Montréal, métropole de l’eau

L’été, surfeurs et kayakistes chevauchent les vagues perpétuelles qui se forment dans les rapides du fleuve Saint-Laurent.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir L’été, surfeurs et kayakistes chevauchent les vagues perpétuelles qui se forment dans les rapides du fleuve Saint-Laurent.

Un regard distrait sur l’actualité peut suggérer que notre métropole est désemparée. En un mot, les nouvelles sont plutôt mauvaises : des projets urbains contestés ou inachevés, le rendez-vous manqué du Cirque du Soleil, la perte de sièges sociaux, un quartier des spectacles qui a fait des remous jusqu’à Québec, des compteurs d’eau dont le compte a été perdu, la fermeture d’une raffinerie, sans oublier le trop célèbre… déversement. La renommée internationale de Montréal vient d’ailleurs de perdre des plumes.

La petite métropole du nord est-elle en train de glisser vers le statut de grande ville à la marge du continent ? Bien entendu, Montréal s’anime d’une multitude de projets locaux. Mais il faut plus que des projets pour redéployer une métropole : pour que des initiatives locales puissent avoir un effet qui dépasse l’échelle de leur quartier, elles doivent être aspirées vers le haut par une vision plus grande, susceptible de démultiplier les effets de tels efforts.

Rêver Montréal

La question est finalement fort simple : quel rêve avons-nous pour Montréal ? Comment imagine-t-on Montréal dans cinquante ans ? Dans cent ans ? Quels gestes faut-il poser aujourd’hui pour que notre rêve commence à se concrétiser ? Formuler la réponse est certes moins facile que de poser la question. Mais pour redonner à Montréal ses lettres de noblesse, il faut plus qu’un nouvel échangeur. N’est-il pas temps pour Montréal d’avoir un projet plus grand que nature capable de lui donner une nouvelle vitalité et une nouvelle attractivité ? Ce rêve commun qui démultiplie les efforts individuels tout en les fédérant est susceptible d’inspirer des projets capables de propulser Montréal vers l’avenir.

L’eau occupe une place importante dans la géographie et dans l’histoire de Montréal ; à bien des égards, le fleuve et l’archipel participent toujours de sa « personnalité profonde ». Aussi, l’eau et l’environnement sont des valeurs qui nous mobilisent. Là où les années 1950 ont consommé du Coke, notre époque consomme de la nature en bouteille. Plusieurs sont prêts à payer cher pour habiter en bordure d’un lac pour se « conjoindre » avec la nature. Le front fluvial de la métropole s’est urbanisé de façon ad hoc, signe d’un rassemblement autour d’une forme-fleuve investie de nouvelles représentations. Il en va de même à Québec, où cette urbanisation se trouve cautionnée par l’aménagement de la promenade Champlain. L’importance attribuée à l’eau est telle qu’elle infléchit nos comportements et notre façon d’être, emportant au passage le développement urbain. Ainsi, une coïncidence s’annonce entre les valeurs qui nous mobilisent (eau, nature, paysage, authenticité) et une ville qui se fait archipel.

Et si l’eau était au coeur du Montréal de nos rêves ? L’eau et l’environnement pourraient constituer la trame de fond du développement de Montréal, donnant un « sens » aux actions municipales et aux investissements privés. Chaque geste, chaque projet, pour être réalisé, afficherait un sceau bleu et vert, permettant à Montréal de devenir un jour la première métropole verte du continent.

Eau, créativité, économie

Placer l’environnement au coeur de chaque projet aura un impact économique, tout en favorisant l’émergence de nouvelles expertises. Grâce à un nouveau statut vert, Montréal serait en mesure d’attirer de nouvelles industries et de nouveaux sièges sociaux désirant s’associer à cet idéal environnemental. Montréal s’en trouverait redynamisé tandis que le milieu universitaire pourrait développer de nouveaux créneaux de recherche. « Montréal, ville de design » trouverait matière à développer une expertise unique au monde. Imaginez !

Montréal pourrait devenir une référence mondiale en éco-urbanisme et en design vert par le truchement d’un fleuve réinvesti ayant la capacité de solidariser les villes de la région par ses rives et affluents. Ce rêve bleu ferait du fleuve une sorte de place publique à l’échelle d’une métropole devenue désirable en raison des valeurs environnementales communes à tous ses projets. Montréal, métropole de l’eau, c’est une vision d’avenir à l’échelle d’un fleuve aussi vaste qu’« impétueux », pour reprendre le mot de Champlain.

Un cas concret

La vague est là depuis toujours. L’été, ils font la queue pour la chevaucher. Non, le surf n’est pas l’apanage des paradis ensoleillés : il est aussi montréalais ! Même la presse européenne en a parlé. La vague a favorisé l’émergence de quelques PME qui existent grâce à cette nouvelle économie, aussi modeste soit-elle (école, fabrique de planches). La protection de l’eau est donc un gage de création d’emplois. Car ici, la richesse, ce n’est pas le kilowatt, c’est la vague ! Une vague qui peut être plus payante qu’une centrale. Osons rêver : créer artificiellement de nouvelles vagues permettrait de développer le surf de rivière, sinon une compétition internationale, dotant Montréal d’une notoriété inédite d’ampleur planétaire. Les retombées économiques s’annoncent majeures. Imaginez…

Des projets qui protègent l’environnement peuvent donc contribuer directement à l’économie et à l’attractivité de Montréal, une attractivité qui permettrait de justifier des investissements dans certains types d’infrastructures (train rapide Montréal-New York, etc.). La protection de l’eau peut donc constituer une source de richesses bien plus grande que sa simple exploitation, une richesse qui peut favoriser la dépollution du fleuve, attirant d’autres types d’activités qui à leur tour participent de ce grand rêve bleu et donc de la notoriété de Montréal.

Investir le Saint-Laurent, c’est réveiller le désir pour cet espace capable de devenir le point commun de tous les Montréalais. Investir le fleuve, cette incarnation des valeurs qui nous emportent, c’est faire de Montréal une métropole du XXIe siècle. Alors… qu’attendons-nous pour nous jeter à l’eau ?