Le sens de l’engagement russe en Syrie

L’énumération des plus récents attentats — Paris, Tunis, Beyrouth, Bamako — et la destruction d’un avion civil russe en Égypte témoignent des ramifications complexes du conflit syrien. Plus encore, la destruction d’un appareil militaire russe par la Turquie dévoile l’effroyable accélération de celui-ci et le risque d’escalade qui l’accompagne, risque accru par l’enchevêtrement des alliances et des rivalités qui caractérisent cette région et des antagonismes qui opposent les grandes puissances. Aussi, bien que la communauté internationale affiche une détermination commune à détruire Daech, la grande coalition tarde à se matérialiser.

La proximité de puissances concurrentes, comme l’Iran, la Turquie, l’Égypte, l’Arabie saoudite et Israël, a déjà fait de cette guerre l’épicentre d’un vaste conflit régional sur lequel se superpose désormais une crise opposant la Russie aux États-Unis. Aussi étrange que cela puisse paraître, à travers son implication dans la crise, la Russie mène une lutte contre l’interventionnisme américain qui s’est développé dans la foulée des guerres yougoslaves. Par son appui à Bachar al-Assad, Moscou souhaite faire de la Syrie le tombeau de cette doctrine à laquelle s’oppose également Pékin. Jusqu’ici, la Chine s’est montrée discrète, mais des voix s’élèvent et demandent une plus grande implication de sa part. L’exécution d’un ressortissant chinois par Daech en novembre a provoqué la colère de ceux qui souhaitent voir la Chine convertir sa puissance économique en puissance géopolitique. Si cela devait se produire, la Chine, qui s’oppose à toute ingérence dans les affaires d’un État souverain, adopterait la position de Moscou.

Les deux pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU ont maintes fois rappelé l’importance de se conformer à l’article 2, paragraphe 7 de la Charte des Nations unies qui pose le principe de la non-ingérence dans les affaires d’un État souverain. Pour la Russie et la Chine, le respect de ce principe constitue le meilleur gage du maintien de la paix dans le monde. C’est en ayant à l’esprit cette idée qu’il faut comprendre l’intervention russe en Syrie. Aux yeux du Kremlin, l’appui au président syrien est l’unique façon de légitimer celle-ci.

Pour l’heure, à défaut d’intervenir directement, la Chine adopte une conduite qui lui est habituelle en soutenant financièrement et politiquement la Russie lorsque ses choix politiques l’isolent. Elle vient de procéder à l’achat de 24 Sukhoi-35 et a annoncé vouloir acquérir 6 systèmes de missiles anti-aériens S-400 comme ceux que la Russie vient de déployer en Syrie. La valeur de la commande se chiffre à 5 milliards de dollars.

L’Europe des nations

Enfin, à travers le combat contre Daech, la Russie s’adresse à l’Europe, non pas celle de l’Union, mais celle des nations à laquelle elle appartient et pour laquelle elle souhaite se poser en alliée crédible et prompte à agir pour la défense de cet héritage commun. Or, les États-Unis constituent un obstacle majeur aux prétentions russes, d’autant plus que, depuis la fin de la guerre froide, Washington a su conserver une position privilégiée en Europe et consolider celle-ci à travers l’élargissement de l’OTAN.

Depuis la fin de l’URSS, la Russie s’oppose à cet élargissement, qu’elle perçoit comme une volonté américaine de la tenir éloignée des affaires européennes. Sans grand succès jusqu’ici, la Russie a tenté de miner les relations transatlantiques. C’est dans cette optique que Moscou a minimisé le rôle de l’Europe dans la crise ukrainienne, et ce, malgré les sanctions économiques et le sabotage de l’achat des deux Mistral. A contrario, la Russie a accentué le rôle des États-Unis afin de les compromettre aux yeux d’une partie de l’opinion publique européenne.

