Prostitution: la loi doit être maintenue

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En cette veille de la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes, nous avons cru bon d’unir nos voix pour souligner le premier anniversaire de la Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation, entrée en vigueur le 6 décembre dernier.

Comme Justin Trudeau l’a lui-même déjà affirmé, en janvier 2014, la prostitution participe du continuum de la violence envers les femmes. Nous sommes toutes et tous à même de constater quotidiennement que la prostitution se nourrit des inégalités systémiques dont sont victimes les femmes et qu’elle entretient ces inégalités en affirmant que le consentement s’achète et en normalisant la violence envers les femmes.

Nous croyons qu’aucune femme ne devrait être criminalisée pour l’exploitation qu’elle subit et que la loi devrait être modifiée en ce sens. Les femmes dans la prostitution y sont souvent parce qu’elles sont victimes de différentes inégalités systémiques telles que la pauvreté, le racisme et le colonialisme et parce que trop peu de choix s’offrent à elles. Leur criminalisation, pour des infractions relatives à la prostitution, les vulnérabilise et rend leur sortie et leur réinsertion sur le marché du travail encore plus difficiles. Pour ces raisons, nous croyons que la Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation devrait être modifiée afin qu’aucune personne ne puisse être criminalisée pour l’exploitation qu’elle subit, et ce, peu importe l’endroit où elle se trouve.

Nous invitons également le gouvernement à résister aux pressions visant à permettre la vente et l’achat des actes sexuels d’autrui. La criminalisation de l’achat et de la vente d’actes sexuels d’autrui incluse dans la Loi sur la protection des collectivités et des victimes d’exploitation représente une avancée considérable pour le droit à l’égalité et à la sécurité de toutes les Canadiennes. Il nous apparaît primordial de préserver et de bonifier cette avancée afin de faire du modèle nordique un modèle canadien d’égalité et de justice. Mais au-delà de ce renversement de paradigme, et à l’instar des États qui sont de plus en plus nombreux à choisir le droit des femmes de ne pas être prostituées, le Canada doit faire plus pour les femmes dans la prostitution.

Finalement, il est crucial que toute consultation sur la loi inclue les groupes féministes travaillant, dans une perspective d’égalité, directement auprès des femmes dans la prostitution ou qui en sont sorties de même que les groupes de survivantes.

Bien qu’une minorité soucieuse de défendre ses intérêts économiques prenne beaucoup de place dans le débat public, nous croyons qu’il est impératif d’écouter les groupes qui proposent une analyse prenant en compte le sexisme, le racisme et la violence de la prostitution. Ces groupes, qui souvent luttent depuis des décennies contre les inégalités qui affligent les femmes, savent qu’il importe d’offrir des solutions réelles à la prostitution et d’adopter des mesures concrètes pour combattre la pauvreté et la violence envers les femmes. Ces groupes savent également que le racisme et le colonialisme sont des facteurs importants de vulnérabilité et qu’ils sont répétés, promus et renforcés par l’industrie du sexe. Les femmes autochtones, plus que toutes autres, sont particulièrement ciblées par la prostitution, et cet état de fait ne saurait être considéré comme anecdotique.

Le témoignage des survivantes de la prostitution est également crucial à une compréhension pleine et entière d’un phénomène qui ne saurait se résumer à un choix individuel. De nombreuses survivantes, de par le monde et partout au Canada, bravent chaque jour railleries, menaces et opprobre pour dénoncer la violence de la prostitution et exiger davantage de solidarité et d’égalité. Il est essentiel que leur voix soit au coeur de la discussion.

À la veille de la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes, nous interpellons le nouveau gouvernement afin qu’il prenne les mesures nécessaires pour lutter contre toutes les formes de violence envers les femmes, y compris la prostitution.

