En terminant, je vous enjoins de réviser votre base épistémologique, car on ne peut pas promouvoir une histoire-récit tout en dévaluant le mythe, la fable, la légende, comme vous le faites, à moins d’être discipliné ou enfermé dans l’histoire en écartant la richesse incommensurable de la littérature.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 7 février 2016 07 h 33

      C'est ce que je dis toujours ; l'Histoire est «vécue par des gens». C'est ce que les gens on fait et ce que les gens ont subi.

      L'autre élément primordial est leur motivation; pourquoi ont-ils choisit de faire ce qu'ils ont fait et réagit de la façon qu'ils ont réagi.

      Et la troisième est de relier «ceux d'aujourd'hui» avec «ceux d'hier». L'Histoire n'est pas un sujet «fermé». L'Histoire est le pourquoi vous êtes ce que vous êtes et pourquoi vos enfants seront ce qu'ils seront. Si nos enfants ne savent pas d'où ils viennent, ils ne sauront pas pourquoi ils sont comme ils sont.

      Tout le monde connait l'expression «t'es bin comme ton père» ou «t'es bin comme ta mère»; eh bien... ça recule loin, très loin, c'est ancestral. Nos enfants ne savent pas qui ils sont et sont perdus et désemparés devant la vie, c'est parce que nous ne leur avons pas dit. S'ils connaissaient leurs racines, ils résisteraient probablement mieux aux coups de vent qui cherchent à les emporter.

      Désincarner l'Histoire est la seule et la plus grande erreur parce que ça délie l'Humanité. Et ceux qui veulent s'opposer en «sous-groupes» en profitent.
      Tu ne peux influencer quelqu'un s’il sait «qui il est».
      Et il ne peut savoir «qui il est» s’il ne sait pas «d’où il vient».

      Je ne peux donc que conclure que «si l’histoire est si mal racontée, c’est pour pouvoir influencer plus facilement.»

      Il y a pire que les créationnistes; il y a les supporteurs de la «génération spontanée», car eux créent des descendances déconnectées.

      «La richesse incommensurable de la littérature.» La littérature n'est pas un «but», c'est un point de départ; c'est une assise d'où on peut s'élancer. Ceux qui s'y «enferment» manquent le coche. Tous les Grands-Auteurs s'attendent à ce que ceux qui les lisent aillent plus loin; c'est ce qu'ils ont fait.

      PL

    • François-Xavier Delorme - Abonné 7 février 2016 08 h 25

      Je ne vise pas à dévaluer la fable et la légende, elles ont leur place dans la littérature. L'objectif de l'histoire demeure cependant la vérité historique, même si celle-ci n'est pas forcément immuable et absolue. Aucun historien ne pratique sa discipline pour être dans le faux, il me semble. On peut raconter l'histoire d'un événement, d'un personnage tout en restant le plus proche possible de la réalité et le plus loin possible des mythes.

    • Pierre Fortin - Abonné 7 février 2016 13 h 36

      Vos propos monsieur de Guise, comme ceux de monsieur Delorme, me confortent dans l'idée que les fondements de l'éducation primaire et secondaire doivent à nouveau être remis en question. Les conclusions des derniers États généraux, qui datent déjà de vingt ans, ont été honteusement détournés pour satisfaire on ne sait quel intérêt ni quelle théorie pédagogique.

      Or, si on l'a copieusement déplorée, on n'a jamais trouvé le courage ni l'honnêteté de reconnaître notre erreur. Et ce sont, d'un réaménagement de facade à l'autre, de réforme en renouveau, de trop nombreuses cohortes d'élèves qu'on condamne à l'approximatif et à la facilité réconfortante. Il n'est pas acceptable qu'au terme d'études secondaires on ne sache pas encore écrire correctement sa propre langue.

      Il y a loin de la théorie à une pratique maîtrisée en matière d'enseignement fondé sur l'apprentissage et on ne peut impunément priver nos enseignants de leur autonomie, au détriment de leur compétences, et au profit d'une mécanisation de leur profession. L'école n'est pas une usine.

      On devrait aussi justifier les coupures effectuées à répétition dans les divers programmes. Comment justifier, par exemple, que le programme de chimie actuel ne couvre à peine que le tiers de celui qui prévalait dans les années 1970? Et il en est ainsi dans de trop nombreuses disciplines.

      Il nous faut oser remettre en question l'orientation — pour ne pas dire l'égarement — de l'éducation qui ne doit plus dévier de sa vocation première et incontournable qui consiste d'abord à développer la personne et à faire éclore les talents.

  • Denis Paquette - Abonné 7 février 2016 01 h 13

    les mythes qui nous font vivre ou nous tuent

    Quand allons nous enseigner que l'histoire est une succession de mythes , certains permettant l'évolution et d'autres la regréssion enfin la catatonie naturelle

  • Jacques Lamarche - Abonné 7 février 2016 07 h 39

    Une triste histoire!

    Il est bien désolant de constater que votre texte ne suscite que peu de commentaires! Il faut penser le débat a assez duré! Je tâcherai de vous consoler!

    Il faut dire d'abord que sur cette faire, tellement d'efforts ont été engloûtis que l'on se demande s'il y a encore quelque chose à faire! Puis l'enseignement de l'histoire est devenu un sujet tabou, les uns et les autres s'accusant de vouloir l'instrumentaliser pour servir une cause, nourrir une idéologie ou l'amour de la patrie!

    Au final, l'enseignement de l'histoire aura été aseptisé, les éléments de fierté éliminés, le fil conducteur morcelé, le parcours découpé en petit morceaux où il est bien difficile de s'y retrouver et de faire des liens avec le quotidien! Les rapports entre le passé et la réalité devaient, semble-t-il, être évités, du moins difficilles à montrer!! Cette façon de raconter l'histoire, qui évite les quelques moments de gloire, cette approche cérébrale et cartésienne, vidée de récits qui suscitent l'émotion et provoquent des réactions, elle continuera de laisser les élèves non seulement indifférents à notre passé mais aussi ignorants de la vie et de l'âme des gens qui ont créé leur pays. Leur coeur n'aura jamais été touché! L'émotion fait partie de l'acte d'apprentissage.

    J'estime que vous avez raison de réclamer un programme qui concilie les deux approches, mais tant que cette question sera vue comme un facteur de ferveur souverainiste, le statu-quo ne manquera de soldats prêts à se mobiliser!

    Merci! Pour écrire cette lettre, il fallait du courage! Et de la pédagogie!

  • Pierre Fortin - Abonné 7 février 2016 12 h 01

    Question honteuse


    N'y a-t-il pas quelque chose qui cloche quand la transmission de notre histoire est à la merci de la politique partisane? Nul n'a le droit de travestir ou d'occulter sciemment nos vérités historiques factuelles.

    Aucun parti ne devrait pouvoir imposer de conditions à l'accès aux connaissances, particulièrement celles qui ont fondé et qui fondent encore notre société.

    Et le plus terrible de l'affaire, mais le plus révélateur peut-être, est que ceux qui manipulent et instrumentalisent ainsi notre système d'éducation se dérobent à toute justification.

    Honte