Le dispositif

On pouvait entendre l’autre jour à la radio un commentateur politique évaluant les récentes nominations ministérielles du tout nouveau gouvernement canadien. On disait de l’un qu’il était aguerri au monde politique, et de l’autre qu’il était une verte recrue. Le critère sur lequel reposait cette appréciation : l’importance de la liste de contacts.

Le politicien aguerri est donc celui qui a cultivé un réseau de contacts, qui possède un carnet d’adresses bien garni dans la sphère politique mais, tout aussi vital, dans d’autres domaines, comme dans le monde des affaires, de l’industrie, des firmes de toutes espèces, des multinationales, des petites et moyennes entreprises, de la société civile, etc. Bref, ce qui importe par-dessus tout pour être un politicien professionnel aguerri, c’est d’avoir ses entrées, d’en avoir beaucoup, et que ce soient les bonnes, celles qui comptent.

Ce modèle opératoire, c’est ce que le philosophe italien Giorgio Agamben appelle, après Foucault, le « dispositif ». Pour faire de la politique aujourd’hui, on se doit de posséder et de maîtriser un dispositif, c’est-à-dire tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. C’est ce qu’on entend généralement par avoir des « connexions ».

Cultiver ses relations

Ainsi, le dispositif du politicien actuel est parfaitement calqué sur celui du monde des affaires, du big business, de l’entreprise, et aussi, par la bande ou de loin, de la mafia. On joue au golf, mais pas pour le sport en lui-même : ce qui est important, c’est avec qui on joue. Parce qu’on y brasse des affaires. Parce qu’on y cultive ses connexions. C’est ce qu’on fait aussi sur les yachts ou dans les loges des temples du sport. Bien entendu, l’objectif clair du fonctionnement du dispositif est, finalement, d’en profiter, au sens de profit désiré, anticipé, et quel que soit ce profit.

L’importance d’avoir des connaissances — au sens capitaliste de personnes que l’on sait avoir du pouvoir — joue un rôle primordial. On ne peut certes pas reprocher à une femme ou à un homme public d’avoir des accointances nombreuses : c’est la « qualité » de ces accointances qui est à mesurer, particulièrement sur le plan éthique. Par exemple, le problème du procureur Renaud Lachance, en marquant de façon théâtrale sa dissidence du rapport de la juge Charbonneau, c’est que cela laisse planer un doute sur ses accointances. Donc sur son dispositif.

Plus largement, et pour Agamben, le terme dispositif « nomme ce par quoi se réalise une pure activité de gouvernement sans le moindre fondement dans l’être ». Ainsi, nous serions passés du dispositif conservateur de Harper au dispositif libéral de Trudeau. Voilà ce que le commentateur politique évaluait, finalement.

Mais le dispositif, c’est aussi l’ensemble des connexions, non seulement humaines, mais techniques, matérielles. La définition de Michel Foucault, citée par Agamben, est éloquente à ce sujet : « Ce que j’essaie de repérer sous ce nom, c’est, premièrement, un ensemble résolument hétérogène, comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques, bref : du dit, aussi bien que du non-dit, voilà les éléments du dispositif. Le dispositif lui-même, c’est le réseau qu’on peut établir entre ces éléments. » (Michel Foucault, Dits et écrits, volume III, 1977, p. 299).

Médias sociaux

Pour illustrer ceci : un des dispositifs les plus populaires de nos jours, celui des médias sociaux. Prenons Facebook. De quoi s’agit-il ? De collectionner les amis. C’est-à-dire de connecter, et d’être connecté. C’est ce que l’ordinateur fait, qui est lui-même connecté au réseau hydroélectrique, lequel est un ensemble incroyable de connexions (fils, prises électriques, poteaux, pylônes, barrages, rivières, technologies, travailleurs, etc.). Alors que les cellulaires, iPphone, iPpad et autres tablettes électroniques sont liés au réseau téléphonique ou au Wi-Fi.

