Aveux, confessions, espérances

Depuis plus d’un quart de siècle, je suis professeur en sciences de l’éducation à l’UQAM. […] Je quitterai prématurément ce milieu sous peu, pour des raisons qui ont beaucoup à voir avec la réforme québécoise de l’éducation.

J’étais chroniqueur en éducation au Devoir au milieu des années 1990 quand ce grand chantier de réflexion collective sur l’aggiornamento de notre système scolaire appelé États généraux de l’éducation a été lancé. À ce moment, une collègue de ce journal m’a fait une remarque qui n’a cessé de me hanter depuis, alors que sa pertinence devenait de plus en plus grande. Elle soutenait que la constitution de ce chantier l’inquiétait parce qu’on n’y avait pas prévu de comité scientifique. L’avenir allait lui donner entièrement raison.

Ces États généraux ont donc débouché sur la réforme, une très vaste et très novatrice proposition pour l’essentiel imaginée au ministère de l’Éducation et dans les facultés d’éducation.

Je suppose que, quelque vingt ans plus tard, toute personne de bonne foi conviendra des propositions suivantes :

1 ) Cette réforme a été un échec dans la mesure où elle n’a pas rempli les promesses que ses concepteurs avaient placées en elle, tout particulièrement auprès des populations fragiles, en difficulté et ayant propension au décrochage qui devaient en bénéficier.

2 ) Cet échec était prévisible au vu de la littérature scientifique pertinente et a même été prédit par quelques personnes, un groupe dont je fais partie.

3 ) Le succès de la réforme, s’il avait eu lieu, aurait constitué un véritable événement qui aurait amené nombre de chercheurs au fait de la littérature scientifique et philosophique pertinente à se pencher sur ce singulier cas du Québec, qui aurait à leurs yeux été une sorte d’énigme à résoudre. Ce ne fut pas le cas.

4 ) La réforme de l’éducation a été un très substantiel détournement des États généraux : ceux-ci réclamaient un rehaussement curriculaire, celle-là a mis en avant une mutation de la pédagogie, où la pratique de projets et la notion de compétence occupaient une place prépondérante.

Idées fausses

Non seulement, en sciences de l’éducation et au ministère de l’Éducation, ignore-t-on généralement ce que la recherche crédible permet d’avancer, non seulement des idées qui ailleurs seraient tenues pour peu crédibles sont-elles acceptées dans l’université comme au ministère, mais il circule en plus dans ces milieux nombre d’idées démonstrativement fausses et en certains cas dangereuses. Faut-il s’étonner, dès lors, que, dans mon milieu de travail, on ait pu faire de la place à l’astrologie comme moyen d’orientation scolaire (c’est le sujet d’un mémoire soutenu à l’UQAM) ou que le créateur de la synergologie, une pseudoscience notoire, puisse travailler chez nous à un doctorat en éducation appliquant à l’éducation cette pseudoscience ?

Le milieu des sciences de l’éducation est un milieu relativement fermé, composé de gens qui restent entre eux et qui disposent néanmoins, avec le ministère, d’un énorme pouvoir sur l’adoption des politiques publiques, de ressources et de capital — tout court, comme institutionnel —, sans guère avoir à véritablement rendre de comptes même quand ce qu’ils avancent et proposent n’a guère de légitimité épistémique.

J’ai proposé à ce propos de parler d’une « funeste alliance », celle qui lie des facultés universitaires d’éducation se félicitant de la valeur de leurs travaux en raison de leur adoption par les politiques publiques, et du ministère, se félicitant de son côté du sérieux de ses décisions parce qu’elles seraient fondées sur de la recherche émanant de facultés universitaires en éducation.

On aura compris que, à l’UQAM comme dans les autres institutions concernées, l’adoption, la défense, puis l’implantation de la réforme, tout cela ne pouvait se faire sans une grande violence exercée contre les opposants, peu nombreux au demeurant.

Je dirai simplement qu’à part être mis à pied, j’aurai payé personnellement et professionnellement tous les tributs qu’il y avait à payer pour dire ce que j’ai dit et que j’ai même dû me résoudre à aller sur la place publique pour me faire entendre, puisque cela était à peu près impossible au sein des murs de mon université.

