Le problème structurel des orchestres symphoniques

Photo: Yan Doublet

Les temps sont difficiles pour l’Orchestre symphonique de Québec (OSQ) : selon un article au sujet de la conclusion d’une négociation collective, les musiciens retrouveront pour la saison 2019-2020 leur salaire annuel de 2014-2015 après quatre ans de salaire réduit. Aux dires de la partie syndicale, « les enjeux relatifs à la survie de l’OSQ feront l’objet d’un nouveau débat dès l’an prochain ». La situation qu’affronte l’OSQ ne lui est pas propre, mais s’applique à tous les orchestres symphoniques. Ils font face à un problème structurel, soit un problème permanent qui dure malgré des efforts pour y trouver une réponse ou pour lutter contre ses conséquences.

Quel est le problème ? Quelle est la manifestation de ce problème de longue durée ? C’est le coût relatif croissant du produit des orchestres, le concert.

La figure l’illustre très bien : elle montre l’évolution de la dépense médiane de performance par concert de 32 grands orchestres symphoniques américains par rapport à celle des coûts du secteur de la production de biens. Entre 1987 et 2005, la dépense par concert a plus que triplé tandis que le coût des biens finals à la sortie de l’usine n’a augmenté que de 48 %. La différence des évolutions est énorme.


Source du problème ?

Le problème des orchestres symphoniques se retrouve dans plusieurs secteurs. Les secteurs qui ont une croissance de leur productivité plus lente que la moyenne de l’économie montrent des coûts relatifs croissants. Leurs produits sont de plus en plus chers par rapport aux produits du secteur à croissance de productivité plus élevée.

Ce phénomène des coûts croissants se retrouve dans les branches de services fort utilisateurs de main-d’oeuvre et dont la technologie ne permet pas un recours plus étendu au capital. C’est la « maladie » des coûts croissants des services humains et non standardisés.

Application aux orchestres symphoniques

Il n’y a pas beaucoup d’avenues pour accroître la productivité des orchestres symphoniques. La productivité est le rapport entre la production de concerts et les moyens nécessaires pour les réaliser. Certaines mesures ou certains changements peuvent être envisagés, mais ne peuvent pas être intensifiés sur une longue période. En voici quelques exemples : réduire le nombre de musiciens permanents en recourant en certaines circonstances à des pigistes, augmenter la clientèle pour permettre un taux d’occupation plus élevé et une duplication d’un même concert, diminuer le personnel administratif. Chose certaine, on ne peut assurément pas réduire continuellement le nombre de musiciens.

Si la productivité des orchestres symphoniques n’augmente pas ou s’accroît moins rapidement que dans le reste de l’économie, il en résulte des coûts relatifs croissants pour les concerts. La rémunération du personnel, musiciens et autres, suit généralement l’évolution des rémunérations dans le reste de l’économie et ne permet pas de compenser l’impact de l’absence de la croissance de productivité du secteur. On ne peut recourir indéfiniment au gel des salaires.

Compensation par les revenus

Les coûts relatifs croissants des concerts nécessitent un financement aussi croissant simplement pour maintenir le même niveau d’activités. Ce n’est pas une mince tâche.

Malheureusement, le Rapport annuel de l’OSQ n’inclut pas les états financiers. Une approximation de la répartition des sources des revenus est fournie par les données consolidées des dix orchestres canadiens ayant un budget supérieur à 5 millions de dollars. L’OSQ fait partie de ce groupe.

Pour la saison 2013-2014, la répartition des revenus était la suivante : 39,7 % pour les revenus perçus par les orchestres, 27,6 % en dons et commandites et, enfin, 32,7 % pour les subventions gouvernementales. Un regard rapide sur les agrégats régionaux montre que la part des subventions est plus élevée au Québec ; pour l’Orchestre symphonique de Montréal, elle fut de 40 % sur le total des deux saisons, 2012-2013 et 2013-2014.

Comme pour les autres produits, il y a une relation négative entre le prix et la quantité demandée. Selon les estimations de Flanagan (p. 48 et 194), une augmentation de 10 % du prix moyen d’entrée serait associée à une baisse de 5 % des spectateurs pour les concerts habituels de la saison et à une baisse de 2,5 à 3 % pour les concerts pop. Une augmentation du prix accroît ainsi les revenus au détriment de la fréquentation.

Une importante contrainte pour la fréquentation des orchestres est la rareté du temps libre des gens en présence d’une multitude d’activités possibles. Même en l’absence d’une contrainte budgétaire serrée, la pression de la limite du temps se fait énormément sentir.

