Les enfants du bon Dieu ne sont pas des canards sauvages

Les chefs syndicaux du Front commun (ci-dessus, Daniel Boyer (FTQ), Louise Chabot (CSN) et Francine Lévesque (CSN)) ont vanté leur entente de principe avec le gouvernement, un scénario qui, disent-ils, évite l’appauvrissement des syndiqués.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Les chefs syndicaux du Front commun (ci-dessus, Daniel Boyer (FTQ), Louise Chabot (CSN) et Francine Lévesque (CSN)) ont vanté leur entente de principe avec le gouvernement, un scénario qui, disent-ils, évite l’appauvrissement des syndiqués.

« Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages », c’est là une expression qu’on utilise parfois et qui signifie qu’il ne faut pas prendre le commun des mortels pour des canards sauvages, c’est-à-dire pour des imbéciles ou, pire encore, pour d’innocentes cibles sur lesquelles on peut se permettre de tirer au fusil sans grands états d’âme. Eh bien, en s’arrêtant à l’entente signée par les hauts représentants du Front commun et le gouvernement libéral de Philippe Couillard en décembre, c’est vraiment l’impression que l’on a eue : les quelque 550 000 syndiqués de la fonction publique ou parapublique du Québec ont été pris pour de véritables « canards sauvages » ! Avec tout ce qu’un tel constat peut avoir de dramatique en matière de conditions de vie et de travail à venir.

Bien sûr, on n’a pas oublié de rappeler en haut lieu — les grands médias aidant — que c’était là, dans les conditions économiques difficiles que l’on connaissait, une entente historique. Ou tout au moins qu’on avait pu couper la poire en deux, permettant d’un côté aux syndiqués de ne pas s’appauvrir, et de l’autre, au gouvernement de ne pas sortir trop de ses paramètres budgétaires obligés. Et il n’a pas manqué de voix apaisantes, tant du côté des hautes instances syndicales que du côté du gouvernement, pour vanter une entente qui, à mi-chemin des 3,5 % initiaux proposés par le gouvernement et des 15 % demandés par les syndiqués, paraissait offrir une augmentation de près de 10 % à tous et toutes.

Véritable escroquerie

Sauf que cette vision des choses est une véritable escroquerie et tient plutôt de l’esbroufe médiatique que de la réalité empiriquement mesurable, tant on a tout fait pour brouiller habilement les cartes et induire en erreur le grand public, notamment en jouant subrepticement sur la durée du contrat de travail conventionné, passant de 3 à 5 ans, et surtout en introduisant dans le dossier des conventions collectives un autre dossier qui n’a rien à y voir, celui de la relativité salariale.

Résultats : plutôt qu’une augmentation de près de 10 %, ainsi qu’on le faisait miroiter dans les médias, c’est seulement une augmentation de 5,25 % sur 5 ans qui a été consentie par le gouvernement, à laquelle il faut ajouter un forfait hors échelle de 500 $ la première année et de 250 $ la dernière année. Forfait ne modifiant donc pas les échelles salariales et paraissant pour une bonne part correspondre aux montants économisés par le gouvernement lors des jours de grève. Ce qui, quoi qu’il en soit, ne correspond pas à une protection contre l’inflation estimée pour les années futures par les experts à environ 2 %, ni non plus ne répond à l’objectif d’appauvrissement zéro soudainement revendiqué — mais sans aucune consultation préalable cependant (?!) en novembre 2015 par les chefs syndicaux.

Quant à la relativité salariale (qui renvoie à une obligation légale à laquelle doit se plier le gouvernement et qui ne s’appliquera qu’à partir de 2019), en plus d’avoir été introduite en pleine négo, pour donner l’impression d’augmentations plus grandes, on sait qu’elle ne touche pas de manière uniforme des syndiqués, défavorisant les bas salariés et par conséquent les postes de travail occupés majoritairement par les femmes.

Bien loin du compte

On est donc loin du compte, surtout quand on sait en plus que les syndiqués ont dû accepter une hausse de l’âge de la retraite en dehors de toute nécessité actuarielle. Et qu’il existe déjà un écart moyen de près de 8 % à la baisse entre la rémunération des syndiqués du public et ceux du privé. Sans parler du fait que les politiques d’austérité du gouvernement touchent d’abord et avant tout le secteur public de la santé et de l’éducation, déjà passablement mis à mal par les années passées. Le tout alors que le gouvernement ne s’est pas gêné pour accorder récemment de substantielles augmentations aux médecins, ou encore d’importantes subventions à l’entreprise privée Bombardier. Faisant bien voir par là que ce n’est pas, contrairement aux affirmations gouvernementales, l’argent qui manque, mais la volonté de le répartir en direction de ceux et celles qui en ont le plus besoin et qui pourtant jouent un rôle central dans la qualité des soins de santé et d’éducation dispensés au Québec.

On le voit, cette entente est donc loin d’être la panacée, et l’on comprend la grogne et les hésitations qui se sont emparées de nombre de syndiqués qui doivent bientôt dans leurs assemblées respectives l’avaliser ou au contraire la rejeter. Sans parler bien sûr de fédérations aussi puissantes que la FSSS de la CSN ou encore la FAE, qui se sont d’ores et déjà prononcées contre.

