Comment anesthésier une place publique

La place Jacques-Cartier accueille des utilisations diverses, temporaires et à l’occasion spontanées, qui contribuent à sa vitalité.
Photo: Arpad Benedek Getty Images La place Jacques-Cartier accueille des utilisations diverses, temporaires et à l’occasion spontanées, qui contribuent à sa vitalité.

Le maire Coderre a annoncé, le jeudi 14 janvier, un projet d’aménagement de la place Jacques-Cartier dans le cadre des legs pour le 375e anniversaire de Montréal. Tel que présenté sur le site Internet de la Ville, ce projet vise « la protection et la mise en valeur des caractéristiques patrimoniales et paysagères du Vieux-Montréal » et, surtout, « la révision des pratiques et des façons de faire en matière d’occupation du domaine public ».

Certaines interventions prévues dans ce projet sont souhaitables. Ainsi, prévoir des toilettes publiques, limiter la circulation sur la place Jacques-Cartier aux livraisons et aux véhicules d’urgence, réaménager la place De La Dauversière, piétonniser la rue Saint-Amable et, enfin, rétrécir la traversée de la rue de la Commune pour y aménager un espace public en continuité avec la place Jacques-Cartier, toutes ces interventions contribueront à une meilleure utilisation de ces lieux. Par contre, en ce qui concerne l’aménagement de la place Jacques-Cartier elle-même, le projet prend appui sur « une inspiration historique de la place » à partir de photographies des années 1900 et 1930 et une conception du patrimoine qui s’avèrent de l’ordre de la manipulation de l’opinion publique à des fins déterminées.

L’emplacement de la place Jacques-Cartier correspond à celui des jardins du château de Vaudreuil érigé au cours du Régime français, lequel château a hébergé par la suite le collège de Montréal. Après l’incendie de ce collège en 1803, les autorités municipales ont décidé de transformer ces jardins en une place de marché public, connexe au marché Bonsecours.

Or si des marchands sont venus y offrir leurs produits pendant plus d’un siècle, ce ne fut pas un marché construit comme le sont aujourd’hui les marchés Atwater et Jean-Talon, mais bien un lieu ouvert, un lieu de mobilité qui a servi à diverses autres fonctions. Et aujourd’hui, la place Jacques-Cartier accueille, en parallèle avec les terrasses le long des bâtiments riverains, des utilisations diverses, temporaires et à l’occasion spontanées, qui contribuent à sa vitalité.

Quand la Ville considère que sur la place Jacques-Cartier « les cafés-terrasses prennent diverses formes, diverses couleurs, divers matériaux et en sont venus à occulter les façades du cadre bâti de la place », il n’y a sûrement pas grand monde de son milieu qui a eu l’occasion de s’attabler à des cafés-terrasses à New York, Paris, Berlin ou Rome. Montréal est une métropole qui a un passé et un vécu : le patrimoine ne se résume pas qu’à ses façades figées. Il doit aussi prendre en compte l’histoire, l’utilisation et la culture des lieux.

Vouloir installer en permanence des terrasses en contre-allée dans la place Jacques-Cartier, prenant la forme de deux rangées parallèles de wagons, terrasses toutes identiques entourées de panneaux protecteurs et couvertes de toitures en zinc munies d’auvents rétractables, c’est privilégier une recette de banlieue, transformer une place publique historique en des corridors anonymes de consommation, bref, traiter les citoyens et les touristes comme des écoliers. Ce n’est pas ça, l’essence d’une place publique. Une place publique s’avère avant tout un lieu d’ouverture et de liberté, non de standardisation à outrance. On pourra toujours faire valoir que dans certains pays, notamment en Scandinavie, on trouve à l’occasion des aménagements semblables. Fort bien, cela prouve qu’il existe sur terre des cultures différentes. Raison de plus pour mettre en valeur celle que Montréal possède, une culture d’origine latine qui s’est développée assez bien au cours des 374 dernières années.

Une place publique s’avère avant tout un lieu d’ouverture et de liberté, non de standardisation à outrance.

