Le Collège des médecins doit intervenir!

Les experts qui témoignent au procès de Guy Turcotte galvaudent les concepts médicaux.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Les experts qui témoignent au procès de Guy Turcotte galvaudent les concepts médicaux.

Je suis médecin psychiatre et professeure universitaire en psychiatrie. Je n’ai jamais évalué M. Guy Turcotte et ne connais de cette affaire judiciaire que le compte rendu qu’en ont fait les médias. Le but de ce texte n’est donc pas de rendre une expertise psychiatrique à son sujet, mais plutôt de commenter le raisonnement clinique appuyant sa défense de non-responsabilité criminelle et de souligner comment, de mon point de vue, il instrumentalise et discrédite ma profession.

Si l’un de mes étudiants affirmait qu’un diagnostic de trouble d’adaptation peut altérer le jugement de quelqu’un au point de le rendre non responsable de ses actes, je le recalerais sur le champ. Le trouble d’adaptation définit une détresse psychologique engendrée par des circonstances difficiles (séparation, perte d’emploi, problèmes financiers, etc.) et qui se manifeste par de la tristesse, de l’anxiété ou une perturbation des conduites. Son statut de « trouble mental » ne fait pas l’unanimité chez les psychiatres, puisqu’il ouvre grand la porte à la médicalisation d’un mal-être réactionnel et parfaitement normal.

Mais trouble mental ou non, rien dans ce diagnostic ne peut conduire à une altération du jugement au point de ne plus distinguer le bien du mal. Rien. Alors, pour un psychiatre, il est inquiétant qu’un tel raisonnement puisse constituer la défense de non-responsabilité criminelle dans un cas de double infanticide particulièrement violent. Parmi les collègues avec qui j’ai pu en discuter, tous critiquent là le manque flagrant de rigueur scientifique.

Instrumentalisation

 

Cela dit, est-ce que je m’étonne vraiment que des psychiatres affirment une telle chose ? Non. Pas dans le cadre d’expertises rémunérées par la défense. Ce qui me trouble profondément, toutefois, c’est qu’ils puissent le faire sous leur titre de médecin, au nom de la psychiatrie. Et que le Collège des médecins n’intervienne pas pour dénoncer une instrumentalisation et un galvaudage aussi grossiers des concepts médicaux.

Car parler « au nom de la psychiatrie », c’est aussi parler en mon nom. Et en celui de mes collègues. Et en celui de notre ordre professionnel. Implicitement, nous sommes tous associés à ces quelques expertises qui n’ont de médical que le vocabulaire. Certains d’entre nous, en usant de leur titre de médecin, se comportent envers le système judiciaire et la population comme les deux personnages du conte d’Andersen qui prétendent que les habits du roi sont tissés d’une étoffe invisible aux sots. Alors qu’en fait, le monarque ne porte aucun vêtement, et nous, médecins, nous retrouvons les témoins passifs de cette mascarade faite en notre nom. Alors, être psychiatre au temps de l’affaire Guy Turcotte, c’est malaisant. Pour ne pas dire carrément gênant.

Dans la population, ces expertises risquent d’avoir de sérieuses conséquences : doutes sur la crédibilité scientifique des médecins, perte de confiance en la profession psychiatrique, intolérance envers les gens trouvés non criminellement responsables sur la base de maladies mentales sévères ayant réellement altéré leur jugement (situations rares, mais qui existent), etc.

En tant que psychiatre et professeur universitaire, je tiens à me dissocier de ces discours d’experts qui, sur la base d’un trouble d’adaptation, exemptent M. Guy Turcotte de responsabilité criminelle. J’invite mes collègues psychiatres à faire de même. J’appelle également le Collège des médecins à intervenir en se prononçant sur la valeur scientifique de telles expertises et en protégeant le cadre de ce qui peut être affirmé au nom de notre profession.

La responsabilité est le thème central de l’affaire Guy Turcotte. Je souhaite sincèrement que nous, médecins, individuellement et collectivement, nous mobilisions pour assumer la nôtre. Le roi est nu.

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