Ce qui est intéressant chez Agamben, et qui surprend par ailleurs, c’est ce lien qu’il fait avec la religion catholique. Sa réflexion sur l’étymologie du mot « économie » y est fascinante à cet égard. « Dans les premiers siècles de l’histoire de l’Église […] le terme oikonomia a joué dans la théologie un rôle décisif. Nous savons qu’en grec, oikonomia signifie administration de l’oikos (c’est-à-dire de la maison), et, plus généralement, gestion, management. »

La définition de l’oecuménisme, au sens chrétien du terme, est directement issue de celle de l’économie, au sens grec du terme, de la gérance des affaires sur Terre, que Dieu, en bon père, aurait confié à son fils. Le mystère de la sainte Trinité, que l’Église a imposé au détriment du gros bon sens et à coup de foi et d’inquisition, est en fait un dispositif extrêmement sophistiqué, dans le sens grec du qualificatif.

Force est de conclure que le système capitaliste, tel qu’on le connaît maintenant (et comme l’a démontré Max Weber) est un dispositif d’une efficacité incroyablement complexe, vertigineuse même. Mais surtout, il est calqué de toutes pièces sur le dispositif religieux qui a très bien fonctionné, et fonctionne encore très bien. Comme quoi nous n’avons pas réussi à nous en sortir. « Dans cette perspective, le capitalisme et les figures modernes du pouvoir semblent généraliser et pousser à l’extrême les processus de séparation qui définissent la religion. »

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6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 21 décembre 2015 08 h 48

    Des organisations intolérables

    Le systeme capitalisme est calqué de toutes pieces sur les dispositifs religieux qui a tres bien fonctionné, et qui fonctionne encore très bien, vous avez tout a fait raison, mais pour combien de temps encore, en fait c'était ce que l'on pouvait alors concevoir, mais est ce toujours le cas, est-ce qu'un enfant éduqué a la conscience cyber peut se satisfaire de ces régimes construits sur des passe-droits et des privileges, vous ne croyez pas qu'une organisation semblable lui semblera alors intolérable, enfin je n'en dis pas plus, ce n'est pas de ma génération

  • Marc Davignon - Abonné 21 décembre 2015 10 h 42

    Le système !

    L'Église est un système communiste qui fonctionne!

  • Richard Lépine - Abonné 21 décembre 2015 10 h 53

    En rappel! Ce que disait Coiteux dans un de ses cours.


    Une vision économique de la politique?

    « De manière symétrique, le rôle des entrepreneurs de la sphère politique est, en régime démocratique, de mobiliser des ressources, bénévoles et rémunérées, afin de former une coalition d’électeurs dont la taille permette à l’organisation dans laquelle ils œuvrent (un parti politique) de gagner les élections ou à tout le moins de prendre part au processus législatif. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’identifier et d’amalgamer des préférences individuelles de manière à constituer un marché qui permette à l’organisation au mieux de croître et au minimum de préserver son existence. »
    Martin Coiteux
    Président du Conseil du trésor dans le gouvernement Couillard

  • Yves Corbeil - Inscrit 21 décembre 2015 12 h 18

    Ça donne froid dans le dos votre vision

    Si c'est vraiment le cas, c'est encore plus profond que je croyais la manipulation du 1% qui mènent le monde. Il restera à voir comme Monsieur Paquette le mentionne plus haut comment ils réussiront à intégrer la jeunesse branché des années qui s'en viennent à leur système. Comment se concillera l'alliance du passé avec la génération à venir. Interressant votre exposé.

    • François Dugal - Inscrit 21 décembre 2015 16 h 46

      Ça va mal, dit le 99%, le Canadien perd !

  • Claude Bernard - Abonné 21 décembre 2015 17 h 29

    Ôtez les «dispositifs» que reste-t-il?

    La définition de Foucault ratisse pas mal large.
    Enlevez tout ce qu'il y inclu et que subsiste-t-il de la science, de l'architecture, des religions, de la philosophie, en un mot de la civilisation.
    Même les animaux auraient un tel dispositif. si j'ai bien compris.
    Dans un sens l'univers a une structure qui crée des hiérarchies et des connections sans lesquelles il n'existerait pas.
    Il me semble que l'auteur en voulant détruire l'image des politiciens a été aveuglé par un arbre qui lui a caché la forêt.
    Comment le génie grec aurait-il pu «inventer» la démocratie, la philosophie occidentale etc... sans vivre en société avec tout ce que cela implique de «connections».
    Et les Médicis, la Renaissance, les Lumières, Paris, Venise etc...