Ce diplôme n’est pas à moi

Ce diplôme ne portera qu’un nom, mais ce ne sera pas celui d’une seule personne. Ce diplôme, c’est un peu une société au complet qui s’est dit un jour que l’éducation était une voie vers l’avenir.
Photo: USDPE / CC Ce diplôme ne portera qu’un nom, mais ce ne sera pas celui d’une seule personne. Ce diplôme, c’est un peu une société au complet qui s’est dit un jour que l’éducation était une voie vers l’avenir.

Ma dernière session universitaire, déjà… En réfléchissant sur ce que je pourrais bien écrire à ce sujet, j’en suis rapidement venue à la conclusion suivante : ce diplôme n’est pas le mien !

Ce diplôme est celui de la première étudiante admise en droit de sa famille. C’est un diplôme de contestation de la chasse gardée masculine que représente le monde juridique en général. Ce diplôme est aussi celui de toutes ces femmes à qui on a refusé l’accès à une faculté de droit et qui forment aujourd’hui la majorité de ses étudiants.

Ce diplôme est celui de mes parents qui, à un moment donné, ont eu à jongler avec les « flos », le travail, les factures et l’hypothèque. Ce diplôme est aussi celui de tous ces autres parents d’aujourd’hui qui ne savent plus où donner de la tête pour avoir de l’aide pédagogique pour leurs enfants. Ce diplôme, c’est un peu celui du parent qui arrive en retard à la garderie pour la troisième fois de la semaine parce qu’il fait des heures supplémentaires pour payer les augmentations de tarifs des différents services dits publics… Ce diplôme, c’est un peu pour le parent qui ne peut pas aider son enfant à faire ses devoirs parce qu’il ne sait pas lire.

Ce diplôme est celui du mal pris, du poqué, ce diplôme est à celui qui vient d’envoyer un centième CV sans avoir été convoqué à une entrevue. Ce diplôme est celui de la fille qui rentre tard après son troisième quart de travail de suite. Celui du gars qui s’est pété le dos en soulevant sa quarantième boîte de la journée.

Ce diplôme n’est pas à moi.

Il est à celles et ceux qui pensent qu’ils n’auraient pas dû avoir à payer pour le téléphone intelligent, la sangria et le carré rouge d’une jeune étudiante par le biais de leurs taxes. Mais ce diplôme, il est surtout à toutes ces femmes et ces hommes qui se sont battus pour que je l’obtienne, pour que je puisse me rendre là où je me suis rendue, pour ceux qui ont vu un potentiel en moi, ceux qui ont voulu m’aider, ceux qui ont vu un jour une petite étincelle qui ne demandait qu’à être allumée, ceux qui ont vu une soif de savoir et qui ont choisi de me faire lire, de me faire apprendre, de me pousser plus loin. Ce diplôme est celui de M. Pierre, de M. Bernard, de Mme Mireille, de Mme Trolliet, de M. Laperrière et de bien d’autres professeurs extraordinaires et passionnés que j’ai, un jour, croisés sur ma route.

Ce diplôme ne portera qu’un nom, mais ce ne sera pas celui d’une seule personne. Ce diplôme, c’est un peu une société au complet qui s’est dit un jour que l’éducation était une voie vers l’avenir et qui a décidé d’investir, de construire et de mobiliser ses ressources pour que des enfants comme moi ressortent, 17 ans plus tard, avec un seul nom sur leur diplôme.

20 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 20 janvier 2016 02 h 54

    Le diplôme aussi de la libération de tout un peuple ...

    qui a démarré lors d'investissements massifs en éducation, au début de la Révolution tranquille. Votre belle histoire est celle d'un choix collectif qui a réussi. J'espère que cet hommage et ce cri du coeur seront par les gouvernements actuels compris!

    L'éducation devrait être un service gratuit, un investissement de toute la société, puisque les fruits lui reviennent en grande partie! Que tous peuvent en tirer profit!

    La gratuité scolaire et universitaire pourrait rendre le Québec plus prospère et notre société davantage égalitaire. Son gouvernement a plutôt opté pour le désengagement et mise, comme dans le bon vieux temps, sur l'effort des enfants et l'apport des parents! Deux visions de l'avenir s'opposent: l'une fondée sur les ressources de l'individu et la compétition, l'autre sur l'égalité des chances et la solidarité!

    Mme Hébert, toutes mes félicitations et longue et fructueuse carrière! Vous incarnez le rêve de toute une génération!

    • Johanne St-Amour - Abonnée 20 janvier 2016 09 h 59

      Tout à fait. Un vibrant témoignage de l'importance de l'investissement massif en éducation. Espérons que la lettre de Mme Hébert se rendra jusqu'à ce gouvernement qui pratique intensément l'austérité et la réingénierie perverses!

      Merci Mme Hébert pour ce témoignage, cette dénonciation, cette compassion. Bravo pour votre détermination et votre enthousiasme! Ce diplôme, c'est d'abord le vôtre!