Cercle fermé

J’ai suggéré et je maintiens que l’épisode de la réforme donne assez fortement à penser qu’il existe au Québec, en éducation, une sorte de cercle fermé s’apparentant à une nomenklatura qui rend extrêmement difficile non seulement l’expression de positions critiques ou dissidentes, mais aussi une sorte d’impartialité informée devant ce qui est avancé. Le Conseil supérieur de l’éducation avait été pensé, entre autres, afin de permettre une perspective citoyenne et critique sur le monde de l’éducation : mais il ne peut manifestement jouer ce rôle quand il est largement composé de gens qui ont conçu ou promu ce qu’ils doivent juger (ce qui explique sans doute que l’échec de la réforme semble toujours être la faute des autres, et notamment des enseignants, des syndicats, des médias qui n’ont rien compris ou ont été mauvais joueurs). Un comité de sages pourrait sans doute être imaginé qui jouerait ce rôle d’observateur impartial.

La suggestion à laquelle je suis le plus attaché, celle sur laquelle je fonde mes plus grandes espérances, concerne toutefois la formation des maîtres. Les facultés de sciences de l’éducation devraient recentrer sur elle leur mission, et former des maîtres hautement cultivés, au fait de la recherche scientifique, et, pour ce qui est du secondaire, possédant une solide formation disciplinaire acquise à l’université dans les domaines pertinents. Elles devraient enfin renoncer à ce clientélisme qu’elles pratiquent sans retenue et devenir des véritables filières d’élite.

Je nous souhaite la lucidité et le courage que tout cela demandera de nous.

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du dernier numéro (18-1, Automne 2015 – hiver 2016) de la revue Argument.
17 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 17 novembre 2015 04 h 30

    Modernité oblige, à dire vrai, il faut céder la place aux comptables.

    Je lis dans le texte de Normand Baillargeon que cette réforme a été un échec. Entre autres, il parle pour le cité, d'«une sorte de cercle fermé s’apparentant à une nomenklatura qui rend extrêmement difficile non seulement l’expression de positions critiques ou dissidentes, mais aussi une sorte d’impartialité informée devant ce qui est avancé.»

    En présumant qu'il a probablement raison, ce genre de cercle fermé entre dans la logique d'une certaine modernité. Est-ce possible que l'approche de ce genre de cercle fermé repose d'abord et avant tout sur un raisonnement comptable?

    Je n'en serais vraiment pas surpris, d'autant plus que c'est la couleur prédominante, que l'on observe dans tout ce qui concerne une certaine modernité. En plus, force est de constater que ces cercles fermés ne s'embourbent pas dans ce qui pourrait sembler contradictoire, à comparer avec le regard lucide d'un observateur, comme celui de Normand Baillargeon ou de d'autres comme lui. Les comptables ne supportent pas d'autres valeurs que les leurs.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 17 novembre 2015 08 h 50

      L'inconstestabilité de dogme ne devrait pas avoir sa place dans les sciences. Je ne perçois pas dans l'origine du phénomène, qui ne touche effectivement pas que l'éducation, ce "raisonnement compatible", mais plutôt le désir avide de pouvoir, si humain.

    • Yves Corbeil - Inscrit 17 novembre 2015 10 h 04

      Cette nomenklatura dénoncé existe dans toute les sphères de nos sociétés pas seulement en éducation. Regardez tous le tour de vous et vous allez constaté que les complots pour contrôler et influencer les opinions sont généralisé.

      La santé et notre alimentation ''intensivée'' qu'on nous dit contrôler.

      Le pouvoir, les menaces, le contrôle et les guerres qu'on nous prétends nécessaire pour notre sécurité et prospérité économique.

      La corruption et la collusion qu'on nous dit maintenant contrôler bien oui.

      Et on continue sans fin avec toutes sortes de contradiction plus ridicule les une des autres qu'on nous fait avalé à ptite cueillère.

      Vivrons-nous un jour une époque comme celle de la montée du Parti Québécois après les libéraux de Lesage, toutes cette qualité d'intellectuels et de brillants universitaires qui décident d'un bloc de s'investir pour leur peuple et nom pour leurs poches et nous font faire un bond incroyable dans le temps.

      Et pourquoi ça a arrêté là, si vite. D'où est venu le complot qu'on a pas vu venir et qui a mis un frein à cette incroyable réveil du peuple avec des dirigeants pour le peuple.

      M.Baillargeon, la meilleure des chances pour la suite de vos projets. J'ai confiance que vous saurez faire bouger les choses même de l'extérieur de l'institution.

