Une francophonie d’Amérique sans frontières

Il est toujours divertissant, mais quelque peu pitoyable, de lire et d’entendre les envolées jovialistes du ministre québécois des Affaires intergouvernementales canadiennes, Jean-Marc Fournier, à propos des prétendus progrès du français au Canada. Il est toutefois navrant et parfaitement inacceptable de le voir instrumentaliser les francophones du Canada pour promouvoir son option fédéraliste.

Nous participions, lui comme moi, la semaine dernière, au lancement du Réseau des villes francophones et francophiles d’Amérique. Curieusement, nous n’en avons pas tiré les mêmes enseignements. D’abord, s’il est vrai que le français a fait des progrès dans certaines régions du Canada, notamment grâce à l’immigration et à la popularité croissante des programmes d’immersion, cela n’est pas parvenu à juguler les taux d’assimilation effarants qu’on observe dans la plupart des provinces. Même dans certaines régions du Québec, selon le Conseil supérieur de la langue française, la langue de Molière serait en recul. Dans les circonstances, comment peut-on se féliciter sans rire que le français se porte mieux ?

Quel progrès ?

M. Fournier semble tirer satisfaction des progrès effectués ici et là, par rapport à ces années sombres au cours desquelles les francophones étaient généralement relégués à des fonctions subalternes, quand on ne leur interdisait pas carrément de parler leur langue maternelle. C’est vite oublier, après l’avoir vaguement évoqué, qu’il fut un temps où le français rayonnait, en bonne intelligence avec les langues des nations autochtones, de l’Acadie au pied des Rocheuses, puis des rives de la baie d’Hudson à celles du golfe du Mexique, comme en témoignent ces innombrables noms de lieux aux consonances françaises qui émaillent le territoire nord-américain. Parler ici de progrès n’apparaît finalement que comme une question de perspective…

Bien sûr qu’il y avait de la fierté et de l’enthousiasme lors de cet événement qui se déroulait dans notre capitale nationale, Québec. Et pour cause, puisque, comme l’a exprimé de façon éloquente la présidente du Centre de la francophonie des Amériques, il s’agit, grâce à ce réseau, de « rendre visible l’invisible ». Quand on reconnaît aussi candidement que la présence française en Amérique, bien que dynamique, est néanmoins plutôt effacée, je crois qu’il y a lieu de prendre la mesure de tout le chemin qui reste encore à parcourir. Mais si ce rassemblement traduisait le dynamisme des communautés francophones en Amérique et qu’il était porteur d’espoir pour l’avenir, il ne constituait en rien une célébration béate des vertus du bilinguisme et du fédéralisme au Canada.

D’abord, cette euphorie, qui habite visiblement le ministre Fournier depuis l’élection de Justin Trudeau, déforme peut-être un peu sa vision des choses… En quoi le résultat du 19 octobre dernier modifie-t-il fondamentalement la perspective des Québécoises et des Québécois par rapport au Canada ? Les considérations tactiques ayant amené la population québécoise à faire des choix, au terme de la campagne électorale, fort différents de ceux qu’elle semblait disposée à faire au moment où cette campagne a été déclenchée ne traduisent pas, n’en déplaise à M. Fournier, une adhésion inconditionnelle à l’ordre constitutionnel existant et à ses travers.

Solidarité

 

« Quelque chose nous a échappé », écrit le ministre. Je ne lui fais pas dire ! Peut-être que le fait francophone en Amérique et dans le monde avait échappé au ministre, tout focalisé qu’il est sur l’espace canadien, qui semble constituer, pour lui, un horizon indépassable. Mais pas à nous. Car s’il y a une chose que le lancement du Réseau des villes francophones a démontrée, c’est que les solidarités francophones et francophiles transcendent les seules frontières du Canada.

On réalise, en effet, que les réalités des francophones et francophiles de la Louisiane, du Maine ou du Vermont ressemblent à s’y méprendre à celles en Alberta, au Manitoba ou à Terre-Neuve. Par ailleurs, force est de reconnaître qu’il y a, en nombre absolu, plus de francophones et de francophiles aux États-Unis qu’au Canada, même en y incluant le Québec, et qu’il y a aussi une parenté très étroite entre eux et nous.

C’est ici ce qui nous distingue fondamentalement, Jean-Marc Fournier et moi ; si, pour lui, l’avenir du français, dans notre coin du monde, ne semble concevable que dans le seul cadre canadien, j’estime, pour ma part, que le sort de toutes les communautés francophones d’Amérique — autant d’esquifs plus ou moins vulnérables voguant sur cette mer où dominent l’anglais et l’espagnol — est intimement lié au sort des autres. Le Québec, indépendant ou non, a besoin de chacune de ces communautés pour assurer la pérennité et le rayonnement du français sur son territoire et au-delà de ses frontières, et celles-ci ont tout autant besoin du Québec en retour pour ce faire. En niant cette évidence, Jean-Marc Fournier abandonne à leur sort nos frères et soeurs parlant français sur le reste du continent.

Le déclencheur

« Viendra un moment où, les couteaux sur la gorge remisés, la connaissance, le respect réciproque et la confiance retrouvée, l’on signera, dans la formalité, une citoyenneté accueillant notre communauté nationale québécoise. Ce n’est pas une question d’échéancier, mais une affaire de volonté. En ce 30 octobre 2015, vingt ans plus tard, il y a peut-être une autre option : se dire que nous sommes Québécois et que c’est notre façon d’être Canadiens. »  — Jean-Marc Fournier, Le Devoir, 5 novembre 2015


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