7 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 16 janvier 2016 01 h 07

    Place Jacques Cartier, le coeur de ce cartier

    Peut etre faut-il penser que les abords du fleuve n'était pas ce qu'ils sont devenus, si par le passé la place Jacques Cartier fut pendant longtemps le passage obligé, il est facile d'imaginer que la place Jacques Cartier pourrait s'y greffer harmonieusement, c'est-a-dire redevenir en quelque sorte le jardin qu'elle a deja été , peut etre est ce tout le cartier qu'il faudrait reconfigurer surtout que beaucoup de commerce sur les rues avoisinantes en font maintenant partis, s'y sont greffés peu a peu, peut etre ne faut il pas détruire ce que l'on appelle maintenant le Vieux Montreal, ne pas détruire le plaisir de visiter les rues avoisinantes qui sont il me semble un mouvement naturel propre aux vieux cartiers, peut etre faut-il penser la place Jacques cartier comme étant le coeur de ce cartier, ce qu'elle est devenue tout naturellement avec le temps

  • Yves Côté - Abonné 16 janvier 2016 06 h 18

    Merci !

    Mais voyons donc Monsieur, une Place du genre Centre commercial, c'est tellement mieux pour les vrais affaires !
    Merci de votre sérieux et de votre constance, Monsieur Marsan !

    Grâce à des gens comme vous, nous ne sommes pas encore au cimetière des peuples.

  • Micheline Migneault - Abonnée 16 janvier 2016 08 h 28

    Tellement d'accord!

    L'dentité montréalaise est faite de diversité et de l'empreinte de nos ancêtres européens. Bravo et merci Monsieur Marsan.

  • François Beaulé - Abonné 16 janvier 2016 09 h 14

    « Une recette de banlieue »

    Voilà l'expression que cherche à utiliser de façon péjorative M. Marsan. Et qui en dit long sur la manière extrêmement restrictive avec laquelle les urbanistes et les architectes du Québec ont traité des questions de conservation du patrimoine.

    Cette expression exprime le peu de valeur que M. Marsan accorde aux banlieues. En banlieue, on peut utiliser des « recettes de banlieue »! Et puis qu'est-ce que ça peut faire ? C'est sans importance, une banlieue !

    La culture latine que M. Marsan prétend défendre se bornerait à quelques lieux de la ville-centre. Pourtant, au cours des 60 dernières années, ce sont les banlieues qui se sont développées de manière phénoménale, à l'américaine. Ce développement n'a rien de typiquement latin. Mais surtout, il s'est fait sans considération pour le patrimoine naturel, par un étalement destructeur.

    M. Marsan se préoccupe de la position et du style des terrasses de la place Jacques-Cartier. Lui et les autres urbanistes, en s'intéressant aux détails, en ont oublié l'essentiel et l'ont réduit à «une recette de banlieue».

    La majorité des Nord-Américains vit maintenant en banlieue et la culture est fortement orientée par l'habitat. Une culture de surconsommation de matériaux et d'énergie que la Terre ne peut plus supporter.

    • Yves Côté - Abonné 16 janvier 2016 14 h 54

      Ah cette belle banlieue !
      Là où se conjugue au quotidien tous les inconvénients de la campagne et de la ville, mais sans jamais y apporter leurs avantages respectifs...

      Tourlou !

  • Gilles Delisle - Abonné 16 janvier 2016 09 h 45

    M. Marsan a parfaitement raison!

    L'été dernier, je me suis promené sur les allées du Vieux-Port, et j'ai eu la désagréable surprise de constater qu'on avait placé des kiosques à bobons de toutes sortes, collés les uns sur les autres, et qui camouflaient complètement la vue de la belle rue de la Commune et ses édifices historiques. Le projet Coderre s'apparente à cela: des kiosques-terrasses qui vont faire plaisir aux commercants , bien sûr, mais qui vont complètement occulter les facades de beaux édifices historiques de cette Place. Y-a-t-il des élus à Montréal qui savent reconnaître le beau du laid! Tant qu'au maire actuel, il faudrait peut-être qu'il arrête de penser "think big", à la facon d'un Elvis Gratton, ce n'est pas pour les Montréalais!