Une diversité de façade

À l’issue de la cérémonie d’assermentation du nouveau gouvernement libéral mercredi à Ottawa, on apprenait les noms de ceux et celles qui allaient en composer le cabinet ministériel. Le cabinet comprendra 48 % de femmes et 52 % d’hommes. Quant à leurs origines, il comptera 29 % d’Ontariens, 23 % de Québécois, 23 % de gens des provinces de l’Ouest, 13 % d’immigrants de première génération, 10 % de gens des provinces maritimes et 3 %, soit un député, provenant des territoires. Par ailleurs, il y aura 7 % d’autochtones, 19 % de gens issus d’une religion autre que chrétienne (quatre sikhs, un juif et une musulmane), 3 %, de réfugiés politiques et 6 % de handicapés.

D’aucuns ont célébré le caractère « diversifié » de ce cabinet. Justin Trudeau lui-même a déclaré qu’il était fier d’avoir formé un cabinet qui « ressemble énormément au Canada ».

Malheureusement, il ne faut pas se réjouir trop vite, ou trop inutilement, plutôt. Car en ce qui concerne la profession d’origine des nouveaux ministres, nous obtenons les chiffres suivants : 45 % de politiciens de carrière ou d’anciens députés, 19 % d’administrateurs privés ou publics et 13 % d’avocats, soit 77 % des membres du cabinet. Le reste, 23 %, se compose d’un économiste, d’une entrepreneure, d’une géographe, d’une journaliste, d’une médecin, d’un militaire et d’une travailleuse sociale.

Autre considération à ne pas oublier : le Conseil des ministres sera composé à 100 %… de députés libéraux. Des rumeurs avaient couru selon lesquelles Elizabeth May, chef du Parti vert du Canada, aurait pu siéger en tant que ministre de l’Environnement. Or, Justin Trudeau semble avoir privilégié sa famille politique. Du coup, on se rend vite compte que le nouveau gouvernement fédéral n’est pas si « représentatif » de la société canadienne qu’on veut nous le faire croire.

D’où vient cette manie de chercher à tout prix à ce qu’un gouvernement représente sociologiquement, et non idéologiquement, la société qu’il gouverne ? L’idée de parité sociologique provient en fait d’un dogme largement répandu par la gauche libérale depuis maintenant longtemps : puisque notre idéologie est forcément à l’image de notre classe sociale, un équilibre idéologique est atteint et, avec lui, la Justice sociale et le Bien commun, si les dirigeants d’un État sont diversifiés sur le plan des identités sociales. Paradoxalement, l’identité sociale se limite pour les libéraux de gauche aux aspects que les Français appellent « sociétaux » : le genre, la race, la condition physique, la culture d’origine, la religion… Les classes économiques et politiques sont totalement exclues de telles considérations.

Pourtant, cette vision des choses est grotesque et n’a jamais fait ses preuves historiquement. Car les idées politiques n’ont pas de race, de sexe ou de religion. Certaines des politiques les plus rétrogrades ont été portées par des membres de minorités culturelles, sexuelles, raciales ou autres. La représentativité sociologique d’un gouvernement n’est donc en rien le garant de la Justice sociale et du Bien commun.

Et s’il y a effectivement des corrélations entre plusieurs indicateurs sociaux et les idées politiques des individus, elles sont nettement plus marquées pour certains indicateurs, au premier rang desquels les classes économiques et politiques, deux catégories très peu diversifiées dans le cabinet Trudeau. Le premier ministre et les médias sociaux-démocrates se félicitent donc d’une diversité de façade, qui n’est non seulement en rien garante de Justice sociale, mais qui, quant aux indicateurs les plus importants, n’est en rien une diversité tout court.

51 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 7 novembre 2015 07 h 31

    De plus, la parité homme-femme à tout prix, pourquoi donc?

    Le premier critère de sélection dans ce Cabinet fut la parité homme-femme. Pourtant, on aurait bien pu avoir 18 femmes et 12 hommes, si ceux-là et celles-là avaient été les meilleurs et les plus compétents. Pour respecter une promesse électorale, Trudeau a volontairement choisi cette parité, au détriment peut-être, des meilleurs.