La même stratégie

À travers le conflit syrien, la même stratégie se produit. La crise des réfugiés syriens affluant par milliers dans une Europe dépassée par les événements a préparé le terrain à l’intervention russe. Le déploiement rapide d’une force de frappe en Syrie était l’occasion de se rapprocher de l’Europe tout en mettant en évidence l’irrésolution des États-Unis, dont la stratégie syrienne est un échec; les rebelles qu’ils ont armés se sont évanouis dans la nature, emportant avec eux les armes distribuées par Washington.

C’était un pari risqué. Or, les plus récents événements semblent donner raison à Vladimir Poutine, alors que la France, meurtrie par les attentats de Paris, vient de s’associer à la Russie dans sa lutte contre Daech. Mieux encore, Paris ne s’oppose plus à l’idée d’intégrer à cette lutte des armées fidèles au président syrien. Berlin et Londres se refusent pour le moment à franchir cette ligne. Or, leurs frappes visent seulement les positions de Daech, alors qu’en 2013 ce sont les forces d’El-Assad qui étaient dans le collimateur des puissances. Cette évolution sera déterminante dans la résolution du conflit. La Russie n’en espérait pas autant.

2 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 7 décembre 2015 07 h 36

    John Baird, place Maidan en Ukraine

    Cet article permet peut-être de nouer entre eux les fils d'un grand jeu se déployant présentement devant nous, par Daesch et Syrie interposés.

    Se rappelle-t-on que le ministre des affaires étrangères, à l'époque des contestations Place Maidan en Ukraine, s'était mêlé personnellement à la foule des contestataires, chose inouïe de la part d'un ministre d'un pays étranger?

    Il était déjà évident, à l'époque, que le Canada, à travers son ineffable ministre des affaires étrangères, participait à un grand jeu. Ce jeu consistait à mettre des bâtons dans les roues d'un Poutine qui aspirait alors à créer un grand marché euroasiatique au coeur duquel la Russie aurait joué un rôle de premier plan. Les USA avaient déjà le marché du Pacifique et participaient à celui de l'Europe à travers l'Otan. Poutine aurait bien voulu lui aussi avoir sa place. Mais on en a décidé autrement.

    Robert Bernier
    Mirabel

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 décembre 2015 08 h 47

    La Russie seule capable de rétablir la stabilité de l'État

    En droit international, Bachar el-Assad est le chef de l'État syrien, élu à la tête du pays en 2007 et réélu en 2007 et 2014, à la suite d'élections tout aussi discutables que celles qui ont reporté au pouvoir Erdogan en Turquie tout récemment.

    À l'ONU, le porte-parole de la Syrie est l'ambassadeur nommé par Bachar el-Assad.

    Son régime est autoritaire et sanglant. Mais quelles sont les alternatives ? Des groupes islamistes qui, s'emparant du pouvoir, se proposent d'instaurer la charia (autrement ils ne seraient pas financés par l'Arabie saoudite) et se proposent de massacrer les Alaouites (environ 12% de la population syrienne).

    On est donc loin des gentils rebelles que nos médias occidentaux nous présentent.

    En claquant des doigts, si on pouvait faire cesser cette guerre et provoquer des élections, Bachar el-Assad serait réélu parce que les dirigeants de certaines milices sont des étrangers tandis que tous les autres sont de parfaits inconnus.

    Dans un pays miné par non pas par des _rivalités_ interconfessionnelles, mais plutôt des _haines_ interconfessionnelles (alimentées par des pétrodollars), le seul moyen d'assurer la stabilité du pays, c'est par un gouvernement autoritaire et brutal. La Syrie en a déjà un: que voulons-nous de plus ?

    La coalition anti-État islamique dirigée par les États-Unis a transformé la guerre en Syrie en occasion d'affaires pour son complexe militaro-industriel; on vend des armes par milliards$ aux pays voisins apeurés.

    Seule la Russie a eu le courage de bombarder significativement la principale source de revenus de l'ÉI en bombardant ses installations pétrolières (suscitant la colère de son allié, la Turquie).