Ce que l’on comprend moins cependant, c’est l’empressement des hautes instances syndicales à cautionner de toute leur autorité une telle entente qui dessert — en cette période d’austérité obligée — si magistralement les intérêts de leurs membres les plus démunis. Ont-elles oublié — au nom d’une soif de concertation frileuse et sans principes — quel devait être leur rôle premier : celui de renforcer, par la lutte et la mobilisation collective, le pouvoir de négociation de leurs membres les plus en butte aux politiques d’austérité ?

N’est-ce pas ainsi et seulement ainsi qu’on finira par ne plus prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages ?

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8 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 14 janvier 2016 05 h 33

    Où c'est-y… ?

    Pas de miracle.
    Tant qu'on ne marchera pas debout ensemble comme un seul peuple, les entrées de portes continueront d'être abaissées en hauteur pour faire de pseudo-économies.
    Faudrait peut-être que nos représentants syndicaux commencent à se rappeler ce que veut dire l'expression "solidarité sociale", avant de négocier quoi que ce soit en nos noms ?
    Où c'est-y donc qu'ils se trouvent les Laberge, Pépin, Charbonneau, Daoust, Chartrand, etc. d'aujourd'hui ?
    Au Mexique à se faire bronzer ?
    Ou bien au chaud, dans un bureau confortable en train de lire des rapports sur ce qui pourrait aller mieux si ce n'allait pas si mal pour les moins favorisés de nous ?

    Hein ?

  • Claude Bariteau - Abonné 14 janvier 2016 06 h 11

    Mise au point nécessaire

    Je n'ai pas lu les conventions paraphées par les représentants des syndicats membres du Front commun. Des échos venant des médias, je m'étais dit que ça ne paraissait des conventions acceptables par leurs membres.

    Monsieur Mouterde est de cet avis et signale les points litigieux inacceptables en matière de rémunération.

    Son propos ne traite pas des ententes intervenues sur les conditions de travail, qui, bizarrement, n'ont pas été très mises en valeur par les dirigeants syndcaux deu Front Commun pour expliquer leur aval aux offres monétaires, notamment la relativité salariale qui viendrait hausser les revenus de certaines professions à même l'enveloppe globale alors qu'une telle hausse devrait découler d'un ajout ciblé provenant des ministères concernés, ce qui n'imputerait pas la décision aux syndicats en cause.

    Les membres des syndicats et des centrales doivent avoir un portrait d'ensemble transparent avant de se prononcer. Il est permis de penser que leurs dirigeants el feront et justifieront leurs choix et leurs appels à son adoption. Il est aussi permis de penser que les opposants disposeront de toutes les informations et d'un support adéquat pour présenter leur lecture.

    Comme citoyen du Québec, électeur, payeur de taxes et impôts et usager des services de l'État, je réclame le droit de connaître tout ce qui concerne les clauses paraphées, les salariales et celles des conditions de travail. Ça me semble élémentaire dans un État de droit.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 14 janvier 2016 08 h 29

    Roules dans la farine

    les chefs de syndicats par maitre Coiteux sur son arbre perche qui n a pas laisse tomber son fromage,les syndicats ont avale de l air et mordu la poussiere.Pas forts. J-P.Grise

  • Monique Boucher - Inscrite 14 janvier 2016 09 h 35

    Quel avenir pour le Québec?

    Je suis enseignante au collégial et je me sens flouée à la fois par mon gouvernement (rien de bien surprenant), à la fois par mon syndicat, la FNEEQ. Une entente historique? Balivernes... Mais quel avenir réservons-nous à l'éducation? J'enseigne la littérature, ou plutôt, de plus en plus, le français grammatical. Ma spécialisation ne m'ouvre pas la porte du privé, puisque dans mon domaine, le privé est à peu près inexistant. Mais songez à tous les domaines où l'exercice d'une profession est ouf.... trois fois plus lucrative que l'enseignement! Songez-y... Quels enseignants aurons-nous pour nos jeunes? Ceux que le privé délaisse? Ceux qui ont «la foi» ou un sens de l'abnégation très développé? J'ai entendu des histoires où les comités de sélection n'arrivent plus à recruter:comptabilité, sciences juridiques, technologies, etc. Comment voulez-vous que quelqu'un choisisse d'enseigner, en gagnant le tiers de ce qu'il peut gagner dans le privé? Pensez-y. Qui aurons-nous comme enseignants? CQFD.

  • Germain Dallaire - Abonné 14 janvier 2016 11 h 53

    Pourtant...

    Pourtant, les syndiqué(e)s du secteur public jouissent d'une conjoncture très favorable. Il y premièrement leur mobilisation qui est exemplaire mais il y a aussi et surtout des sondages qui leur sont favorables ce qui, à ma connaissance, est une première en plus de trente ans. Sans ces sondages, il y aurait déjà eu une loi spéciale à Québec. À mon avis, ces deux éléments sont liés. Il y a peut-être quelque chose de ce qu'on appelle l'air du temps. Maintenant, aux travailleur(se)s du secteur public d'exercer leur souveraineté syndicale et je peux les assurer de ma solidarité pleine et entière.
    Germain Dallaire