    • Raymond Labelle - Abonné 7 novembre 2015 17 h 08

      Les femmes ministres ont des feuilles de route impressionnantes. Souvent reliées à leur ministère.

      Par exemple, Mme Duncan, ministre des sciences, partage un prix Nobel avec l'équipe mondiale qui étudie les changements climatiques.

      Mme Freeland parle 5 langues, a été directrice adjointe au Globe and Mail, rédactrice à The Economist. A écrit plusieurs livres, dont un est une référence sur la question des inégalités. Et j'en passe beaucoup.

      Enfin, je vous invite à regarder la feuille de route de toutes ces ministres. Demandez-vous en passant si elles ne valent pas Maxime Bernier ou Bernard Valcourt par exemple... Je laisse ceci à votre jugement et n'en porte pas moi-même: bien sûr ces exemples ont été choisis au hasard.

      Je ne ferai pas ici toute la liste des ministres avec leurs qualifications, vous pouvez consulter ici pour une présentation du Cabinet:

      https://www.liberal.ca/fr/conseil-des-ministres/

    • Johanne St-Amour - Abonnée 8 novembre 2015 08 h 41

      M. Delisle, concernant la parité, Isabelle Germain, journaliste et fondatrice de NouvelleNews a déjà dit que « [L]es lois sur la parité ne sont pas faites pour porter des incompétentes au pouvoir mais pour éviter que des femmes compétentes n’en soient écartées ».

      Bien sûr, au Canada, nous n'avons pas encore de loi, mais il serait judicieux que nos gouvernements écrivent dans une loi, la représentation équitable des hommes et des femmes au niveau des partis (électif) et au niveau du conseil des ministres (exécutif) afin que cette mesure devienne un principe immuable.

      Des groupes demandent, à titre d'exemple, une mixité égalitaire de 40 - 60, c'est-à-dire un minimum de 40 % de femmes ou d'hommes. Mieux que le «boy's club» non?

      Curieux tout de même qu'on ne se soit jamais posé la question si tous les hommes qui étaient élus étaient réellement compétents. Mais lorsque vient le temps de rompre avec une «tradition» de «boy's club», tout à coup, on remet la compétence sur le tapis! M. Trudeau ayant des choix à faire, je suis certaine que des femmes compétentes ont aussi dû être écartées du pouvoir.

      Drude Dahlerup, professeure à l’Université de Stockholm, auteure de la première étude mondiale sur l’utilisation des quotas en politique, affirme qu'il y a déjà un choix qui se fait depuis des années en faveur d'une très grand majorité d'hommes dans les partis et au conseil des ministres. «Les partis politiques doivent « prendre conscience de leur fonction de filtrage » dit-elle.

      Elle dit également: « Il faut […] rappeler que les hommes sont élus depuis de nombreuses années sur la base de quotas officieux ». C'est se cacher la tête dans le sable de ne pas voir qu'il y a depuis des lustres un choix en faveur des hommes!

      Pour ce qui est de la diversité du conseil des ministres, outre que la religion n'a pas sa place dans l'espace public, le choix de M. Trudeau est intéressant, à mon avis.

    • Gilles Théberge - Abonné 8 novembre 2015 19 h 14

      Je suis d'accord avec vou madame St-Amour quant au fait que la religion n'a rien à voir avec la politique. Le fait d'appartenir à une confession religieuse et d'être identifié à ces groupes religieux est une anomalie. Je ne comprends pas que le premier ministre en fasse état!

      Je me demande que font le sikh et les musulmans à ce titre dans ce cabinet...

    • Raymond Labelle - Abonné 9 novembre 2015 10 h 41

      M. Théberge, regardez les CV des ministres et leurs qualifications, vous comprendrez pourquoi ils ont été nommés.

      Certains sont peut-être sikhs ou musulmans par exemple, mais ça n'est pas la raison de leur nomination. On les a nommés à cause de leurs qualifications.

      C'est que l’on n’exclut pas quelqu'un parce qu'il appartient à un groupe ou un autre. C'est autre chose.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 7 novembre 2015 07 h 40

    Anthropologie

    En anthropologie, il faut toujours retourner à la base, n'est-ce pas.

