La fin du Symposium René-Derouin?

Une œuvre de Jean-Jules Soucy exposée en 2011 au Symposium annuel des Jardins du précambrien à Val-David
Photo: Jardins du précambrien Une œuvre de Jean-Jules Soucy exposée en 2011 au Symposium annuel des Jardins du précambrien à Val-David

Depuis une dizaine d’années, on ne compte plus les alertes qui ont été lancées par la plupart des regroupements d’artistes et d’écrivains pour dénoncer les coupes budgétaires effectuées tant par le gouvernement fédéral que par celui du Québec. Même si les années Harper sont derrière nous, les séquelles des coupes brutales et massives appliquées année après année dans le domaine culturel par le gouvernement conservateur, notamment à Patrimoine Canada, nous touchent toujours. Au Québec, certains ont parlé d’un « festival des compressions », tant les coupes budgétaires ont affecté le Conseil des arts et des lettres, la SODEC, et un très grand nombre d’événements et d’organismes culturels, aussi bien en région qu’à Montréal.

C’est dans un tel contexte de stagnation, voire de diminution des ressources que les Jardins du précambrien à Val-David, et le Symposium annuel qui y est présenté, se sont retrouvés à l’été 2015 sans leur principale source de financement. Cela, au moment même où leur fondateur et animateur, l’artiste René Derouin, et sa compagne Jeanne Molleur, après vingt ans de bénévolat et un engagement financier personnel considérable, cherchaient à passer le flambeau et à assurer une pérennité à l’une des rares entreprises culturelles d’envergure internationale de la région des Laurentides.

Aujourd’hui, c’est un véritable signal d’alarme que nous voulons faire entendre à propos d’une entreprise unique dont la survie est menacée. Déjà, la saison à venir en 2016 a été annulée, et sans un nouvel apport financier des deux paliers de gouvernement, la relance paraît improbable.

Il faut rappeler brièvement ce que sont les Jardins du précambrien et le Symposium international d’art-nature, qui sont parvenus, même menacés de fermeture, à fêter leur vingtième anniversaire au cours de l’été 2015. II s’agit d’abord d’un territoire forestier de cinquante acres, parsemé de rochers précambriens, où quatre kilomètres de sentiers ont été aménagés. Le long de ceux-ci, des artistes des trois Amériques exposent chaque été des oeuvres selon le concept d’art in situ, utilisant en partie au moins les matériaux de la forêt. En outre, depuis sa création, le Symposium a accueilli chaque été un musicien et un poète, et des agoras consacrées à leurs activités respectives scandent le parcours. Gaston Miron, invité avec l’artiste Pierre Leblanc, marqua de sa présence le premier Symposium, tenu en 1995. Autour de L’Agora Gaston-Miron, le Sentier de la poésie conserve la mémoire de sa présence ainsi que celle de la vingtaine de poètes qui ont défilé au Symposium depuis cette date et dont les visiteurs peuvent lire un choix de poèmes, déposés dans des boîtes à lettres.

Multidisciplinaire

Un des traits majeurs de ce Symposium est sa nature résolument multidisciplinaire. Les oeuvres des artistes se trouvent accompagnées et éclairées par la réflexion et l’échange d’idées, les thèmes abordés se répondent. Ainsi, au fil des étés, conférences, tables rondes et entrevues publiques ont convoqué des géographes, des historiens de l’art, des créateurs dans le domaine des arts, de la musique, du cinéma, de la littérature, autour d’un double thème sans cesse approfondi : celui du territoire et de sa dimension continentale américaine.

Toutes ces activités s’inspirent d’une visée à la fois démocratique et pédagogique. Non seulement le Symposium et les événements au programme, y compris les lectures de poésie, attirent-ils des milliers de personnes chaque été, mais un volet scolaire très actif offre, en début et en fin de saison, des ateliers artistiques et un outil d’intégration culturelle aux élèves d’écoles des Laurentides et de la région de Montréal, souvent d’origines ethniques très diverses.

C’est donc un héritage culturel majeur dont la pérennité se trouve aujourd’hui compromise. À quoi s’ajoute la perte envisagée d’un investissement humain et d’un apport économique majeur pour la région. Plusieurs emplois permanents et saisonniers sont liés aux Jardins et à leur Symposium, sans parler du recours à des contractuels en graphisme, traduction, communication, animation, etc. Si les Jardins, avec un budget total de 350 000 $, ont pu compter sur une reconnaissance et une aide financière de la municipalité de Val-David, une étude régionale a évalué à deux millions et demi de dollars les retombées économiques de l’entreprise, qui attire des visiteurs de plusieurs régions du Québec.

Arts intégrés à la nature

Pour compenser un soutien public toujours insuffisant et incertain, les Jardins du précambrien ont eu recours, surtout ces dernières années, à des « journées-bénéfice », à la contribution d’« amis du Précambrien », à des partenariats et des commandites assurés par son conseil d’administration en réseau avec le milieu des affaires (banques, commerces, compagnies diverses). Ce n’est donc pas faute d’efforts et d’inventivité financière que l’impasse actuelle se présente. Celle-ci est d’autant plus paradoxale que le discours des institutions subventionnaires, y compris le Conseil des arts et des lettres du Québec et le Conseil des Arts du Canada, en est venu, ces dernières années, à promouvoir la multidisciplinarité, le rapport au public et à la communauté et la contribution du milieu des affaires, des dimensions tout incarnées depuis les origines de l’institution qu’a fondée René Derouin.

