À quand la parité culturelle?

Après dix ans sans Goncourt, les femmes sont revenues sur le devant de la scène avec Marie NDiaye et son livre «Trois femmes puissantes» en 2009.
Photo: Mychele Daniau Agence France-Presse Après dix ans sans Goncourt, les femmes sont revenues sur le devant de la scène avec Marie NDiaye et son livre «Trois femmes puissantes» en 2009.

La parité en politique, même si elle est loin d’être acquise et institutionnalisée, s’impose progressivement comme un objectif à atteindre. Le moment est venu de parler également de parité culturelle.

La parité, en politique, suppose une représentation égale, ou tendant vers l’égalité, des hommes et des femmes dans les lieux de pouvoir. Dans la sphère culturelle, où il existe des déséquilibres aussi criants, le concept de parité a aussi sa pertinence. On a beaucoup parlé du manspreading, le fait pour un homme d’occuper plus que sa juste place dans les espaces publics comme le métro ; le manspreading culturel est tout aussi fréquent. Voyons quelques exemples.

La dénonciation récente et justifiée du racisme dans les nominations aux Oscar ne doit pas faire perdre de vue le sexisme flagrant de Hollywood : réalisatrices peu nombreuses et encore moins reconnues, intrigues systématiquement axées sur des protagonistes masculins avec de simples rôles de soutien (mère ou compagne du héros, objet sexuel) pour les femmes. Situation identique au Québec, selon les Réalisatrices équitables.

Même si on laisse de côté le répertoire classique, la scène théâtrale est dominée par des créations masculines. En France, on a signalé carrément une baisse du nombre de pièces de femmes jouées dans les théâtres nationaux en 2015.

Autres exemples : la sélection exclusivement masculine de candidats au Grand Prix de la bande dessinée d’Angoulême en janvier 2016, la sous-représentation des femmes artistes contemporaines dans les musées et les prix moins élevés que commandent leurs oeuvres, la mainmise masculine sur le monde de l’humour.

Trêve de «manspreading»

Selon une étude que j’ai menée à l’automne 2015, la proportion moyenne des comptes rendus portant sur les livres écrits par une femme dans six journaux de référence, dont Le Monde et Le Devoir, n’est que de 33 %. Les places les plus prestigieuses — page couverture, article vedette de deux pages, sélection pour le « livre de la semaine » — sont attribuées de manière très disproportionnée, presque systématique, aux hommes.

Depuis 2000, le prix Goncourt a été décerné à deux femmes (12,5 % du total). Dans le dernier numéro du magazine Lire (décembre 2015-janvier 2016), les livres de femmes comptent pour 20 % des « meilleurs livres de l’année ». On y présente cinq extraits de livres récents : que des hommes. Seulement 22 % des romans recensés dans le Magazine littéraire de janvier 2016 sont l’oeuvre d’une femme. Comme en politique, le seuil psychologique des 25-30 % semble presque impossible à dépasser ; souvent, c’est encore moins.

« Les absentes ont toujours tort » : tous les jours, les instances culturelles décident qui est important et qui ne l’est pas, quelles voix comptent, quelles figures méritent de passer à l’histoire. Les médias ne font pas que refléter la scène culturelle ; ils fabriquent les réputations, entérinent le statu quo masculin. Sans parler d’un complot délibéré (« Eh, les gars, évitons encore de parler des livres de femmes cette année ! »), il existe certainement un parti pris généralisé envers les voix masculines, un boy’s club créé plus ou moins consciemment, une vision où le masculin l’emporte encore et toujours sur le féminin et semble d’office plus sérieux, plus important, plus universel.

Dans tous les domaines, nous avons affaire à une discrimination systémique, établie de longue date et si enracinée qu’elle est presque invisible. Des voix s’élèvent, les dénonciations se succèdent, la réaction des institutions, qu’elle soit agressive ou contrite, donne rarement lieu à un changement des pratiques. Les jeunes créatrices se heurtent aux mêmes obstacles qu’autrefois. Pourtant, on sait que les femmes sont plus nombreuses que les hommes à fréquenter les théâtres et à acheter des livres ; leurs impôts financent des instances culturelles (cinéma, théâtre, musées, monde de l’édition) où elles sont peu représentées.

Il faut ouvrir un large débat sur la parité dans le milieu culturel. Il faut mettre en question la vision même du « grand artiste », de l’« oeuvre universelle », du « génie », comme par hasard presque toujours masculin. Les arguments d’un autre siècle ne conviennent plus. Sans exiger une parité absolue ni imposer de quotas, on peut certainement viser une culture plus diversifiée et plus représentative.

Par définition, l’absence ne se remarque pas. Tout concourt à ce qu’on ne voie pas que les hommes, dans la sphère culturelle, s’arrogent encore la parole, le pouvoir, le prestige, la part du lion des bénéfices matériels et symboliques. L’effacement des voix de femmes est une forme de violence symbolique. Il faut un changement vrai, durable, à la hauteur de nos principes démocratiques. Trêve de manspreading : à quand la parité culturelle ?

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