    • François Dugal - Inscrit 17 novembre 2015 12 h 58

      Il faudrait également rappeler aux tenants de la modernité que ça fait un sacré bout de temps que deux et deux font quatre.

  • François Dugal - Inscrit 17 novembre 2015 08 h 49

    Il a raison

    Dans ce texte, monsieur Baillargeon a raison sur toute la ligne. Les échecs à répétition de toutes ces réformes à gogo n'ont qu'un seul but : maintenir en place des "idéateurs pédagogiques" qui planifient sciemment des échecs afin d'assurer leur pérennité.
    La principale qualité d'un enseignant est d'être cultivé.
    Il faut, de la part d'un élève, faire un effort pour apprendre.
    Lire, écrire, compter, c'est la base de la démocratie.

    François Dugal, enseignant à la retraite.

  • Marc Bourdeau - Abonné 17 novembre 2015 08 h 59

    Les astrologues et autres fumistes

    De nombreux enseignants, professeurs d'université et étudiants y croient, notamment les étudiants en sciences (?) de l'éducation, plus ou moins qu'ailleurs? Pourquoi?

    Faudrait voir. Combien, quelle proportion? De même pour la pensée transmise à distance, et autres fariboles. L'éducation devrait mettre à plat puis démonter toutes ces pseudo-sciences. Mais c'est impossible, n'est-ce pas?

    Allons donc, même en sciences de l'éducation. Le mal est partout! L'éducation des futurs enseignants, ça sert à quoi?

    J'apprécie énormément Monsieur Baillargeon avec son insistance sur la culture générale, ses tendances humanistes, son soutien à la liberté. Il est un Diderot québécois. La vie n'est pas facile pour ces gens-là. À ce qu'il conclut, il n'y aurait pas de place pour eux en 'sciences' de l'éducation. Hélàs!

  • Yves Corbeil - Inscrit 17 novembre 2015 10 h 27

    Un désastre humanitaire

    Les économistes sont aux pouvoir partout sur la planète. Ils règnent en maitre sans aucunes véritables menaces et nous sommes condamné à constater l'ampleur du désastre sociale que leur volonté nous imposent. Où cela s'arrêtera-t-il?

    Sommes-nous devenu aussi amorphe pour ne pas réagir avant qu'il ne soit trop tard. j'espère que non parce que le point de non retour est à notre porte.

  • Pierre Fortin - Abonné 17 novembre 2015 10 h 59

    Nos monstres administratifs

    Monsieur Baillargeon, il est révoltant que vous ayez été écarté pour des raisons qu'on imagine liées à votre engagement en éducation et en formation des maîtres. Cette nouvelle est attristante car vous êtes un des rares à remettre en question cette satanée réforme dont les fondements ne sont pas si mauvais mais dont l'implantation a donné lieu — comme à chaque modification du système — à toutes les improvisations et mené au sacrifice d'un grand nombre d'enfants.

    Or jamais on ne consulte au préalable ceux qui seront contraints de mettre en application les grands desseins ourdis dans les hautes sphères, à l'écart de la réalité scolaire. Qu'on le veuille ou non l'école c'est la classe, un prof avec ses élèves, et aucune réforme en éducation ne fonctionnera si elle ne se fonde pas sur l'apprentissage que fait l'enfant.

    Le ministère et les commissions scolaires sont devenus de grosses organisations qui tournent sur elles-mêmes en n'ayant à répondre de leurs actions que pour satisfaire un cadre budgétaire. Quel directeur d'école, dont la loi fait pourtant le directeur pédagogique, peut assurer que les élèves relevant de son autorité reçoivent les services éducatifs auxquels ils ont droit? Ils sont trop peu nombreux à se mêler de pédagogie en soutenant leurs enseignants.

    Quand exigera-t-on de nos monstres administratifs qu'ils fassent la démonstration qu'ils assument convenablement la mission qui leur est confiée? Les commissaires et les directeurs généraux de nos commissions scolaires ont des comptes à rendre et il est troublant que leur silence ne soit jamais questionné.

    Espérons que votre mise à pied ne vous fera pas taire, Monsieur Baillargeon. Notre système d'éducation souffre trop de carences et de déficiences pour que ceux qui s'y dévouent se taisent sur ordre. Et, si à quelque chose malheur est bon, vous aurez au moins retrouvé votre entière liberté de parole.

    • François Dugal - Inscrit 17 novembre 2015 16 h 23

      Monsieur Baillargeon est cultivé; voilà pourquoi il est ostracisé.