Choisissons Sun Tsu et non Clausewitz

Des techniciens de l'armée française devant un avion de combat, le 12 octobre dernier
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse Des techniciens de l'armée française devant un avion de combat, le 12 octobre dernier

Une fois passé le temps de la sidération, une fois accompli le travail du deuil et une fois sorti de l’horreur suscitée par les massacres de Paris, il serait bon que le président François Hollande s’interroge sérieusement avec ses conseillers — pas seulement avec les généraux — et avec les autres chefs d’État sur les causes lointaines et proches de la radicalisation de tant d’organisations terroristes et de tant de jeunes — issus de nos pays et d’ailleurs — qui répondent aux attaques qui les visent par des actes terroristes dirigés contre nous. Hélas, après la sidération des attentats, la réponse des leaders politiques est tout aussi sidérante : les mêmes maux sont élevés en solution.

Encore une fois, nous risquons de privilégier la force des armes plutôt que la diplomatie, en optant pour une guerre à la Clausewitz plutôt qu’un vrai travail, selon la proposition bien plus sensée de Sun Tsu, sur les causes des violences en cours, notamment au Proche-Orient. Ce sont ces deux généraux — le premier était prussien et le second chinois — que j’ai mis en scène dans Généalogie de la violence (Mémoire d’encrier, 2015), en signalant que la complexité des conflits en cours et notre massive implication militaire nous invitent, plus que jamais, à nous rallier à la position de Sun Tsu.

En écho à G. W. Bush se lançant en guerre pour la défense de nos valeurs au lendemain du 11-Septembre, les dirigeants politiques de la France annoncent qu’il faut viser « l’ensemble des capacités du groupe État islamique, des centres d’entraînement à ses terminaux pétroliers » (le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, dans un entretien au Journal du dimanche). C’est l’appel à la guerre totale, selon la doctrine de Clausewitz.

Exporter la guerre au nom d’une paix recherchée

Nous avons porté la guerre un peu partout, sur des terres étrangères, et ce, depuis longtemps déjà. Aujourd’hui encore, nous le faisons au nom de la promotion des droits de la personne, de la défense de nos valeurs et du souci — bien légitime, il est vrai — de notre sécurité. Valeurs, droits de la personne et manières de vivre sont encore trop souvent pensés sur l’axe de notre philosophie et de notre propre histoire, dans l’oubli du fait que nous vivons dans un monde globalisé en voie de devenir multipolaire. Forts de la conviction que le bon droit est de notre côté, nous continuons à exporter la guerre et les armes au nom même d’une paix qu’on prétend poursuivre. Nos avions, nos drones et nos soldats tuent sans qu’on nous fasse vraiment connaître l’ampleur des immenses destructions que nous infligeons, là-bas, à des populations civiles prises, elles aussi, au piège.

Comme un boomerang, la guerre que nous menons au Proche-Orient nous rejoint, chez nous, avec une violence qui devrait nous réveiller. Penserons-nous à apporter une autre réponse — diplomatique, politique, éthique — ou nous laisserons-nous encore une fois gagner par l’hubris de la toute-puissance de nos armements ? Il nous faut une pause pour penser, un recul pour nous réorienter. Au temps d’aujourd’hui qui est dominé par des guerres asymétriques menées à l’échelle du monde, on ne peut que s’attendre, hélas, à la multiplication d’événements meurtriers visant des civils — 80 % des morts sont des civils dans les guerres d’aujourd’hui — et ayant lieu aussi dans nos propres pays.

L’industrie des armes

Parlant de l’industrie des armes, je crois opportun de reprendre ici une note figurant dans mon livre Généalogie de la violence : « Sous la présidence socialiste de François Hollande, le secteur économique qui a connu la plus grande croissance est celui de l’industrie des armes. Les entreprises d’armement ont contribué en moyenne à 24 % du total des exportations françaises sur la période allant de 2010 à 2013. Selon les chiffres présentés par le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, les commandes nouvelles d’armements à l’exportation ont grimpé de 43 % en 2013, pour atteindre 6,87 milliards d’euros. Par ailleurs, la France intervient militairement depuis 2013 au Mali, en Centrafrique, en Irak [et en Syrie]. »

Dans le seul domaine des avions de combat multirôle, Dassault a annoncé la vente, pour 2015, de 24 Rafales à l’Égypte et de 24 autres au Qatar ; des négociations sont en cours pour de possibles livraisons de 36 appareils à l’Inde et d’un nombre, encore non déterminé, à l’Arabie saoudite. La France se situe aujourd’hui au troisième rang pour la fabrication d’armements, immédiatement après les États-Unis et la Russie.