Nous avons tous, signataires de la présente lettre, été liés de diverses manières aux Jardins du précambrien et à son Symposium, en tant qu’artistes, poètes, conférenciers invités ou sous diverses autres formes. Nous sentons tous que ce n’est pas seulement le legs culturel du grand artiste qu’est René Derouin qui se trouve en péril. C’est aussi, croyons-nous, une certaine vision de la culture québécoise liée à l’aménagement et à l’écologie du territoire, intégrant les arts à la nature, donnant à la forêt une présence humaine qui la respecte tout en la peuplant de ses créations. Perdre cela, ce serait perdre un peu de notre âme et, en même temps, appauvrir notre territoire habitable.

 
* Ont aussi signé ce texte: José Acquelin, poète; Michel Allard, historien et muséologue; Denys Arcand, cinéaste; Minerva Ayón, artiste (Mexique); Marie-Andrée Beaudet, professeure; Jocelyn Bérubé, conteur et musicien; Derek Besant, artiste (Alberta); Louise Blanchard, animatrice en art; Jean-François Blouin, compositeur; Antoine Boisclair, poète; Nicole Brossard, écrivaine; Lea Bucknell, artiste (Colombie-britannique); Luc Bureau, géographe; Dominique Charbonneau, journaliste culturelle; Michèle Campeau; Chloë Charce, coordonnatrice; Gino Chouinard, animateur télé; Michel Dallaire, designer; Luís de Moura Sobral, historien de l'art; Michelle Dubé, employée; Marc Dulude, artiste sculpteur; Andrée-Anne Dupuis Bourret, artiste; Monic Brassard, artiste visuelle; Benoît Côté, compositeur; Yvon Cozic, artiste visuel; Jean-Paul Daoust, poète; Yves Daoust, compositeur; Denis Delâge, historien; Michel Depatie, artiste visuel; Jean Désy, écrivain; Hélène Dorion, écrivaine; Henri Dorion, géographe; Louise Dupré, écrivaine; Suzanne FerlandL, artiste; Carlos Ferrand, cinéaste; Sylvie Flament, employée; Jérôme Fortin, artiste; Cristina Garcia Islas, compositrice (Mexique-Québec); Réjean Gaudreau, animateur; Pascale Girardin, artiste; Jean-Claude Germain, écrivain et historien; Francine Grimaldi, chroniqueuse culturelle; Alexandra Haeseker, artiste (Alberta); André Hamel, compositeur; François Hébert, poète; Daniel Hogue, artiste; Owen Hugues, traducteur; Guillaume Labrie, sculpteur; Alain Lalonde, compositeur; Gilles Lapointe, historien de l’art; Georges Leroux, philosophe, auteur; Lucien Lisabelle, photographe; Danielle Lord, commissaire d’art; Maxime McKinley, compositeur; Olga Iñès Magnano, employée; Alexis Martin, comédien et auteur; Normand Ménard, peintre sculpteur; Raymond Montpetit, historien de l’art; Pierre Morency, écrivain; Jean Morisset, géographe; Joëlle Morosoli, sculpteure; Michel Noël, écrivain; Guy Pelletier, musicien; Luce Pelletier, artiste visuelle; Damas Porcena, photographe, conservateur et enseignant (Haïti); Maribel Portela, artiste (Mexique); Manon Régimbald, directrice, Centre d’exposition de Val-David; Reinhard Reitzenstein, artiste (Ontario); Carlos Runcie Tanaka (Pérou); Louis St-Hilaire, ex-président du CA de la Fondation; Angela Santos, artiste (Brésil); Jean-Jules Soucy, artiste; Frédéric Jacques Temple, écrivain (France); Pierre Thibault, architecte; Giorgia Volpe, artiste visuelle. Signatures d’amis des Jardins du précambrien et de supporteur-es - par ordre alphabétique : Yves Allaire; Jocelyne Archambault; Vincent Arseneau, historien de l'art; Françoise Bélu; Nicole Berbier;Robert Boutin; Pierre Brisson, auteur; Paul Carle, professeur; Nicolas Hugo Chebin; Jacques Cleary, gestionnaire culturel; Robert Clement, artiste (Mexique); Claire Contant; Christine Damme; Laurie Damme-Gonneville; Jean Décarie; Paul Décarie; Diane Denis; Denis Doré, collectionneur; Diane Doyon; Kim Flament; Monique Gagné, artiste; Annie Germain; Benoit Gonneville-Damme; Pierre Graveline, auteur, historien; Michel Guimont, galériste; Nancy R Lange, auteure et artiste; Jean-Louis Lebreux, directeur de musée; Robert Lepage, auteur et metteur en scène; Claire Leroux; Madeleine Le Roux; Jacques Limoges; Diane Melanson; Véronique Millet, professeure; Nicole Marie Morency; Louis-Philippe Pelletier; Léo Rosshandler; Luc Simard; Yolande Simard; Judith Thibault; André Vidricaire.
1 commentaire
  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 4 février 2016 10 h 35

    Malheureusement

    La marche des migrants de René Derouin
    À l’entrée des jardins nous indique le chemin
    Des rochers qui murmurent et des arbres qui dansent,
    De la forêt qui chante l’odeur du temps qui passe
    Des sentiers étoilés par les mots de Miron
    Quand ceux de Néruda font briller les fougères…

    Voilà un langage que Harper n’a jamais compris et que l’austère Couillard ne voudra probablement pas entendre.

    Malheureusement