Un homme sans son péché

Dans la version 2016 du roman de Claude-Henri Grignon, le nouveau Séraphin (à gauche) ne naît pas avare, il le devient, comme par choix.
Photo: ICI Radio-Canada Télé Dans la version 2016 du roman de Claude-Henri Grignon, le nouveau Séraphin (à gauche) ne naît pas avare, il le devient, comme par choix.

Un homme et son péché. Ce roman de Claude-Henri Grignon, paru à Montréal en 1933 et plusieurs fois réédité, a donné lieu à des représentations théâtrales, à une série radiophonique, à une série télévisée, à des films, à une bande dessinée. Il semble immortel : une nouvelle série télévisée commence en janvier 2016.

Mais s’agit-il de la même oeuvre ? Dans cette série, l’homme et son péché passent au second plan pour faire place à la conquête des pays d’en haut. Plus précisément et plus significativement, le péché d’avarice ne colle plus à la peau du personnage principal comme l’avait conçu l’auteur. Le nouveau Séraphin ne naît pas avare, il le devient, comme par choix.

Ne serait-ce pas là, avec quelques décennies de retard par rapport à l’histoire, la fin du « caractère » considéré comme un fait de nature pratiquement immuable et l’avènement de la « personne », plus malléable, plus plastique, plus libre aussi, selon la conception que l’on a de la liberté aujourd’hui. Le mot latin persona signifie masque. On peut changer son masque, mais peut-on changer sa nature ? Encore faut-il en avoir une.

La Bruyère, l’auteur des Caractères, était plutôt d’avis que la nature peut subir de grands changements, que rien n’est moins assuré que cette identité dont le caractère est l’un des signes. « Tout est étranger dans l’humeur, les moeurs et les manières de la plupart des hommes. Tel a vécu pendant toute sa vie chagrin, emporté, avare, rampant, soumis, laborieux, intéressé, qui était né gai, paisible, paresseux, magnifique, d’un courage fier et éloigné de toute bassesse : les besoins de la vie, la situation où l’on se trouve, la loi de la nécessité forcent la nature et y causent ces grands changements. Ainsi tel homme au fond et en lui-même ne se peut définir : trop de choses qui sont hors de lui l’altèrent, le changent, le bouleversent ; il n’est point précisément ce qu’il est ou ce qu’il paraît être. »

La Bruyère ajoute — ce qui n’a rien de flatteur pour le Séraphin décrit par Grignon — que l’avarice afflige surtout les vieillards. « Ce vice est plutôt l’effet de l’âge et de la complexion des vieillards, qui s’y abandonnent aussi naturellement qu’ils suivaient leurs plaisirs dans leur jeunesse, ou leur ambition dans l’âge viril ; il ne faut ni vigueur, ni jeunesse, ni santé, pour être avare ; l’on n’a aussi nul besoin de s’empresser ou de se donner le moindre mouvement pour épargner ses revenus : il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se priver de tout ; cela est commode aux vieillards, à qui il faut une passion, parce qu’ils sont hommes. »

Il n’en reste pas moins que les avares de Molière, de Balzac (le père Grandet dans Eugénie Grandet) et de Claude-Henri Grignon sont avares de nature et pour la vie. De toute évidence, La Bruyère ne donnait pas au mot caractère le même sens que les caractérologues du XXe siècle. Je maintiens donc ma thèse : en laissant leur héros libre de devenir avare, les auteurs de la série 2016 s’inscrivent dans une nouvelle tendance où la personne et ses choix remplacent la nature et ses déterminations.

La morale a deux fins : la rectitude des actes et la transparence de l’être. Dans le Québec d’hier, l’accent était mis, parfois exclusivement, sur la rectitude des actes. Certes, dans ces conditions, les belles façades n’étaient souvent que des « sépulcres blanchis », mais parmi les personnages du roman de Grignon, les atteintes à l’être étaient limitées : ils étaient protégés par leur caractère.

C’était la fin d’une époque. À quoi bon la rectitude des actes, dira-t-on plus tard, si elle a pour prix le ressentiment, le refoulement ; si à la fin, l’âme reste jonchée des désirs et des rêves avortés. La transparence de l’être, souvent appelée authenticité, devient alors le premier souci et la morale passe dans l’orbite de la psychologie, avec des risques comme ceux que révèle l’enquête sur L’amour au temps du numérique [documentaire de Sophie Lambert] : on se permet tout dans les actes pour mieux s’estimer soi-même.

Comment gagner sur le tableau des actes sans perdre sur le tableau de l’être ? Cette vertu intégrale est le défi que chaque individu à chaque époque se doit de relever.

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Les avares de Molière, de Balzac et de Claude-Henri Grignon sont avares de nature et pour la vie.

Photo: Radio-Canada
18 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 12 janvier 2016 02 h 35

    Comment gagner sur le tableau des actes sans perdre au niveau de l'être

    Quel beau texte monsieur Dufresne sur la nature humaine, merci de nous en faire part, une phrase extraordinaire: Comment gagner sur le tableau des actes sans perdre sur le tableau de l'être? La question est posée

  • Yves Côté - Abonné 12 janvier 2016 04 h 58

    Merci !

