Je m’aime, toi non plus

Moi qui — métier d’historien oblige — ai la tête pleine des premiers textes d’un Pierre Vallières, je m’étonne d’entendre des nationalistes québécois actuels chanter les avantages de la souveraineté pour tout le monde et son père, y compris pour « nos amis fédéralistes ». Il y a là, par rapport aux années 1960, un changement profond dans l’ordre du discours. La rhétorique de la confrontation a fait place à la tentation de l’unanimisme. Ce glissement n’est pas banal.

Bien qu’il existe une multitude de mouvements ayant utilisé dans l’histoire la non-violence pour arriver à leurs fins, la politique repose in fine sur la division de la société en camps plus ou moins hostiles. Nous retrouvons ici l’argument énoncé par le philosophe allemand Carl Schmitt, selon qui l’essence de la politique trouve justement son incarnation dans la distinction entre « ami » et « ennemi ».

Le corollaire de cette thèse, c’est que le conflit avec l’ennemi fonde l’existence de « l’unité politique ». Vu dans cette perspective, un groupe n’est fort qu’en proportion des antagonismes qu’il suscite ou entretient, tout relâchement entraînant une baisse de sa cohésion interne.

Un western sans vilain

 

Si tant est que Schmitt ait raison, alors on peut dire que le mouvement souverainiste est aujourd’hui pris dans une impasse existentielle. Pour faire, en quelque sorte, le plein d’énergie démocratique, celui-ci doit susciter un désaccord profond entre ceux qu’il représente et un autre groupe qui lui serait adverse.

Or, pour les partisans de l’option indépendantiste, une difficulté de taille surgit, puisque les ennemis supposés des Québécois francophones, loin de vouloir s’opposer frontalement à eux, ne cessent de désamorcer leurs volontés historiques de révolte. Le mouvement souverainiste québécois se retrouve donc dorénavant sans véritable adversaire.

En janvier 1990, Jacques Parizeau avait confié aux journalistes du Soleil : « Jean Chrétien est parfait. Il faut quelqu’un qui fasse effet de repoussoir. Dans ce western qui va se dérouler, moi, j’ai besoin de vilains. Un western, c’est fait avec des bons et des vilains. Donnez-moi des vilains en masse ! » Aujourd’hui, pour les disciples de Parizeau, c’est la désolation, tous les anciens truands et brutes ayant disparu.

Il est de plus en plus difficile, pour les membres du mouvement souverainiste, de nommer des objets d’indignation ou de colère qui leur permettraient d’agiter l’opinion de manière forte. Même dix années de Harper n’ont pas suffi à réveiller la fièvre nationaliste.

Si on regarde du côté des politiques publiques qui seraient préjudiciables aux Québécois francophones, force est d’admettre qu’il n’est pas aisé de soulever la population contre les défenseurs d’une Charte des droits et libertés de la personne qui protège les droits individuels ou les partisans d’une approche multiculturelle dont le Québec a copié l’essentiel en lui donnant une autre étiquette. Mener une bataille électorale visant à prendre sa revanche sur la « nuit des longs couteaux » serait suicidaire, tant l’électorat n’y voit pas, en général, un motif d’embrasement.

La souveraineté par amour de soi

 

Ayant évacué la notion d’ennemi, le projet souverainiste débouche dans un premier temps sur une politique qui tourne à vide : la souveraineté n’a plus rien à combattre que le manque d’affection de son partenaire canadien-anglais. Le mal, pour le Québec, serait d’être lié à un partenaire insouciant.

Puisque la moitié des Canadiens anglais déclarent ne pas s’émouvoir à l’idée que les Québécois quittent le Canada, il reste, clame-t-on, à leur rendre la pareille : « Je ne t’aime pas, moi non plus ! » Vue dans cette perspective, la souveraineté serait une façon de prendre acte de l’échec « sentimental » du couple Québec/Canada.

Cependant, on sent bien que cette justification de la souveraineté porte en elle-même sa contradiction, les Québécois ayant d’autant moins de mobiles de faire l’indépendance qu’ils la consomment déjà dans leur tête. On se demande en effet comment l’indifférence pourrait nourrir une volonté de reconquête.

Par un curieux retournement de la philosophie schmittienne, plusieurs sont amenés, dès lors, à fonder le projet souverainiste non sur une distinction entre ami et ennemi qui n’a plus cours, mais sur exactement l’inverse : pour eux, l’amour de soi apparaît, plus encore que l’indifférence de l’autre, comme l’ultime motif d’indépendance.

Désormais, il n’y a plus d’ennemi au sens fort du terme, et l’indépendance ne peut donc arriver que par un sursaut d’amour-propre, entendu comme une réconciliation avec soi-même, comme une acceptation de soi.

Carl Schmitt serait d’avis qu’aucune politique véritable ne peut advenir dans un tel contexte. Dans l’histoire, même les leaders des mouvements les plus pacifistes ont identifié leurs adversaires, tout en proclamant que leur amour pouvait vaincre leur haine. Le mouvement souverainiste québécois est désemparé de se retrouver dans un monde où la célébration de la diversité a progressivement dissipé, au moins dans le discours officiel, la peur de l’Autre. Il ne lui reste plus comme message qu’à faire de la fierté d’être soi le mobile suffisant de la séparation.

J’ai lu quelque part sur un blogue : « On ne doit surtout pas quitter le Canada parce qu’on le hait, mais parce que les Québécois s’aiment. » C’est un drôle d’argument. Je parie que Schmitt l’aurait trouvé révélateur de l’essoufflement actuel du mouvement nationaliste.

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du numéro 310 (hiver 2016) de la revue Liberté, dont la version papier arrive en kiosque aujourd’hui.


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