Au pays des déshérités

Détail du tableau «Coureurs des bois au coucher du soleil, en hiver», de Cornelius Krieghoff (1815-1872). L’oeuvre est un legs d’Arnold Wainwright.
Photo: Musée McCord Détail du tableau «Coureurs des bois au coucher du soleil, en hiver», de Cornelius Krieghoff (1815-1872). L’oeuvre est un legs d’Arnold Wainwright.

Dans un texte intitulé « Tout dégradé » (Le Devoir, 8 janvier 2016), Josée Boileau termine son article en affirmant : « Nous manquons de racines, au fond ; pire, nous n’en voulons pas. » C’est sur cette dernière phrase lapidaire que j’aimerais revenir, car, en concluant avec cette affirmation choc, la rédactrice en chef soulève une question lancinante qui hante notre devenir d’autant plus que notre devise nationale Je me souviens nous la renvoie en plein visage chaque fois qu’on tente de l’éluder.

Des racines, nous en avons. Pour en prendre conscience, rappelons simplement l’activité fébrile de plusieurs générations d’historiens en tous genres (archivistes, archéologues, ethnologues, historiens de l’art et d’architecture, historiens du social, historiens politiques, historiens économiques, historiens de la culture, muséologues, collectionneurs, etc.). Tous s’activent passionnément depuis plus d’un siècle à fouiller l’enfoui. Ils produisent une somme colossale de connaissances qui, année après année, viennent nous rappeler à quel point ce passé a modelé la société québécoise et a fini par créer une personnalité collective singulière, « distincte », disent certains. Là n’est donc pas le problème, ni la question. La longueur des racines est assez profonde pour faire tenir en place n’importe quel arbre aux rameaux aussi largement déployés que possible. L’arbre ne manque pas d’envergure et ses racines, de profondeur.

Le problème est ailleurs : à savoir si, collectivement, nous voulons de ce rattachement ravivé au passé. C’est peut-être là que le bât blesse. La grande majorité de la population, comme disent les sociologues, souhaite-t-elle vraiment vivre avec la conscience de ses racines ? Quelle représentation du passé désire-t-elle convoquer ? Notre collègue historien Jocelyn Létourneau mène avec brio cette investigation en sondant ce passé qui, des profondeurs, remonte à la surface du présent. Lesquelles de nos nombreuses racines veut-on se rappeler au juste ?

Deux grandes figures

Il faut rappeler que deux grandes figures mythiques hantent notre passé et l’illustrent à la fois : le colon qui s’acharne à s’établir et le coureur des bois qui cherche à explorer l’ailleurs. Deux figures qui s’opposent en quelque sorte : l’une « s’empayse », l’autre se dépayse. Dans ce contexte, il est difficile de s’entendre sur lequel de nos héritages prévaudra dans notre mémoire collective afin de construire l’avenir. Les héros ici se confrontent, s’affrontent même, quand il s’agit de ramener le passé au présent. Ce tiraillement devient évidemment stérile à la longue, car l’« empaysement » poursuit son oeuvre par l’implantation progressive du pays réel alors que le « Canadien errant » n’a de cesse d’arpenter l’ailleurs et de redessiner le pays imaginaire. L’un nous incite à faire corps avec le sol québécois ; l’autre tente de nous réinventer sous des traits venus d’horizons lointains. S’ajoute à ce débat interne le nouvel arrivant qui n’est pas sûr de faire réellement partie de la famille d’accueil, mais qui, pourtant, souhaiterait pouvoir se poser une fois pour toutes sur une terre paisible et prospère afin d’assurer l’avenir des siens.

Dans une pareille conjoncture, on ne sait plus où donner de la tête. Vers quelle image de nous-mêmes se tourner alors que nous avons besoin de figures tutélaires pour guider notre devenir ? Que faire ? Surtout pas la guerre ! Le patrimoine, lui, est un pacificateur, il est là pour rassembler, créer du lien social pour permettre le vivre-ensemble. Ces traces du passé doivent en effet agir comme des repères dans l’espace public pour nous rappeler que d’autres avant nous ont marqué le paysage social et culturel dont nous héritons. C’est pour cette raison que nous devons nous entendre sur les vestiges du temps qui nous précède. Le patrimoine doit être consensuel, il ne peut se permettre d’être conflictuel.