    Excellent texte Monsieur Dufresne.
    En parlant ainsi de nous, vous nous parlez de l'universel.
    Vous nous donnez à prendre un minimum de champs sur nous-même pour juger des choses du quotidien et de l'historique; que celles-ci soient vénielles ou mortelles...
    Vous nous donnez à voir le monde, mais en regardant la surface d'un étang qui se trouve chez nous.
    Remarquable.
    Merci.

  • Michel Lebel - Abonné 12 janvier 2016 06 h 50

    Ringard!

    Ce "remake" d'un homme et son péché me semble d'aucun intérêt. Comme disent les cousins, le tout paraît plutot ringard, même non censuré!!

    M.L.

  • Gilbert Turp - Inscrit 12 janvier 2016 08 h 06

    Henrik Ibsen et la fin des caractères

    En histoire du théâtre, on désigne souvent Ibsen (Peer Gynt, l'ennemi du peuple, Maison de poupée, Hedda Gabler...) comme étant le dramaturge ayant définitivement mis fin au règne des « caractères », ces personnages qui sont comme ils sont par essence et de naissance.
    C'est en tout cas avec lui, dramaturge sans doute le plus important et le plus joué d'Europe à partir des années 1880, que les dramaturges cessent d'écrire des personnages fondés sur un caractère immuable et portent un regard historique et/ou psychologique sur la condition humaine envisagée comme changeante, transformable et non plus immuable.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 12 janvier 2016 09 h 34

    Grand/petit

    Deux visions s'opposent dans ce nouveau téléroman : L'avantage pour «un» et l'avantage «pour tous». Les deux «opposants» sont le curé et Séraphin. L'un ne pense qu'à soi et l'autre voit plus grand. L’un est prêt à étouffer tout le monde et l’autre veut les faire avancer (même malgré eux).
    Dans l’original, l’attention était porté sur les sacs «pleins», dans celle-ci il est sur «comment les remplir» et combien de gens il faut écraser pour ce faire.

    Et… nous voyons enfin «pourquoi» le curé voulait son chemin de fer : Pour faire un pays. Il n’était pas curé «pour faire des messes», il l’est devenu parce que c’était un moyen d’acquérir de l’instruction. Son seul «intervenant» valable est Artur Buis, il est le seul avec qui il peut développer des idées, même si elles sont souvent opposées.

    Je suis très heureux qu’on développe la vision des choses. Nous ne sommes plus à «un homme et son péché», nous somme à «un homme et son rêve». Il y a dans cette série… deux rêves, un grand et un petit. Il était temps qu’on aille plus loin avec cet œuvre, sinon, à quoi sert-il ? Répéter ne sert absolument à rien.

    Il y a même un corolaire entre Alexie et le curé, deux rêveurs : Lun qui veut s’y perdre et l’autre qui veut le harnacher. L’un qui veut marcher dans des sentiers sans laisser de trace et l’autre qui veut ouvrir un grand chemin.

    Le titre est évocateur «Les pays d’en haut». Ce n’est plus «Un homme et son péché», ni «Les belles histoires»; c’est l’histoire du combat pour le «développement». Combat intérieur et extérieur, tout comme encore aujourd’hui avec des perspectives différentes qui s’affrontent. Il est grand temps que cette histoire se «raconte». Personne n’y perdra. Le «nationalisme» n’est pas des années 60, il y est depuis les débuts. Souhaitons que les nouveaux raconteurs ne se perdent pas en route.

    (Des Donalda, j’en ai rencontré beaucoup plus des comme cette dernière que comme l’ancienne, dure à «gérer» ces québécoises.)

    PL

    • Yves Côté - Abonné 12 janvier 2016 11 h 43

      Merci de ce texte à vous aussi, Monsieur Lefebvre !
      Il nous fait du bien et nous remet les yeux devant les trous.

      Salutations républicaines, monsieur.

    • Robert Beauchamp - Abonné 12 janvier 2016 19 h 17

      L'une des rares biographies du curé Labelle nous apprend qu'il a dû démissionner comme sous-ministre parce que sa vision ''conquérante'' du nord visant l'émancipation des pauvres canadiens-français chez qui il ne fallait à tout prix ne provoquer aucun réveil, dérangeait l'estblishment anglo. On commençait à craindre le curé Labelle qui suite à cette démission forcée s'est quelque peu enlisé dans la déprime.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 13 janvier 2016 11 h 05

      «Le curé Labelle nous apprend qu'il a dû démissionner comme sous-ministre»

      Il n'est pas impossible que le nouveau téléroman se rende jusqu'à cette époque. La deuxième saison devra parler de «quelque chose». Sinon la troisième.

      Le point central de cette série ne semble pas être Séraphin. Souhaitons-le, ça a déjà été fait.

      PL