Les intouchables

Le rapport de Dominique Payette sur les radios poubelles, intitulé « L’information à Québec, un enjeu capital », a suscité de nombreuses critiques.
Photo: Clément Allard Le Devoir Le rapport de Dominique Payette sur les radios poubelles, intitulé « L’information à Québec, un enjeu capital », a suscité de nombreuses critiques.

La chronique de Stéphane Baillargeon intitulée « Je suis Radio X » m’a laissé perplexe. C’est d’autant plus désolant que ce n’est pas ce à quoi il nous a habitués. La liberté de chronique est une chose, mais la référence au rapport de Dominique Payette intitulé L’information à Québec, un enjeu capital me semble lacunaire. Réduire le rapport à une conclusion et à une note de bas de page qui lui déplaît illustre un manque de rigueur. Il y a dans ce rapport de solides arguments et des références robustes.

Prenons les conclusions énoncées concernant la couverture politique des radios en cause. Elles sont faites à partir d’une méthodologie annoncée. Les résultats ne sont pas de Mme Payette, mais bien d’une méthode d’analyse qui vise à établir des faits. La référence du chroniqueur à l’orientation politique de Mme Payette est simplement tendancieuse. Le fait qu’elle soit péquiste n’est pas une donnée de l’analyse ni une variable cachée. Au lieu de conclure par la suite que le jupon de Mme Payette dépasse, il aurait été plus journalistique de faire un examen des liens politiques et économiques des propriétaires de radios X. La réaction de certains politiciens de la CAQ aurait été plus éclairée.

Offense publique, offense privée

Le titre qui se veut accrocheur indique clairement un rattachement éditorial aux radios X. Je veux bien que certains passages tempèrent cette adhésion, mais un titre demeure un titre. M. Baillargeon peut bien être Radio X si ça lui chante, mais je ne vois pas comment on peut rejeter en bloc le rapport de Mme Payette, notamment au chapitre des contradictions majeures quant aux propos qui ne se tolèrent absolument pas dans les rapports interpersonnels et dans le milieu de travail, par exemple, et ce qui se fait sur les ondes de ces radios.

En quoi l’offense publique serait-elle moins grave qu’une offense privée ? Comment ce qui est inadmissible dans l’espace privé ou l’espace du travail deviendrait-il admissible dans l’espace public ? Si la perspective est bien l’intérêt public, comment ne pas prendre la défense des citoyens et des citoyennes agressés à répétition par ces animateurs radiophoniques ? C’est l’exemple d’un des éléments essentiels à la réflexion publique abordés dans ce rapport qui se trouvent balayés du revers de la main par le chroniqueur.

Par ailleurs, il y a un écart qualitatif insoutenable entre la finesse d’analyse de cette recherche et les propos tenus sur ce rapport. Les femmes auraient-elles moins le droit d’exercer une critique sociale que les hommes ? Voilà une autre dimension qui passe sous le radar du chroniqueur.

Parlons des « inquiétantes bêtises liberticides de Mme Payette ». Le propos est si peu argumenté qu’il en est difficile à attaquer. Nous retrouvons là le raccourci servi ad nauseam par le milieu de la presse pour réclamer un espace en dehors du social pour les entreprises de presse et les journalistes. Cet espace intouchable n’existe pas. Nous devons convenir que les entreprises de presse ne sont pas hypocrites, elles annoncent clairement leurs couleurs ; elles s’annoncent comme des entreprises. Il nous reste socialement à en tirer les conclusions et à mesurer si l’autoréglementation fonctionne au service du bien commun. À peu près partout ailleurs en société, la réglementation est nécessaire, mais sur une composante essentielle de la démocratie, le laisser-faire serait adéquat. Surprenant, puisque après une vingtaine de commissions d’enquête, études, groupes de travail portant sur l’information au cours des dernières décennies, aucune, mais aucune des recommandations émises ne fut jamais retenue ou prise en considération.

Quant au Conseil de presse dans sa forme actuelle, anémiée, édentée, sous-financée, il se révèle au fil d’une crise à l’autre d’une efficacité toute relative. Le fameux modèle britannique sur lequel on se plaisait si bien à correspondre fut joliment déboulonné par le juge Leveson. Dans son rapport, le très honorable juge démolit aussi toute la question de l’aliénation du milieu journalistique en présence de normes sociales. Rien n’y fait, le chroniqueur se fait délétère envers le rattachement obligatoire à la mécanique même caduque de l’autoréglementation. Pas de réglementation, sans autoréglementation, que reste-t-il de manière formelle pour protéger l’information ? Certes pas l’ego démesuré des chroniqueurs de tout acabit, pas plus que le lien incestueux de certains d’entre eux avec le monde politique, toutes tendances confondues.

Et les journalistes ?