Dans ces circonstances, il est clair que nous ne pouvons pas disposer de biens hérités sans un certain devoir de les perpétuer. On n’a qu’à rappeler la parabole évangélique des talents pour comprendre qu’il est nécessaire de faire fructifier ce qui nous a été donné et que l’indifférence à l’égard d’un don est un manque de reconnaissance de la générosité du ou des donateurs.

Cadre juridique

De manière encore plus forte, alors que le droit s’empare de la notion de patrimoine dès le XIXe siècle, il devient évident que ce domaine de l’héritage nécessite un cadre juridique mieux défini pour assurer la justice en matière de succession. Une formule du juriste français Henri Vialetton (1890-1964), grand spécialiste des successions, est souvent citée quand il s’agit de discuter de droit passif ou actif : « Le patrimoine est un sac que chaque homme porte, sa vie durant, sur son épaule et dans lequel viennent s’enfourner pêle-mêle, tous ses droits, ses créances et ses dettes. » On parle évidemment de contraintes, sinon de devoirs liés à un héritage reçu, où finalement tout legs est assorti de responsabilités dont l’héritier doit s’acquitter. En cette matière, le droit français semble plus contraignant que le droit québécois, mais il y a une règle de bon sens qui s’en dégage et que nous pouvons partager, qu’on soit d’un continent ou de l’autre. Sur le fond, on doit comprendre que le patrimoine lie les personnes qui le reçoivent et que si ce principe prévaut en droit privé, il peut bien trouver écho en droit public. La Loi sur le patrimoine culturel au Québec va dans ce sens, mais, malheureusement, n’engage pas suffisamment les parties en présence pour rappeler aux autorités ce principe de reconnaissance ancestrale pourtant simple à comprendre.

Dans un ouvrage, devenu capital en sciences historiques, les auteurs Chastel et Babelon (La notion de patrimoine, 1980) nous ramènent au fait élémentaire qu’il est peut-être bon de rappeler ici pour faire avancer le débat : « Le patrimoine se reconnaît au fait que sa perte constitue un sacrifice et que sa conservation suppose des sacrifices. »


 
6 commentaires
  • Jacques Lamarche - Inscrit 15 janvier 2016 02 h 18

    Les racines ont besoin d'un sol bien arrosé!

    Le Québec puise son identité dans un riche passé qui regorge d'humanité, rempli d'aventures héroïques à travers tout un continent, pleine d'histoires de courageuses gens qui dans la misère ont construit une société prospère et égalitaire! Il y a de quoi en êre fier! Mais la fierté ne peut marquer et souder une identité si les canaux de communication sont bloqués et que la sève a arrêté de couler!

    Son réseau de racines est à ce point déshydraté que le Québec français, qui en a perdu la mémoire de sa terre , se cherche et explore de nouveaux espaces pour recommencer son histoire. L'identité, à force d'images mille fois projetées, peut muer et basculer!

  • Yves Côté - Abonné 15 janvier 2016 04 h 06

    Plus besoin...

    Des racines, oui nous en avons.
    Mais depuis un peu moins de trois siècles, du mépris de ces maîtres par les armes qui sont habilement devenus maîtres par les nombres, de mépriser et ridiculiser, elles sont dorénavant marteler et écraser.
    La sève n'en monte plus que de manière partielle.
    Tant qu'elle ne nourrit plus l'arbre que de manière sélective.
    Et que la part alimentée ne représente plus qu'une cible légitime pour prouver l'archaîsme et la vétusté de végétal porteur.
    La langue française est l'orme sous lequel nous avons grandi. Enfin, jusque-là.
    Comme l'alouette, en faisant rire tout le monde, ou presque, il a perdu sa tête majestueuse et ses ses ailes de verdure. Et son tronc a été largement coupé, puisqu'il le fallait...
    Maintenant il reste à lui arracher ses racines. Le bulldozer canadien de l'équipée libérale est prêt pour le travail. Les petites repousses vont disparaître pour de bon, avec la pourriture d'humus sur laquelle elles poussent !
    Place aux vrais, eux qui connaissent la vérité suprême du marché et qui se donnent le droit de l'imposer à l'ensemble du monde. Bientôt notre monde lui en sera rempli de reconnaissance.
    Thank you for all, "Dieu et Mon Droit" !
    Et Mommy, Daddy, "Quand les Hommes vivront d'amour" ?
    Mais fils, ne sommes-nous pas déjà morts ?
    Alors, pour jouer notre rôle historique, plus besoin de se souvenir de plus de langue française que de cela...