Les coûts relatifs croissants, qu’affrontent inéluctablement tous les orchestres symphoniques professionnels, rendent pertinentes les questions suivantes : la région de Québec conserve-t-elle un marché suffisant pour avoir un orchestre de grande qualité ? Doit-on plutôt prévoir une détérioration progressive avec une forme de déprofessionnalisation ?

6 commentaires
  • Daniel Francoeur - Abonné 16 janvier 2016 14 h 11

    Le modèle de l'analyse économique de la production des concombres appliqué au monde de la musique

    En lisant cette opinion, ce qui me frappe c’est le titre qui identifie un problème économique structurel. Or, la lecture de l’article ne démontre nullement que le problème est socialement structurel. Ainsi, l’analyse de la situation des orchestres symphoniques du point de vue de l’offre et de la demande ainsi que de la rentabilité coûts et bénéfices, bien qu’elle soit souvent utilisée dans plusieurs études économiques, ne sert qu’à mettre en lumière un aspect de la réalité. Vous l’aurez compris, le domaine musical ne peut se réduire à quelques indicateurs froids dont l’ultime indicateur est celui du coût de production par notes. Ainsi, l’application du modèle économique d’analyse de la situation par son incomplétude et sa réduction de la réalité musicale à quelques variables froides nous éloigne malheureusement du succès.

    Ce qui assure le succès d’un orchestre symphonique n’est-ce pas plutôt la qualité de ses prestations, le génie musical dont elle fait preuve, ses innovations, la qualité de ses musiciens, et pour beaucoup le charisme et le talent qu’incarne leur porte-étendard principal: leur chef? C’est ce qu’on pourrait appeler des variables chaudes en ce qu’elles tiennent compte de l’intangible et complètent le portrait de la réalité.

    Ainsi, pour assurer la survie des orchestres symphoniques, l’application de mesures d’austérité, telles le recours aux pigistes et la réduction des coûts, ne sont nullement garantes de la pérennité de ces institutions. Au contraire, l’application de mesures d’austérité à répétition les tue lentement et sûrement pour ultimement les contraindre à produire avec du vide, ce qui vous en conviendrez équivaut à fabriquer du silence…

    En conclusion, l’application unique de l’analyse économique à la situation des orchestres symphoniques, en ce qu’elle prône une rationalité restreinte, me semble fallacieuse. En effet, le monde musical se prête mal au désenchantement du monde. Il s’y oppose plutôt!

    • Christophe Huss - Abonné 16 janvier 2016 19 h 48

      Merci, Monsieur Francoeur...

      Le seul fait de poser la question de la manière suivante "Quel est LE problème ?"

      mène forcément à une impasse. Celle-ci est grande!

  • Jacques Deschênes - Abonné 16 janvier 2016 14 h 21

    L'éducation

    C'est une analyse intéressante. Il me semble tout de même que la principale source du problème est l'éducation.

  • Marc Davignon - Abonné 16 janvier 2016 15 h 11

    Les corrélations.

    Content d'être fier d'avoir «découvert» cette fabuleuse corrélation.

    On sait tous qu'un orchestre, ça fonctionne avec les mêmes «paramètres» qu'une usine de vêtement. Même chose pour un hôpital.

    Mais, vous savez tout ça! Mais continuer à être obnubilé par la productivité. Une chose ignoble, que cette notion de productivité. Celle-ci donne un faux sentiment de connaitre le cout de toute chose. Une telle prétention nous conduit à de bien laides choses.

    Augmenter la production en réduisant les couts. Le dogme!

  • François Beaulé - Inscrit 16 janvier 2016 18 h 37

    Comparer le prix des biens à la rémunération des musiciens ?

    Puisque un concert met en contact des musiciens et des spectateurs, il me semble qu'il serait plus utile de comparer la rémunération des uns et des autres. Un concert n'est pas un produit industriel. Tout le charme de voir et d'entendre des musiciens directement distingue un concert d'un produit industriel. La comparaison que fait M. Bélanger ne me semble pas pertinente.

    Comment évolue donc les revenus des musiciens et ceux des spectateurs ou des gens qui seraient susceptibles de le devenir ? Se pourrait-il que le coût des concerts augmente plus vite que le revenu médian des Québécois ? N'est-ce pas là le vrai problème ?

    n.b. Les couleurs du graphique sont inversées.

  • Corriveau Louise - Abonnée 17 janvier 2016 18 h 57

    Nier l'évidence !

    Au contraire de certains commentaire, cet artile est une analyse fondée sur une théorie très solide et bien connue. Certes, la production culturelle doit s'évaluer également en termes culturels et il faut le dire. C'est pour ça que nous avons recours ici à une politique culturelle qui compense pour les effets économiques évoqués dans l'article. Mais rien ne sert de nier un mécanisme qui peut tuer des orchestres.

    Claude Martin
    Université de Montréal