Le terrorisme contemporain est un vrai piège pour la pensée, pour celle des leaders politiques comme pour celle de la population en général. Espérons que la sidération qui est la nôtre au lendemain des massacres de Paris, de Beyrouth, d’Ankara, de Tunis et de Bagdad ne nous empêchera pas de nous poser les bonnes questions en débusquant les enjeux idéologiques, économiques, politiques et éthiques qui se cachent derrière « nos procédures de construction de l’ennemi », nos interventions de police à travers le monde et notre industrie des armements. Penser d’une manière autocritique devrait être notre premier acte de résistance.

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7 commentaires
  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 16 novembre 2015 09 h 47

    Nous et nos gouvernements

    Je suis tout à fait d'accord avec la dernière phrase " Penser d’une manière autocritique devrait être notre premier acte de résistance.". Cependant, bien que partageant la signification générale du texte, j'ai deux réserves à faire.

    La première concerne l'emploi du nous dans tous le texte qui laisse supposer que les agissements de nos gouvernements sont fidèles à ce que nous voulons. Sans nier la responsabilité de chacun et chacune dans la vie politique il ne faut pas aussi nier que nous sommes avant tout dans des démocraties formelles. Les sanctions électorales nous donnent l'illusion de choisir nos représentants et le matraquage idiélogico-médiatique tient lieu d'information. Faut-il rappeler le rôle crucial joué par l'affaire des " fausses couveuses saccagées" dans le discours du président Bush lors de la première intervention américaine. Vous souvenez-vous des "fausses armes de destruction massive "inventer pour justifier l'intervention en Irak.

    La deuxième réserve est au sujet de la phrase "Valeurs, droits de la personne et manières de vivre sont encore trop souvent pensés sur l’axe de notre philosophie et de notre propre histoire, dans l’oubli du fait que nous vivons dans un monde globalisé en voie de devenir multipolaire." Doit-on comprendre que, à l'instar d'un monde multipolaire, les valeurs, les droits de la personne, les manières de vivre doivent être "multipolarisées " c'est à dire relativisées. L'égalité homme-femme, le refus de la polygamie, la liberté d'expression, ...pour ne citer qu'eux seraient-ils donc négociables au gré des philosophie ou de l'histoire . La paix serait-elle à ce prix là.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 16 novembre 2015 10 h 44

    Ça ne dit malheureusement pas comment faire face à la crise actuelle. L'histoire colonialiste ne se refait pas, les contentieux réels du néo-colonialisme financier actuel doivent être dénoncés et situés dans la responsabilité occidentale de ce qui arrive au MO, mais aller jusqu'à dire qu'il ne faut pas réagir militairement, si j'ai bien compris le propos, je ne suis pas d'accord. Je pense au Daesh, mais je pense aussi à Al-Assad, je pense au peuple syrien et à tous les déporté(e)s qui doivent un jour revenir dans leur pays pour le reconstruire avec l'aide humanitaire du monde entier. C'est ça le but : redonner leur territoire aux peuples dispersés par la guerre pseudo-idéologique de Daesh, leur barbarie. Je ne vois vraiment pas comment éviter la guerre sur le terrain. J'ai peur bien sûr que ces attaques soient surtout un prétexte pour jouer les purs et vendre encore plus d'armes et récolter encore plus de pétrole et consolider l'emprise occidentale sur les ressources au détriment des peuples, mais on ne peut non plus rester les bras croisés. Ici, nous sommes loin, comment peut-on penser pour la France qui est si près du front maintenant, qui est en première ligne de Daesh, son ennemi no 1 ? Le piège, c'est la division interne, la haine, la polarisation. C'est notre ennemi no 1, oui, on le dit et redit partout et c'est 100 % vrai. Mais en amont, il y a des gens bien concrets et déterminés à en finir avec l'Occident, en commençant par la France qui est en première ligne, je répète, comme elle le fut si souvent dans son historie. Dégager les causes de la violence est vital, ne serait-ce que pour garder l'humilité de notre responsabilité historique et actuelle, mais comment combattre et éviter la prolifération des métastases de l'ÉI ?