    • Jean-Yves Arès - Abonné 20 janvier 2016 13 h 19

      Le Québec dépense plus que l'ensemble des canadiens, plus que les pays de lOCDE et plus que les pays d'Europe par rapport a leur richesse, c'est à dire leur PIB respectif.

      http://qe.cirano.qc.ca/theme/indicateurs_sociaux/s

      Ici ajouter de l'argent signifie presque exclusivement simplement en mettre plus dans les poches des employés du secteur, qui sont pourtant déjà fort bien rénumérés.

    • Jacques Lamarche - Abonné 20 janvier 2016 15 h 09

      Et d'autres études montrent le contraire! Une toute récente, dévoilée par Le Devoir, faisait valoir un fort retard du Québec sur l'Ontario. Difficile de s'y retrouver, mais la gratuité est une valeur sûre sur laquelle il faut miser! Le Danemark, pour un, l'a prouvé sur une vingtaine d'années! Sa grande richesse vient des têtes qu'il a su former!

    • Jean-Yves Arès - Abonné 21 janvier 2016 12 h 02

      Je présume m. Lamarche que vous faite référence à l'opinion émise par Martin Maltais, le 21 décembre, ou l'on retrouve son affirmation que depuis 10 ans l'augmentation des dépenses en éducation au Québec auraient été de 28%, mais de 49% en Ontario.

      Cette affirmation m'a semblé ne pas tenir la route et j'ai argumenté ceci:

      - « l'Ontario est sous pression depuis la crise du secteur automobile qui était un de ses gros pilier économique.

      Statcan donne pour 2008-09 des salaires d'enseignants du Québec et l'Ontario très semblables.
      http://www.statcan.gc.ca/pub/81-604-x/2011001/tbl/

      Radio Canada annonçait en 2013 un gel salariale de deux ans sous loi spéciale...
      http://ici.radio-canada.ca/regions/ontario/2013/01

      Et fin août de cette année R-C annonce une entente de 1% d'augmentation par année sur les deux prochaines.
      http://ici.radio-canada.ca/regions/ontario/2015/08

      Ce 49% d'augmentation aux secteur scolaire Ontarien est difficilement conciliable avec les informations publiques sur la progression des salaires des enseignants qui sont la dépense principale en éducation. »

      De plus, on retrouve retrouve dans un chronique de Brian Myles, le nouveau directeur du Devoir :

      - «Le Québec ne lésine pas dans les dépenses en éducation. Comme le révélait récemment dans La Presse Francis Vailles, un des meilleurs chroniqueurs du moment, les fonds publics consacrés à l’éducation ont augmenté de 50 % en 10 ans, pour atteindre 20,9 milliards. La hausse des budgets de l’éducation est largement supérieure à celle de l’inflation (19 %) et du PIB (38 %).»

      http://www.lactualite.com/actualites/politique/les

      http://affaires.lapresse.ca/opinions/chroniques/fr

  • Yv Bonnier Viger - Abonné 20 janvier 2016 07 h 30

    Toutes mes félicitations Julie !

    Tu as parfaitement raison mais ton texte serait plus complet si tu y ajoutais que tu y es aussi pour quelque chose. Ce diplôme, il est aussi le tien et tu es aussi maintenant responsable de ce que tu en feras !
    Les gens qui t'entourent et la société ont eu confiance en toi. Tu leur a montré qu'ils avaient raison !
    Bonne route !
    Yv

  • Gilbert Turp - Abonné 20 janvier 2016 09 h 10

    Magnifique !

    Un grand bonheur de lire mon Devoir ce matin, les yeux dans l'eau par ce magnifique texte.
    Je pense aux générations qui nous ont précédé et qui ont travaillé du matin au soir sur des fermes, en forêt, sur les eaux, dans le sous-sol pour nous bâtir ces lieux où, aujourd'hui, j'enseigne moi-même.
    Il ne faut jamais oublier ça, jamais.
    Nous devons tant à ceux qui nous ont précédé !

  • Claude Gélinas - Abonné 20 janvier 2016 10 h 43

    Texte à méditer d'une grande profondeur !

    Si tous les professionnels de ce monde attirés par l'argent méditaient ce texte d'une grande profondeur ils seraient peut-être amenà davantage à mettre en priorité le service à la collectivité, une collectivité à qui ils sont redevables de leur aisance financière. Que dire de ces médecins qui par cupidité décident de travailler à l'étranger alors qu'ils privent les patients québécois de leurs services. Jamais aucune pénalité ne leur sont imposés pour cette privation de services.

  • Pascal Barrette - Abonné 20 janvier 2016 14 h 17

    Touchant éloge

    Bravo Julie Hébert! Touchant éloge à tous ceux qui ont une part dans l’obtention d’un diplôme. Il fait écho en mieux à un extrait du récent discours d’Obama devant le Congrès: « … each of us is only here because somebody, somewhere, stood up for us».

    Pascal Barrette, Ottawa