    Allons-y : Les petits, les grands, les gros, les minces, les chevelus, les chauves, les vieux, les jeunes, les femmes (avec ou sans les descriptifs précédents), les entre-deux, les pas sûrs de qui ils sont, ont «tous» voté. Ils n’ont eu droit qu’à un seul crayon et qu’un seul X.

    Avec un système majoritaire (ou presque) nous pouvons donc conclure que : Ceux qui sont «élus» représentent la population qui les a élu, monsieur l’anthropologue. 180 représentants ont été choisis pour nous gouverner et chacun est «différent» de l'autre. Certains seront assis devant et les autres derrière. Si nous nous servions de votre logique, nous aurions des jeux de cartes avec 52 «deux de pic».

    Bonne journée.

    PL

    • Claude Bariteau - Abonné 7 novembre 2015 12 h 34

      La base = 1 vote par électeur. OK.

      Votre arguement = les élus, dans un système majoritaire, représentent la population et parmi eux, 184 furent choisis pour gouverner. Pas d'accord.

      Ces 184 n'ont obtenus l'aval de seulement 39,4% des électeurs mais représentent 54 % des élus qui gouvernent. Il y a donc 60,6 % des électeurs qui n'ont pas voté pour ces élus.

      Il y a là un biais majeur de représentation du choix des électeurs. C'est ce biais que l'anthropologue aurait dû mettre en relief plutôt que les points qu'il souligne.

    • Carmen Labelle - Abonnée 7 novembre 2015 15 h 00

      «Ceux qui sont «élus» représentent la population qui les a élu»? Vraiment? Depuis quand les partis élus s'occupent de ceux qui n'ont pas voté pour eux,i.e. les personnes qui ne sont pas d'accord avec leur programme? C,est une distortion de la démocratie que l'attitude des gouvernements dans notre système politique «vous avez voté pour nous alors on fait maintenant ce qu'on veut».Sans compter qu'un pourcentage non négligeable de citoyens n'ont pas voté POUR le PLC mais CONTRE Harper

    • Raymond Labelle - Abonné 7 novembre 2015 17 h 37

      Incidemment, ce gouvernement s'est engagé à réviser le mode de scrutin. Extrait de son programme:

      "Nous sommes déterminés à faire en sorte que l’élection de 2015 soit la dernière élection fédérale organisée selon un scrutin majoritaire uninominal à un tour.

      Nous créerons un comité parlementaire spécial, formé de membres de tous les partis, qui se penchera sur un éventail de mesures de réforme, comme les bulletins de vote hiérarchisés, la représentation proportionnelle, le vote obligatoire et le vote en ligne.

      Ce comité présentera ses recommandations au Parlement. Dans les 18 mois suivant notre arrivée au pouvoir, nous déposerons un projet de loi sur la réforme électorale."

      Tiré de: http://www.liberal.ca/fr/changer-ensemble/

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 8 novembre 2015 06 h 02

      Merci de m'avoir lu et des bons points respectifs que vous soulevez. Ils sont pourtant couverts par ces mots «ou presque». Ces points ayant été si souvent relevés dans ces pages et ailleurs, je ne tenais pas nécessairement à les rajouter ici et je suis certains qu'ils vont revenir constamment.

      «C'est ce biais que l'anthropologue aurait dû mettre en relief plutôt que les points qu'il souligne.»
      Au lieu de «réécrire» ce qu'aurait dû faire l'auteur de la lettre, j'ai préféré y «répondre».

      «Les citoyens n'ont pas voté POUR le PLC mais CONTRE Harper»
      Et il y a eu suffisamment de citoyens qui ont plus choisi l'un des deux autres pour que Harper ne passe pas «entre» les deux (comme c'était son but).

      Le point que je soulevais est : «100% de ceux qui ont été élus» représentent la population, pas que le parti gagnant et encore moins que le cabinet. Raison de plus pour trouver étrange la conclusion de notre cher anthropologue trop «sélectif». Avec vos «subdivisions» en partis et pourcentages, vous faites la même chose, mais juste un peu moins.

      Je ne «critique» pas notre système politique, je critique l’analyse trop rétrécie de l’auteur de la lettre. 31 élus ne représentent pas la population; 338 élus, tous partis confondus, représentent la population. 31 ont été choisis sur 183 pour le «diriger», une toute autre paire de manches.