  • Germain Dallaire - Abonné 16 novembre 2015 12 h 19

    Vous avez bien raison, mais..

    Je crois aussi que la réponse militaire ne fera qu'ajouter de l'huile sur le feu et qu'on favorisera ainsi la radicalistion de centaines, de milliers de jeunes qui ne demanderont qu'à mourir pour défendre leur cause. On n'a malheureusement pas fini de voir des attentats comme ceux de Paris. Je crois aussi que les causes de cette violence sont très profondes allant de décennies de pillage des ressources naturelles de ces pays au maintien et l'installation de régimes corrompus sans reculer devant des interventions militaires.
    Mais je crois aussi qu'aucun dirigeant ne peut dire une telle chose parce que l'effet direct serait de donner raison aux radicaux et de les encourager. Aussi, c'est dans les actions plus subtiles qu'il faut voir une source d'espoir. Je pense en particulier à la Syrie ou l'intervention de la Russie a changé la donne et semble infléchir la politique occidentale vers une démarche positive. La politique est avant tout une question de rapport de force.
    Merci pour votre lettre
    Germain Dallaire
    abonné

  • Diane Leclerc - Inscrite 16 novembre 2015 14 h 27

    Une réflexion qui vous honore, Monsieur

    Merci pour cette réflexion que vous partagez avec nous. La réalité étant si complexe, j'hésite à affirmer que votre analyse est la meilleure que j'aie lue ou entendue ces jours-ci, mais, du moins, elle est celle qui me paraît la plus censée.

    J'ai imprimé votre texte et vais le relire pour bien intégrer votre argumentation. Je retiendrai particulièrement l'idée que « Comme un boomerang, la guerre que nous menons au Proche-Orient nous rejoint, chez nous, avec une violence qui devrait nous réveiller. »

    De plus, je vais très certainement me procurer votre ouvrage le plus tôt possible.

  • Cyril Dionne - Abonné 16 novembre 2015 19 h 18

    Ni l'un ni l'autre...

    Comme lors de la 2e guerre, l’Occident se retrouve devant deux choix en ce qui a trait à nos extrémistes. Soit qu’il les combattre vraiment ou bien qu’il se contente de prendre la fuite en ne s’attaquant pas à l’hydre lui-même, mais en prononçant de belles paroles vides qui seront sans lendemain. La fuite, disait Henri Laborit, est un réflexe darwinien qui ne conduit pas nécessairement à l’essor de l’espèce. C’est tout simplement de la procrastination au point de vue humain. C’est le syndrome de la guerre du Vietnam qui nous revient encore. Vous ne pouvez pas faire des guerres à moitié. Soit que vous vainquiez votre ennemi complètement ou bien, il va toujours revenir contre vous encore plus fort.

    Tant et aussi longtemps que l’Occident n’acceptera pas de mettre des bottes sur le terrain et qu’il y aura des morts, cette idéologie fasciste des djihadistes, en passant par Al-Qaïda, sera toujours présente. Plusieurs n’ont pas encore compris que c’est une guerre totale qui se livre présentement engendrée par le choc des cultures et l’effacement des frontières dû à un colonialisme qui était omniprésent il n’y a pas si longtemps de cela. Les attentats de Paris étaient un acte de guerre.

    Et arrêtons de glorifier ces voyous en disant que c’était une opération militaire de haut calibre. Ils se sont attaqués à ces quartiers (arrondissements), non pas pour frapper la jeunesse française spécialement, mais parce que logistiquement, c’était l’endroit le plus facile pour faire beaucoup de carnage en plein centre-ville sans que la riposte policière et autres soient capables d’intervenir plus vite. Ils n’ont pas attaqués des symboles physiques de la République française parce qu’ils savaient que ceux-ci grouillaient de policiers armés, mais bien une enclave où les gens aiment vivre leur vie tout simplement et qui étaient presque sans défense. Ils ont attaqué monsieur et madame tout le monde. C’est un geste de lâches et de petits peureux sanguinaires.