* Ont aussi signé ce texte : Dawn Lavell Harvard, Ph. D. (Association des femmes autochtones du Canada), Kim Pate (Association canadienne des sociétés Élizabeth Fry), Lisa Steacy (Association canadienne des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel), Nathalie Duhamel (Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel), Maïra Martin (Action ontarienne contre la violence faite aux femmes), Keira Smith-Tague (Vancouver Rape Relief and Women’s Shelter), Brigitte Poupart (comédienne et metteure en scène, Montréal), Manon Barbeau (directrice du Wapikoni mobile, Montréal), Aurélie Lanctôt (étudiante en droit, Montréal), Ariane Émond (journaliste indépendante et animatrice), Michèle Audette (conseillère stratégique et conférencière, Québec), Marc Séguin (artiste visuel, Montréal et New York), Nicolas Grenier (artiste visuel, Montréal et Los Angeles), Michèle Rouleau (productrice, Montréal), Éve Lamont (cinéaste, Montréal), Kim O’Bomsawin (réalisatrice, Montréal), Dominique Boisvert (écrivain, Scotstown), Carole Laganière (cinéaste, Montréal), Maguy Metellus (animatrice, Montréal), Marquise Lepage (réalisatrice, Montréal), Françoise Guénette (journaliste indépendante et animatrice, Québec), Vincent Levesque (We Are Wolves et artiste visuel, Montréal), Jacques B. Gélinas (essayiste et conférencier, Québec), Alexandre Domingue (président, Post-moderne, Montréal), Carole Poirier (députée d’Hochelaga-Maisonneuve, porte-parole Relations internationales, Francophonie, Condition féminine et Habitation), Martine B. Côté (consultante en communication, Montréal), Patrick St-Louis (vice-président, MSB Ressources globales, Boucherville), Sophie Bissonnette (cinéaste, Montréal), Yolande Geadah (auteure, Montréal), Francine Descarries (professeure, UQAM), Sandrine Ricci (chercheuse à l’UQAM), Delphine Collin-Vézina (directrice, centre de recherche sur l’enfance et la famille, Université McGill), Richard Poulin (professeur associé, Institut de recherches et d’études féministes (IREF), UQAM), Diane Lamoureux (professeure au Département de science politique de l’Université Laval), Marie-Andrée Roy (professeure titulaire, directrice du Département de sciences des religions, UQAM), Marie-France Labrecque (professeure émérite de l’Université Laval), Francine Saillant (professeure au Département d’anthropologie de l’Université Laval), Sylvie Morel (professeure titulaire au Département des relations industrielles de l’Université Laval), Manon Bergeron (professeur en sexologie, UQAM), Rose Dufour (fondatrice, La maison de Marthe, Québec), Thérèse Mailloux (spécialiste égalité femme-homme, Québec) et Martin Dufresne (porte-parole de Zéro macho, Montréal).


 
2 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 5 décembre 2015 08 h 51

    Non, la loi conservatrice doit être remplacée

    Les tribunaux canadiens ont jugé inconstitutionnels trois articles majeurs du Code criminel canadien entourant la prostitution.

    Les travailleuses du sexe qui ont provoqué ce changement soutenaient que l’acharnement des policiers contre les maisons closes, les agences d’escortes, et les salons de massages, jetaient les femmes à la rue. Or c’est précisément là où elles sont les plus vulnérables.

    Donc les tribunaux ont cassé la législation canadienne parce qu’essentiellement, elle jette les prostituées à la rue et, conséquemment, viole l’article 7 de la Charte canadienne des droits et libertés qui garantit le « droit à la vie, à la liberté et à la sécurité ».

    La nouvelle loi du gouvernement Harper ne contient rien qui protège les travailleuses du sexe.

    C’est simplement un changement de paradigme; on criminalise la demande plutôt que l’offre de services sexuels. Et ce, dans un pays où les rapports sexuels entre adultes consentants sont jugés constitutionnels depuis des décennies.

    La seule manière d’offrir un encadrement légal qui soit sécuritaire pour les praticiennes du sexe est de légaliser leur métier en l’encadrant sévèrement.

    Cet encadrement, c'est un permis d'exploitation (nécessitant l'implantation de mesures de sécurité et des inspections) et un permis d'exercice pour chaque praticienne (sujet à des examens périodiques et des entrevues hors de son milieu de travail).

    Bref, l’approche proposée ici repose sur une politique de réduction des méfaits. Il ne s’agit donc pas de combattre la prostitution puisque des siècles de répression ne font que la réduire à la clandestinité.

  • Nicole Kennedy - Abonné 5 décembre 2015 11 h 36

    Osons dire non à une pratique inégalitaire!!

    La loi entrée en vigueur le 6 décembre 2014 propose une approche inédite au Canada afin d'aborder la question de la prostitution. Elle affirme que la prostitution, i.e. La pratique d'acheter des actes sexuels, n'est pas compatible avec la recherche d'égalité entre les femmes et les hommes. Tous les articles du code criminel abordant la prostitution ont, jusqu'au 6 décembre 2014, visé la protection des "bonnes moeurs" jamais ils n'ont reconnu que c'est une société patriarcale qui produit la prostitution. On s'acharnait sur les femmes dans la prostitution, considérées comme "mauvaises" pour la bonne société, mais jamais au principe même de la marchandisaition du corps des femmes. La nouvelle loi met l'accent sur la pratique inégalitaire, voire violente, des hommes achetant des actes sexuels. Et ils doivent cesser!! Pour être cohérent, le nouveau gouvernement doit retirer de la nouvelle loi toute criminalisation des personnes dans la prostitution, mais doit agir pour faire savoir que la prostitution est une pratique ancrée dans les rapports sociaux de pouvoir qui a fait son temps.