Qu’advient-il des journalistes dans tout cela ? Nous devrions dire ceux qui restent. Le citoyen désire une information libre. Il ne veut pas qu’elle soit soustraite au monde politique pour la voir compromise dans des zones d’influence ou d’intérêts des grands conglomérats. Une seule avenue devient alors possible pour protéger l’information. Il faut protéger le journaliste, les sources journalistiques et favoriser le journalisme d’enquête. Si socialement nous accordons aux journalistes le droit de restreindre de l’information aux instances politiques et judiciaires, nous devons socialement avoir une contrepartie, et cette contrepartie ne peut être autre chose que l’exercice déontologique de la profession. Je me souviens jusqu’à quel point un journaliste s’était révolté d’une référence faite aux radios poubelles comme argument critique de la profession. Mais dans ce laisser-aller généralisé, faut-il se surprendre de l’amalgame ?

Comment peut-on accorder les mêmes privilèges à ceux qui font un nécessaire et rigoureux travail d’enquête journalistique qu’à ceux qui font de l’offense une profession, qui attaquent tout ce qui est progressiste au nom d’intérêts rétrogrades, se nourrissant de sexisme, de racisme, ridiculisant les écologistes et les mouvements communautaires ? On ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac, comme s’il fallait accorder la même protection à ceux qui font de l’information et ceux qui font de la désinformation. Les journalistes se desservent.

La dérive actuelle ne peut que conduire à la création d’une caste de reproduction des pouvoirs en place, et la critiquer au nom du bien commun deviendrait liberticide. Désolante perspective.

Le déclencheur

« Les solutions de ce “rapport poubelle” choquent tout autant. Elles pointent toutes vers l’encadrement des médias. En rapatriant le champ des communications au Québec. En forçant l’adhésion au Conseil de presse. C’est l’envie du pénal, encore une fois… »

— Stéphane Baillargeon, Je suis Radio X, Le Devoir, 9 novembre.
7 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 19 novembre 2015 08 h 00

    Des années utopiques

    Allons nous être capable un jour de prendre la hauteur qu'a connue la génération précédente, j'ai l'impression qu'en dehors du confort et de la fortune qu'il n'y a pas grand chose qui importe, enfin je suis un viel homme et a la veille de lever les pattes, peut etre que les années soixante ont étés de grandes années d'utopies , peut etre est-ce la vie elle meme qui est fait ainsi, quelques fois j'envie les betes qui n'ont pas ces préocupations

  • Jacques Lamarche - Abonné 19 novembre 2015 08 h 11

    Qui tire les ficelles!

    Il y a ceux qui font la radio et qui amusent un public! Le discours est de bas niveau, mais il rejoint la masse.

    Il y a les autres, dissimulés, qui les engagent et les payent pour semer des idées, entretenir des préjugés, inculquer une culture qui discrédite le collectif et tout effort d'affirmation nationale!

    C'est une radio d'affaires qui, par personnes interposées, investit dans le politique! Et la démocratie serait bien servie!

  • Pierre Grandchamp - Abonné 19 novembre 2015 09 h 42

    Pas facile de contrer un système. "Les journalistes se desservent!"

    J'apprécie ce texte,de quelqu'un qui connait le monde des communications, qui donne un autre son de cloche. Que de bêtises au nom de la liberté d'expression!

    Il est évident que, à Québec, cette gangrène rend l'atmosphère viciée. La légèreté et la désinvolture avec lesquelles certains policitiens, et certains journalistes, ont banalisé l'affaire me semblent inquiétantes!

    "Comment peut-on accorder les mêmes privilèges à ceux qui font un nécessaire et rigoureux travail d’enquête journalistique qu’à ceux qui font de l’offense une profession, qui attaquent tout ce qui est progressiste au nom d’intérêts rétrogrades, se nourrissant de sexisme, de racisme, ridiculisant les écologistes et les mouvements communautaires ? On ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac, comme s’il fallait accorder la même protection à ceux qui font de l’information et ceux qui font de la désinformation. Les journalistes se desservent."

  • Benoit Thibault - Abonné 19 novembre 2015 10 h 41

    Parce que la vie n'est pas un match de hockey

    Merci pour ce texte très éclairant.
    On a l'impression que la désinvolture et la légèreté de certains politiciens et journalistes c'est comme un match de hockey ou on doit profite de toute les occasions, même les coups vicieux, pour battre l'adversaire.
    C'est démontrer bien peu de courage.
    Non la vie n'est pas un match de hockey, ce serait intéressant que les radios poubelles en prennent conciense.

  • Raynald Richer - Abonné 19 novembre 2015 14 h 01

    Vendre de l'influence

    Merci pour cette intervention pertinente, il y en a trop peu sur ces intouchables.

    Il y aurait beaucoup à dire sur les médias et surtout sur leurs incapacités à s’autocritiquer, mais contentons-nous de dire comme vous le faites si bien que ce sont des entreprises privées.

    Des entreprises qui produisent des informations et qui survivent en vendant de l’influence. Une influence que l’on nomme parfois publicité, parfois éditorial et souvent que ne nomme tout simplement pas.

    Un bel exemple de cela est le commentaire de Richard Courchesne, animateur à CKYK radio X, “a déclaré à son émission que puisque 40 % de son salaire était assumé par les différents concessionnaires automobiles de la région, il ne parlera jamais contre les concessionnaires. Pourquoi ? Il l’a confié en toute « transparence », en toute « franchise » : il a appris une chose dans la vie, « ne pas mordre la main qui [le] nourrit ».

    ref.:http://www.ledevoir.com/societe/medias/445838/cons