Images emblématiques et inconfortables du passé québécois

Chaque société est associée à un ensemble de représentations qui en incarnent apparemment l’essentiel. Plus ou moins réalistes ou bricolées, ces représentations ont une incidence sur les consciences populaires et contribuent à la construction de l’identité des peuples. Quelles sont les images qui, au dire des « gens ordinaires », reflètent l’expérience québécoise dans le temps — ce qu’on pourrait aussi appeler la québécité — et quelles sont celles qui, selon les mêmes personnes, ne siéent pas à cette québécité ou lui sont censément étrangères ? Menée par des chercheurs de l’Université Laval et du Musée de la civilisation, à Québec, une enquête exploratoire à laquelle ont participé 427 personnes a permis de discerner les représentations emblématiques et inconfortables de la québécité.

Images populaires

Retenons d’abord les images les plus populaires. René Lévesque, avec 55 % des répondants qui ont choisi sa photo, trône en tête de liste. La chose ne surprend pas. La place occupée par l’ancien premier ministre du Québec concorde avec ce que d’autres enquêtes ont révélé, soit la centralité de l’homme dans le panthéon et l’imaginaire québécois, voire canadien.

Au titre des images les plus fréquemment retenues — plus de 40 % des répondants — figurent celle du référendum de 1980 (47 %), celle de Maurice Richard (45 %), autre icône du panthéon québécois souvent associée à l’identité canadienne-française rebelle, et celle de la prise de Québec par les Britanniques en 1759 (43 %), événement référentiel dans la mémoire collective et la conscience historique des Québécois, francophones comme anglophones.

Dans la catégorie des images sélectionnées par au moins 30 % des répondants, ce qui n’est pas rien, se range une série d’illustrations qui témoignent de différentes thématiques liées au passé québécois, qu’il s’agisse de l’autochtonie et des premiers contacts (campement amérindien : 36 % ; Jacques Cartier et Indiens : 31 %), du nationalisme et de l’indépendantisme (affiche « Français d’abord » : 35 % ; figure du patriote : 30 %), de l’importance des ressources naturelles, notamment l’eau et le bois (érablière : 33 % ; barrage Manic 5: 32 % ; équipe de draveurs : 31 %) ou de la culture au sens large du terme (affiche « Expo 67 » : 31 %).

Enfin, au titre des images conservées par au moins un cinquième des répondants se retrouvent, par ordre du nombre de choix effectifs, une famille francophone (29 %), le discours du général de Gaulle au balcon de l’hôtel de ville de Montréal en 1967 (25 %), des paysans (23 %), l’affiche « Maîtres chez nous » (22 %), deux religieuses (21 %), le marquis de Montcalm (21 %), Jean Lesage (21 %) et, pour finir, l’édifice du parlement du Québec avec le fleurdelisé accroché à son mât (20 %).

Images rejetées

Qu’en est-il des images rejetées, qui dénotent le désir conscient des répondants de ne pas considérer ces illustrations comme étant représentatives de l’histoire du Québec ? Les images écartées qui reviennent le plus souvent sont, dans l’ordre, celle qui met en présence Pierre Elliott Trudeau et la reine Elizabeth II au moment de la signature du document juridique sanctionnant la canadianisation de la Constitution du Canada en 1982 (29 %), celle d’armoiries protestantes (29 %), celle d’un restaurant casher (27 %), celle d’une famille anglophone (21 %) et celle d’une manufacture d’obus (21 %).

La recherche effectuée autorise certaines observations intéressantes.

Si on se limite aux images choisies par au moins un cinquième des répondants, on constate que l’histoire du Québec est associée à une constellation d’idées référentielles qui ne sont pas étrangères à la façon dont est habituellement imaginé et raconté le parcours québécois. Parmi ces idées se trouve d’abord et avant tout celle du nationalisme au sens large du terme, soit la volonté d’un peuple, en dépit d’un événement perturbateur extraordinaire (« La prise de Québec »), de s’affirmer et de s’épanouir comme société moderne, francophone et ouverte sur le monde (« Référendum de 1980 », affiche « Français d’abord », « Barrage Manic 5 », affiche « Expo 67 », affiche « Maîtres chez nous », « parlement du Québec »). Au titre de ceux qui ont porté cette quête d’affirmation et d’émancipation figurent bien sûr René Lévesque, mais aussi Maurice Richard, le général de Gaulle, les Patriotes, Jean Lesage et le marquis de Montcalm — encore que de Gaulle et Montcalm restent dans une position assez controversée comme personnages marquants de l’histoire québécoise.

