Justice sociale et philanthropie, une relation tendue

Après l’ouragan Katrina de 2005, La Nouvelle-Orléans est devenue le théâtre d’une vaste intervention philanthropique destinée à remettre sur pied le système d’éducation, menée entre autres par la Fondation Bill et Melinda Gates (notre photo).
Photo: Emmanuel Dunand Agence France-Presse Après l’ouragan Katrina de 2005, La Nouvelle-Orléans est devenue le théâtre d’une vaste intervention philanthropique destinée à remettre sur pied le système d’éducation, menée entre autres par la Fondation Bill et Melinda Gates (notre photo).

C’est cette semaine que différents acteurs du milieu philanthropique se réuniront à Montréal dans le cadre du Sommet 2015 sur la culture philanthropique. Organisé par l’Institut Mallet, cet événement convie organismes, fondations, entreprises et institutions à venir discuter d’une série d’enjeux reliés au don, à la bienfaisance et à l’action bénévole. Parrainé par Régis Labeaume et Denis Coderre, ce Sommet nous offre un autre exemple témoignant du développement d’une philanthropie francophone au Québec et, plus largement, de l’influence grandissante des milieux philanthropiques. La plupart du temps associée à l’altruisme, à l’entraide, à la générosité et à la responsabilité sociale, la philanthropie semble jouir d’une certaine aura, d’un prestige moral que seuls les cyniques et les coeurs froids pourraient remettre en question. Or, une analyse critique et historique de l’action philanthropique nous permet de relativiser considérablement la contribution de la philanthropie au bien commun.

Un regard lucide sur la philanthropie pourrait premièrement nous amener à aborder le phénomène sous l’angle du contournement et de la mise hors-jeu de la démocratie. En effet, l’influence de certaines fondations et de certains philanthropes sur le processus d’élaboration des politiques publiques devrait nous amener à nous interroger sérieusement sur les tensions entre l’émergence d’une puissante philanthropie portée par les élites économiques et l’idéal démocratique. Pensons ici au cas de La Nouvelle-Orléans, qui après l’ouragan Katrina de 2005 est devenue le théâtre d’une vaste intervention philanthropique destinée à remettre sur pied le système d’éducation. Menée entre autres par la Fondation Bill et Melinda Gates de même que par la Fondation de la famille Walton, propriétaire de la chaîne Wal-Mart, cette action philanthropique a profondément transformé le système d’éducation de cet État, privatisant en bonne partie celui-ci et faisant triompher en son sein le modèle des écoles à charte tant défendu par les grands philanthropes américains. Le tout, presque sans débat public…

Une attention portée à la nature des liens entre la philanthropie et les groupes de la société civile pourrait aussi nous amener à nous questionner. Il existe des tensions historiques entre les fondations et les groupes de la société civile pour des raisons que nous ne pouvons expliciter ici faute d’espace. Or, ces tensions sont actuellement exacerbées par le fait que les États font appel à la philanthropie pour qu’elle devienne un partenaire privilégié dans l’édification d’une nouvelle gouvernance du social, d’un nouveau mode de prestations des services sociaux dans lesquels les groupes de la société civile sont appelés à mettre en oeuvre les politiques et les programmes décidés et financés par l’État, les fondations ou les deux à la fois.

Non seulement cette tendance menace l’autonomie de ces groupes, mais elle risque aussi de les dépouiller de leur capacité de représenter un contre-pouvoir, un espace autonome d’organisation et de revendication. C’est d’ailleurs ce type de critiques et d’appréhensions qui se retrouvaient dans la pétition des 360 groupes sociaux demandant en 2014 la fin des partenariats conclus entre la Fondation Lucie et André Chagnon et le gouvernement du Québec.

Croissance des inégalités sociales

Mais ce qui devrait le plus attirer notre attention, c’est le lien évident entre la croissance de la philanthropie et la croissance des inégalités sociales. La philanthropie, particulièrement la grande philanthropie privée des élites, se développe là où il y a concentration de richesses et concentration du capital. Loin d’agir dans une logique de redistribution, l’action philanthropique renonce à s’attaquer à cette inégalité, aux sources de celle-ci, allant même jusqu’à la justifier, la considérer comme nécessaire.

Andrew Carnegie, industriel américain et véritable patriarche du mouvement philanthropique, a été on ne peut plus clair sur le sujet : « Nous acceptons et accueillons favorablement, par conséquent, comme des circonstances auxquelles nous devons nous accommoder, de grandes inégalités dans les conditions ; la concentration des affaires, industrielles et commerciales, dans les mains du petit nombre ; et la loi de la concurrence entre ceux-ci, comme étant non seulement bénéfique, mais essentielle pour le progrès futur de la race. » (Carnegie, 1889). La philanthropie renforce également une forme d’inégalité devant l’impôt. Tandis que les particuliers de la classe moyenne et des classes populaires se voient de plus en plus taxés et imposés en raison d’une soi-disant crise des finances publiques, les philanthropes bénéficient d’un véritable régime de privilèges en matière fiscale.

Alors pour toutes ces raisons et bien d’autres, le moment me semble bien choisi pour que nous amorcions une réflexion collective sur la philanthropie qui va au-delà des apparences, des intentions affichées et des beaux discours.

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