Remaniez le ministre Barrette!

Le ministre Gaétan Barrette
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre Gaétan Barrette
Lettre à Philippe Couillard


Monsieur le premier ministre du Québec,

Telle une bouteille lancée à la mer, voici ma requête… en espérant qu’elle vous parvienne.

Comme tous le savent, vous vous apprêtez à faire un remaniement ministériel, afin de mieux servir la population. Permettez-moi de vous faire une suggestion inattendue, certes, mais que j’estime légitime : à l’instar de mes concitoyennes et concitoyens, je crois que nous bénéficions d’un bon système de santé public. Je crois bien humblement participer à ses « bons coups » à titre de médecin de famille. Cependant, le capitaine que vous avez choisi pour conduire ce bateau nous mène tout droit vers une tempête qui nous sera fatale. Normalement, le capitaine doit rester à bord jusqu’à ce que tous les passagers soient en sécurité. Mais ici, c’est le capitaine qui nous conduit à la catastrophe : il doit partir. Soyez rassuré, je n’ai pas de visées politiques, et je compte m’occuper de mes patients jusqu’à ma retraite. Il y a certainement plusieurs personnes au Québec qui pourraient mener cette barque à bon port.

Pourquoi cette requête ? Tout d’abord, le changement complet du système de santé avec la loi 10 va à l’encontre de ce qui se fait de mieux dans le monde entier. Plutôt que la centralisation des pouvoirs et de la gestion dans des grands centres (les CISSS), il est prouvé que c’est la décentralisation avec une gestion « de proximité » qui est efficace. Également, cette centralisation vers les CISSS est une façon de tout gérer à partir du ministère. Or, nous voyons présentement que les CISSS ne deviennent que des exécutants du ministère et de son ministre tout-puissant… Un exemple : avant qu’une motion significative du conseil d’administration ne soit votée, il faut qu’elle soit envoyée au ministère, et approuvée. Cette approche favorise le « mur-à-mur » dans les pratiques cliniques. Il ne faut pas confondre efficacité et uniformité.

Consensus

Ensuite, cette réforme vise à économiser des centaines de millions de dollars. Aucun estimé sérieux n’a été fourni par le ministre. Vous n’êtes pas sans savoir que toutes les réformes qui prétendaient conduire à des « économies d’échelle » n’en ont pas produit.

Suis-je contre le changement ? Non, au contraire, je suis d’avis que notre système de santé a besoin d’un sérieux coup de barre, mais pas dans la direction proposée actuellement. En plus d’être une mauvaise réforme, ces changements ont été faits sans consultation réelle. Bien sûr, il faut prendre des décisions — gouverner, c’est choisir —, mais imposer des vues douteuses ne peut que mener à un échec de ces réformes. Une réorganisation s’impose : mais un minimum de consensus aurait assuré sa pérennité et une transition différente du chaos qui se vit actuellement. Le réseau de la santé, c’est un ensemble de personnes dévouées qui veulent prendre soin de leurs concitoyens : tout changement majeur nécessite qu’elles puissent dire leur mot. Un bon capitaine devrait insuffler le désir de continuer d’améliorer les services, plutôt que d’en faire des marionnettes.

Au début du mandat de ce « docteur » à la barre du système de santé, mes patients me demandaient ce que j’en pensais. Je leur répondais : « On jugera l’arbre à ses fruits. » Eh bien, actuellement, j’estime que les fruits sont pourris.

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Le capitaine que vous avez choisi pour conduire ce bateau nous mène tout droit vers une tempête qui nous sera fatale

6 commentaires
  • André Gravel - Abonné 15 janvier 2016 05 h 02

    Un autre gâchis

    La précipitation, la centralisation à outrance ainsi que le sous-financement conduisent au gâchis dans la santé. Le pire est que la même recette est appliquée à l'éducation. L'école publique est en danger. A l'aide !

  • Marc-André Maranda - Abonné 15 janvier 2016 07 h 57

    Les fruits sont pourris!

    Trop peu de gens à l'intérieur de ce système osent dire tout haut les problèmes générés par cet autocrate. Bravo de le faire et que les interventions de ce genre se multiplient pour contrer le massacre auquel il nous a convié...

  • Colette Pagé - Inscrite 15 janvier 2016 09 h 30

    Terminé un médecin Ministre de la santé !

    Se pourrait-il que l'ex-Ministre de la santé ait raison : "Le ministère de la santé ne devrait jamais être dirigé par un médecin". Et si l'on poursuit dans la même veine une PM ne devrait jamais être un médecin.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 15 janvier 2016 09 h 55

    Un oubli révélateur

    Le dernier paragraphe de l'article m'a particulièrement plu, jusqu'à ce que je vois un bien curieux oubli. Je cite quelques segments de la section :

    "En plus d’être une mauvaise réforme, ces changements ont été faits sans consultation réelle. [...] Le réseau de la santé, c’est un ensemble de personnes dévouées qui veulent prendre soin de leurs concitoyens : tout changement majeur nécessite qu’elles puissent dire leur mot."

    Je suis bien d'accord que la consultation qui est un élément central et déterminant pour l'implantation réussie de toute réforme. Le problème est que M. Auger oublie de mentionner que la population aussi aurait dû être consultée car c'est elle qui, par le biais des personnes malades et de leurs aidant(e)s naturels, est en première ligne de la souffrance, celle qui porte le plus les marques de la déficience de notre système de santé, qu'il soit ancien, nouveau ou transitionnel.

    Mais pas un mot. C'est cette solidarité que, depuis le début des débats et des protestations contre Barrette, je voudrais sentir vivante parmi les intervenant(e) en santé, en particulier les médecins. Les médecins, surtout, car ceux sont eux et elles qui ont été les plus actifs et les plus entendus sur les tribunes pour défendre leurs droits. Encore une fois, une occasion manquée de manifester cette solidarité et compassion pour la population en général et pour les malades en particulier, solidarité si facilement brandie comme un flambeau ou un slogan, mais dont on cherche encore les traces dans le réel des discours et des pratiques.

    Cela dit, réformer le système en réformant le ministre Barrette et en mettant à la barre du MSSS une personne à la fois déterminée et ouverte à la base et aux praticiens de la santé, est une très bonne suggestion.

  • Benoit Thibault - Abonné 15 janvier 2016 11 h 49

    Parmi les dommages...

    La réforme du Ministre de la santé et des services sociaux est aussi en train de tuer un des moteurs les plus puissants du réseau; la motivation du personnel. Cette motivation carbure au désire de soigné la personne, au respect et, et oui, à la transparence pour faire face à tout les obstacles.