Il est évident que le Québec est perçu à travers certaines images d’Épinal. Il est tout aussi notoire que d’autres images agissent pour cette société comme antireflet ou contre-miroir. Si, d’un côté, ce qui définit la province, au dire des répondants, est son côté francophone, nationaliste, résistant et plutôt pacifique, ce qui la dédit, par opposition, est son côté non francophone, multiculturel, guerrier et soumis. Dans ce contexte, on ne doit pas se surprendre que le duo Pierre Trudeau/Elizabeth II, que le restaurant casher, que les armoiries protestantes, que la famille anglophone et que la manufacture d’obus soient désignés comme contre-références québécoises. Ces cinq images constituent autant d’illustrations de ce que l’on n’associe pas facilement ou spontanément à l’histoire, à la mémoire ou à l’identité québécoise.

Précisons que ce n’est pas la présence non francophone au sein de la société québécoise que l’on nie ; ce n’est pas non plus le fait qu’il y ait eu des usines d’obus dans la province que l’on dispute ; et ce n’est pas la réalité selon laquelle le Canada-Québec a été et reste lié à la Grande-Bretagne que l’on conteste. C’est plutôt que l’on considère le Québec comme étant une nation francophone résiliente et résistante, qui ne se complaît pas dans la violence et où la diversité n’est pas une composante majeure. Jusqu’à un certain point, cette définition de la québécité créé ce que l’on pourrait appeler un espace du pensable québécois par rapport auquel se configure un espace de l’impensable québécois, lequel rend beaucoup plus difficiles certaines associations d’idées touchant la québécité. S’il va de soi que toutes les sociétés du monde se construisent à coup de mythes et de contre-mythes, ceux qui définissent la québécité conjuguent les traits de francophone-nationaliste-résistant et plutôt pacifique tout en rejetant les amalgames de pluralisme, de canadianisme et de bellicisme.

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait de la revue Histoire sociale/Social history, tiré du numéro suivant: vol XLVIII, no 97, novembre 2015.
8 commentaires
  • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 19 janvier 2016 08 h 25

    À Québec au clair de lune

    Je suis curieux de savoir d'où viennent les 427 répondants.
    S'ils viennent uniquement de la bourgade de Québec city, c'est sûr qu'on aura un portrait beaucoup plus conservateur et réactionnaire.
    Il ne faut pas oublier que c'est grâce aux bons et dociles citoyens de cette région que le référendum de 1995 s'est soldé par une défaite.

  • Élisabeth Germain - Abonnée 19 janvier 2016 08 h 40

    L'image et le pouvoir

    "...ce qui la dédit, par opposition, est son côté non francophone, multiculturel,(...)". Permettez-moi de suggérer, au vu des images dont vous parlez, que ce que les Québécois rejettent n'est pas le non francophone, mais bien l'anglophone et plus précisément ce qui évoque la domination anglophone. Les autres cultures, lorsqu'elles se sont intégrées au monde anglophone, sont aussi devenues parties prenantes à cette domination. En tout cas, il faudrait discuter plus finement et éviter de perpétuer le mythe des canadiens-français excluant tout ce qui n'est pas franco. Le rapport de pouvoir doit faire partie de la discussion!

    • Chantale Desjardins - Abonnée 19 janvier 2016 09 h 18

      Pourtant les anglos excluent ce qui n'est pas anglais.

  • Raymond Labelle - Abonné 19 janvier 2016 10 h 51

    Comment a-t-on représenté en images la famille francophone et la famille anglophone?

    Est-ce que l’on soumettait vraiment des images, au sens littéral du terme ? Car si oui (et c'est l'impression que laisse le texte), je me demande comment on représente, en images, une famille francophone ou une famille anglophone.

    Par exemple, il serait inconvenant de représenter la famille anglophone avec une image où les membres de la famille ont des taches de rousseur et des grandes dents…

  • André Savard - Abonné 19 janvier 2016 12 h 15

    L'idéologie canadienne

    Ce groupe veut remplacer les représentations dites "ethocentriques" par une histoire composite de groupes culturalistes. Idéalement, le passé québécois serait percu comme un fragment de la mosaïque canadienne en devenir. Présenter le peuple franco en butte à une langue hégémonique l'anglais et à un régime anglophone hégémonique créerait une ligne de fracture. Ils veulent une histoire d'un patrminoine consensuel où l'ethnie franco se présentera comme une influence groupale qui ne divise pas les groupes contre les groupes. Nul ne s'étonnera de retrouver Jocelyn Létourneau parmi les signataires.

    • Raymond Labelle - Abonné 19 janvier 2016 13 h 50

      Je n'ai rien vu d'autre dans ce texte qu'une étude tentant de dégager, en partie, comment les franco-québécois se représentaient eux-mêmes.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 19 janvier 2016 14 h 09

      Comme vous M.Savard quand je vois le nom de Jocelyn Letourneau j ai un reflexe negatif envers cet histirien ,de la meme facon que je n aime pas les Chambres de Commerce : les deux rabaissent les quebecois. J-P.Grise

  • Hélène Paulette - Abonnée 19 janvier 2016 18 h 49

    Ridicule!

    On se base sur 427 répondants venus dont on ne sait où pour élaborer une stratégie fumeuse (pour la Fondation Trudeau peut-être?). "Des Idées en revue" sont en panne!