    Merci de votre lecture.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 janvier 2016 05 h 49

    Souvant

    En séparant les coureurs de bois et les colons en deux entités distinctes, nous faisons souvent erreur; car l'un est souvent le même que l'autre, selon la saison. La culture et la trappe ne se font pas à la même saison. La culture est d'été et la trappe d'hivers. La majorité était aussi à 25 ans, l'âge où un homme pouvait s'acheter une terre et se marier. En attendant, il devait s'occuper. À faire quoi ? La trappe. Les jeunes prenaient donc le bois.

    Le fait de considérer les coureurs de bois comme illégaux venait du fait que ceux-ci, au lieu de se faire «voler» par les autorités «Françaises» de l’époque, allaient vendre leur butin au sud, chez les anglais, qui payaient mieux. Évidemment que les autorités en place n’appréciaient pas, mais l’exemple de Radisson qui s’est fait extorqué je ne sais plus combien de fois ses pelleteries n’est pas passé inaperçu. On ne joue pas au plus fin longtemps avec des «hommes libres».

    Et une fois attaché à son lopin de terre, la vie était si dure qu’il leur fallait «arrondir» leurs fins de mois avec autre chose. Que connaissaient-ils ? La trappe. On n’en sort pas.

    Plus tard, quand la trappe ne payait plus, il y eu la coupe de bois et la drave. Voilà la réalité de la vie d’antan des «gens ordinaires». Il n’y eu que les fainéants qui restaient bien au chaud dans leur «cabane au Canada» l’hiver. Consultez les dossiers de mariage, les contrats chez les notaires et les compagnies et vous trouverez tous ces personnages et leur histoire. Vous pourrez suivre pas à pas leur vie et leur débrouillardise.

    Les «citadins», eux, pour survivre, sont descendu aux États pour travailler dans des manufactures au lieu de crever de faim ici dans les pays d’en haut.

    Ce n'est pas romantique, ce n'est que de la survie. Mais... concentrez votre attention sur les «autorités en place» qui essayaient de mettre le grappin sur ces hommes libres et vous manquerez toute l'aventure.

    PL

    • Jean-François Trottier - Abonné 15 janvier 2016 15 h 35

      Pas faux, mais pas si vrai. La débrouille et les tentatives de se sauver des taxeurs, réglementeurs et autres décideurs a toujours fait partie des terres de colonies, i.e. non encore totalement harnachées.
      C'est la distorsion économique qui obligeait les gens d'ici à travailler pour l'Empire, au lieu de suivre le bon sens qui voulait instaurer une économie nord-sur, qui a mené à l'exil vers la Nouvelle-Angleterre.
      Et le lopin de terre aurait suffi si les villes du Québec avaient pu faire directement commerce avec Boston et New-York ou Philadelphie, s'enrichir normalement et étendre cette richesse aux régions environnantes, plutôt que de servir à développer l'ouest.
      La même disorsion continue d'ailleurs, qui nous fait dépendre plus d'Edmonton que de Boston. Bizarre...
      Enfin, je ne vois rien ici qui parle du métissage si commun entre Innus Wendats d'une part, et francophones d'autre part, qui avait déjà créé une nouvelle nation avant l'arrivée de ceux qui ont séparé pour régner. Oubli je suppose.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 janvier 2016 05 h 41

      «Oubli je suppose.»
      Merci de développer les «raisons» qui justifient les «faits».
      Malheureusement, je ne peux raconter toute l'Histoire de notre peuple en 2 milles caractères, je dois choisir.
      «je ne vois rien ici qui parle du métissage.»
      Considérons que quand j'écris «prennent le bois», le reste s'en suit.
      Pour plus de détails, lisez «Les souliers de beu» et «l'histoire de ma nation» chez La Fondation littéraire fleur de lys. (en ligne)

      Merci de vous intéresser.

      PL

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 15 janvier 2016 09 h 47

    on réalise tous que les autorités actuelles font

    l'impossible pour effacer le passé proche alors le passé lointain est le moindre de leur intéret et leur devise semble etre "Je ne me souviens de rien."Que deviendra de ce peuple ardent qui grandissait sur le bord du grand fleuve.Fleuve d'ailleurs qu'on tente de bousiller de multiples facons. J-P.Grisé