Conte de fées, dites-vous?

Dans La ligne du risque, paru en 1963, Pierre Vadeboncoeur constatait, fidèle à l’esprit de révolte du Refus global, qui animait encore quelques idéalistes au début des années 1960, la pauvreté spirituelle, culturelle et intellectuelle du Québec. Il notait : « Le capitalisme, au moment de son développement, nous a trouvés dans cet esprit de ténacité passive et de volonté paisible de durer dans des conditions adverses, comme des canards sous la pluie. Nous n’avions pas depuis longtemps entrepris grand-chose contre la Conquête. L’invasion capitaliste pouvait fort bien passer aussi pour un de ces faits souverains contre lesquels on ne peut rien que durer tant bien que mal. Aussi notre peuple, l’un de ceux qui ont le plus intérêt à lutter contre le capitalisme, est pourtant un de ses meilleurs alliés !… Nos nationalistes les plus prestigieux ne soufflent mot de lui et même ils collaborent avec lui par leurs alliances politiques. Sauf depuis quelque temps et de la part de gens qui passent pour des rêveurs, jamais nous n’entendons le langage de la libération. [éditions HMH, 1963, p. 192] »

Aujourd’hui, au moment où des funérailles nationales sont consacrées à René Angélil, promoteur de l’industrie culturelle chargée de produire la culture de masse et l’imaginaire du capitalisme (langage, modèles, comportements), on peut affirmer qu’il n’y a pas grand-chose qui a changé au Québec depuis le début des années 60. En fait, les choses se sont aggravées. Aussi, pourrions-nous écrire avec Vadeboncoeur :

Nos nationalistes les plus prestigieux ne jurent plus que par le capitalisme et en font la promotion par leur soumission totale à son esprit.

Fini la résistance culturelle, intellectuelle : la démission est absolue, place aux simulacres.

Que les vedettes de la télé et de cette même industrie du divertissement se déchirent la chemise devant les caméras pour célébrer le célèbre couple va de soi. Consacrer des funérailles nationales au sympathique impresario va également de soi : on reste dans le domaine du spectacle et du tape-à-l’oeil, de l’égoportrait et de l’électoralisme. Du reste, Angélil et consorts dictent dorénavant la religion d’État en formant la nouvelle Église, bien célébrée par les médias depuis déjà un demi-siècle (Pasolini avait tout vu). La démission devient totale quand on lit ce paragraphe dans Le Devoir sous la plume rose de Lise Payette, nationaliste notoire, féministe proclamée et autoproclamée — c’est d’ailleurs pour ces étiquettes dites progressistes que le journal lui a confié une chronique : « Un jour, il a trouvé sur le bord de la route une petite fille tout à fait inconnue qui lui dit : “Je voudrais être chanteuse.” Quand il l’a entendue chanter, il a eu les larmes aux yeux. Il a entrepris un changement complet de la petite, l’a obligée tout doucement à devenir une femme et quand il a vu qu’elle était enfin prête, il lui a offert le monde à ses pieds. »

 

Fantasme macho

L’amour courtois version culture de masse : le XIIe siècle au XXIe. Et c’est faire injure à l’imaginaire de la littérature courtoise que de le comparer à cette histoire d’une réussite version Québec-Los Angeles. Conte de fées, dites-vous ? Conte de filles, peut-être ? Regarder le monde se lover à ses pieds du haut de la culture américaine triomphante, offert par son mâle (magicien, thaumaturge) sans qui vous n’êtes pas une femme (donc pas d’autonomie possible pour elle), a quelque chose d’ignoblement occidental dans ce que ce fantasme a de plus impérialiste, macho, brutal, c’est le moins qu’on puisse dire, mais que ne dit pas Mme Lise Payette. Elle dit même le contraire. On pourrait paraphraser le titre d’un ouvrage féministe bien connu : conte de filles en série…

Que le couple Angélil-Dion ait prospéré sur un modèle culturel éculé, aliéné et aliénant, c’est une chose, que ceux et celles qui se présentent comme les émancipateurs et émancipatrices de la société s’en fassent les chantres au nom de la nation, de la culture et de l’égalité entre les sexes en est une autre. Remarquez bien qu’il n’y a pas de surprise non plus dans cette dure vérité, cynique et décourageante. Mais qu’elle s’énonce avec une telle candeur devient franchement inquiétant.

La ligne du risque a bel et bien été franchie, du côté lamentable des choses.

Le déclencheur

« Quand il l’a entendue chanter, il a eu les larmes aux yeux. Il a entrepris un changement complet de la petite, l’a obligée tout doucement à devenir une femme et quand il a vu qu’elle était enfin prête, il lui a offert le monde à ses pieds. »

— Lise Payette, « René Angélil était un magicien », Le Devoir, 22 janvier


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