Une histoire de «Quebec bashing» ordinaire

On pouvait lire récemment dans le courrier des lecteurs du Toronto Star un exemple classique de Quebec bashing. Les auteurs y décrivaient le Québec comme un endroit où l’« islamophobie » a un caractère « unique » et « inquiétant », par rapport au reste du Canada. Reprenant la logique autrefois défendue par Jan Wong au sujet du tueur Kimveer Gill, ils prétendaient que l’intolérance de la société québécoise poussait de jeunes musulmanes à quitter le Québec pour rejoindre le groupe État islamique. Cette lettre a attiré une attention particulière puisque l’un des cosignataires, M. Hicham Tiflati, était jusqu’à peu chercheur pour le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV), un organisme créé et généreusement subventionné par l’administration municipale de Montréal.

Or, ce n’était pas la première fois que M. Tiflati plongeait le CPRMV dans la controverse. En effet, un journaliste avait révélé au début du mois de décembre que ce dernier avait été autrefois enseignant dans une école secondaire montréalaise associée aux Frères musulmans, une école pour jeunes filles où le hidjab est obligatoire. À l’époque, le directeur du Centre, M. Deparice-Okomba, n’avait pas jugé que cela justifiait le renvoi de M. Tiflati, pas plus, apparemment, qu’une publication de M. Tiflati, une semaine après les attentats de Charlie Hebdo, intitulée « Why Charlie Hebdo offends me », dans laquelle il dénonçait l’hypocrisie française et s’indignait qu’on ne condamne que les crimes commis par les gens de couleur « brune ». Cette fois, par contre, la lettre ouverte cosignée par ce chercheur dans le Star a été la goutte de trop, M. Déparice-Okomba trouvant le portrait « inapproprié et exagéré » : « Ce n’est pas vrai de dire que c’est pire ici qu’ailleurs. On a décidé d’un commun accord avec l’employé de mettre un terme à notre collaboration. » Peut-être le directeur avait-il considéré que l’idée de stigmatiser la société québécoise dans un journal de langue anglaise n’était pas un moyen efficace de prévenir la radicalisation menant à la violence au Québec.

À la suite de ce « commun accord » sur le sort de M. Tiflati, l’autre signataire de la lettre, Amarnath Amarasingam, accusait le CPRMV sur Twitter d’avoir « choisi son côté » en « renvoyant » M. Tiflati, et de faire ainsi le jeu des islamophobes. Les choses auraient pu en rester là. Cependant, le Toronto Star est revenu sur cet épisode dans son éditorial du 21 décembre intitulé « Denying anti-Islam sentiment won’t solve problems » pour défendre M. Tiflati. Pour le Star, le propos de ce dernier ne reprenait « basically » que ce que Gérard Bouchard avait déjà conclu à la suite des consultations de la commission qu’il avait coprésidée, à savoir que les francophones du Québec formaient « une majorité qui craint ses minorités », une majorité « ambivalente et sujette aux sautes d’humeur ». Pourquoi, alors, renvoyer un chercheur qui dit les choses telles qu’elles sont (« tell it like it is ») ? L’équipe éditoriale du Star proposait une réponse, à savoir que les Québécois font preuve de déni.

Il faut donc conclure que le rapport de la commission Bouchard-Taylor a trouvé beaucoup d’adeptes dans le reste du Canada, moins par ses recommandations que par ses aspects moralistes, et que son souvenir persiste plusieurs années après sa publication. Mais peu importe. Le départ de M. Tiflati, autant à cause de ses préjugés que de ses méthodes, est une chose nécessaire pour le CPRMV, ce que le principal intéressé reconnaît par ailleurs. À son mérite.

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