Bonne cause, mauvaise cible

« Il est capital de bien comprendre que le Blackface personnifiait un être générique sans identité, sans personnalité, sans dignité humaine», écrit l’auteur. Ci-dessus, le comédien Al Jolson, maquillé en noir pour le film «The Jazz Singer», en 1927.
Photo: Associated Press / Warner Bros « Il est capital de bien comprendre que le Blackface personnifiait un être générique sans identité, sans personnalité, sans dignité humaine», écrit l’auteur. Ci-dessus, le comédien Al Jolson, maquillé en noir pour le film «The Jazz Singer», en 1927.

Si je commence par traduire Blackface par Facenoire, c’est pour souligner une évidence : le mot n’existe pas en français. Cela devrait sonner une cloche à quiconque a pour la vérité historique un minimum de considération.

Le Blackface est bel et bien un phénomène américain, circonscrit au monde du music-hall et du burlesque. Un acteur blanc se mettait du cirage à chaussures sur le visage et se dessinait en blanc de grosses babounes. Quand il parlait, l’acteur de Blackface prenait un accent débile. Il est capital de bien comprendre que le Blackface personnifiait un être générique sans identité, sans personnalité, sans dignité humaine. Bref, une caricature de foire grotesque d’idiot désoeuvré, analphabète tantôt bougon, tantôt imbécile heureux, mais toujours dégénéré. Du pur racisme, clair et net.

Le phénomène naît aux États-Unis vers 1830 et se répand au point d’évincer les acteurs noirs des scènes (à tel point que lorsqu’ils reprendront pied sur les planches des music-halls au XXe siècle, ils joueront eux-mêmes dans un style Blackface). Le phénomène essaime ainsi pendant un siècle sans que personne ne bronche. Puis, il commence à tomber en désuétude et à être critiqué à partir des années 1930 pour disparaître graduellement en deux décennies.

J’ajoute que le Blackface est cantonné à la scène burlesque. On ne parle pas de dramaturgie. Ainsi, à ma connaissance, personne aux États-Unis ou chez nous n’aurait l’idée de parler de Blackface parce qu’Orson Welles s’est noirci le visage en jouant le rôle d’Othello dans son propre film. Le même Orson Welles qui, au Group Theater de New York, montait au milieu des années 1930 des tragédies classiques avec des distributions noires ou mixtes.

Au Québec, toutes les traces documentées de Blackface sur lesquelles j’ai réussi à mettre la main indiquent très clairement qu’il s’agit de simples résidus de la culture américaine : il est question de troupes burlesques en tournée qui s’arrêtent quelques soirs à Montréal pour divertir le public en anglais. La langue de ces spectacles compte ici : les producteurs, les auteurs des sketchs et les acteurs se barbouillant le visage de cirage noir étaient américains. Montréal était alors pour eux un domestic market (ce qu’il est encore pour les majors d’Hollywood). Quant au public qui assistait à ces spectacles, compte tenu du bas niveau de bilinguisme du temps, on peut supposer qu’il était plutôt anglophone ou qu’il s’identifiait à la culture de l’Empire anglo-américain. Ceci dit, il se peut que ces compagnies de tournée aient engagé des artistes « locaux » pour attirer un public francophone, mais je n’ai pas trouvé de documents indiquant cela.

P.K. Subban et Snyder

Fin de l’histoire ? Oui et non, car il aura suffi d’une phrase d’une critique de la Gazette il y a un an pour que le terme Blackface resurgisse avec une nouvelle signification, décollée de la vérité historique. À l’occasion d’une revue du Rideau Vert où un acteur jouait successivement P.K. Subban et Julie Snyder (passant d’un fond de teint foncé à une perruque de femme et des seins postiches), on a littéralement traîné dans la boue Denise Filiatrault en toute ignorance de qui elle était, elle qui a tant fait dans sa vie et ses productions pour ouvrir la scène à des artistes cantonnés ou marginalisés pour des raisons tant raciales que sexuelles. Tout cela s’inscrivant dans un contexte sociopolitique où le Québec bashing est devenu monnaie courante, permis et toléré par les plus hautes instances du pays de Justin le Compassé. Bref, il m’arrive de penser qu’on a le droit de noircir le Québec dans ce pays en toute bonne conscience, sans doute pour s’arroger ensuite le droit de le salir à coups de pipelines.

Mais mon amour de la culture et des cultures ne me permet pas d’accepter qu’on salisse la mienne : propager l’idée que le Blackface fait partie de la culture québécoise est tout simplement une fausseté. Pourtant, la cause derrière cette affaire est bonne, mais la cible est mauvaise et ne fait que perpétuer de l’injustice : le Québec a ses propres problèmes, mais il n’a pas à porter sur ses épaules le racisme de l’Empire anglo-américain. Il l’a lui-même subi, faut-il rappeler. De même, la culture québécoise n’est pas un résidu de la culture américaine. Elle est le fruit de nos créations et de notre regard singulier sur ce continent. Elle existe en elle-même, de plain-pied, et c’est ainsi qu’il faut la considérer et la réfléchir. On peut détester des politiques et des idéologies, mais jamais — jamais ! — salir des cultures.

Je sais les difficultés que vivent les artistes noirs (ou autrement catégorisés par leur origine ethnique, leur âge ou leur sexe), dont certains des plus talentueux sont de mes anciens et récents étudiants au Conservatoire d’art dramatique. Je rêve de voir leur talent fleurir à leur sortie et non buter contre des obstacles à leur épanouissement.

Il est maintenant temps de chercher des solutions si on veut que les choses avancent. Cette affaire de Blackface est devenue toxique et contre-productive : elle mine les solidarités. Le problème existe, oui, nommons-le comme il faut, de bonne foi, et lâchons les insultes en aval. Car le problème est en amont. Sa solution commence par l’application de mesures de la part des responsables des distributions : commençons donc par élargir l’accès aux auditions (à l’aveugle, s’il le faut), accès passablement restreint et trop serré.

Propager l’idée que le Blackface fait partie de la culture québécoise est tout simplement une fausseté

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