      Nous pouvons souligner tout de même que le cabinet n'est pas composé que de «wasp» (white anglo-saxon protestants), ce que notre anthropologue néglige et même évite de mentionner (je me demande pourquoi et les réponses qui me viennent sont «critique facile» et «conclusion bâclée» d'une réflexion incomplète d'un détenteur de «doctorat» afin de relever un «préjugé»).

      J'espère être plus clair.

      Bonne journée.

      PL

    • Loraine King - Abonnée 8 novembre 2015 07 h 16

      Pour Carmen Labelle - Un député représente tous les résidents de sa circonscription, qu'ils aient ou non votés pour lui, qu'ils soient ou non citoyens canadien ou en âge de voter. Depuis toujours.

    • Pierre Fortin - Abonné 8 novembre 2015 14 h 31

      En précision aux propos de Claude Bariteau, il faut souligner que les libéraux ont recueilli 39,5% des votes exprimés par 68,5% (le taux de participation) des électeurs inscrits (25 638 379 électeurs inscrits). Ce qui signifie qu'ils ont été élus par 27% de ceux-ci.

      On est loin du compte de ce qu'on appelle une majorité, d'autant plus qu'on ne tient pas compte de tous ceux qui n'étaient pas inscrits pour une raison ou une autre.

      Ce sont les règles du jeu au Canada : le gagnant remporte tous les pouvoirs. C'est peut-être démocratique mais ce n'est pas représentatif de la population canadienne.

    • Raymond Labelle - Abonné 8 novembre 2015 17 h 14

      À M. Fortin. Les abstentionnistes ont choisi de ne pas se prononcer. Ne les comptons donc pas parmi ceux qui se prononcent. Qu'ils assument leur abstention.

      Par ailleurs, il est vrai que le PLC a obtenu 39,5% des votes. Le NPD en a obtenu 19,7%. Au total, ça fait 59,2% du vote.

      On peut donc dire que 59,2% des Canadiens qui ont voté ont voté pour un programme au moins aussi à gauche que celui du PLC.

  • Caroline Barré - Abonnée 7 novembre 2015 07 h 58

    Il y aurait diversité idéologique si les élections étaient proportionnelles et le parlement, un parlement de coalition, j'imagine. Mais en attendant, cette diversité du cabinet Trudeau n'est pas muette ni vaine: elle dit aux jeunes, aux femmes, aux autochtones, aux immigrants, aux handicapés, etc., qu'eux aussi, peuvent accéder au haut lieu de décisions et sont à leur place en politique. Ça fait changement du cinquantenaire aux cheveux gris qui agit pratiquement comme politicien par défaut en Occident. C'est un excellent départ dans les circonstances actuelles.

    • Pierre Fortin - Abonné 8 novembre 2015 14 h 32

      Nous jugerons l'arbre à ses fruits.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 8 novembre 2015 18 h 52

      si ils ne savaient pas qu'ils avaient ce droit...alors où vivaient-ils?
      Pas un argument fort fort...

  • Chantale Desjardins - Abonnée 7 novembre 2015 08 h 01

    De Harper en Trudeau...

    Le coté spectacle est réussi mais je me méfie de la politique spectable. Etre et paraître ne font pas bon ménage. Les critères qui ont présidé à nomination des ministres ne doivent pas nous assurer que la compétence est présente. Quand je revois encore Stéphane Dion que je croyais mort, de mauvais souvenirs apparaissent sans parler de Jean Chrétien...

  • Loraine King - Abonnée 7 novembre 2015 09 h 11

    Les trente dieux omniscients

    Est-il possible de trouver trente personnes qui à elles seules représentent toutes les idéologies véhiculées par 35 millions de personnes dans une société ? Je ne pense pas.

    L'important, je crois, c'est de faciliter et de respecter un processus permanent de discussion préalable à l'adoption des par vote majoritaire des législateurs. Pour améliorer la qualité des décisions et des lois, il faut s'assurer de la libre circulation de l'information et des idées. La vie démocratique, contrairement à ce que certains semblent penser, n'est pas le domaine exclusif des élus.

    Je suis heureuse de lire ce matin que les scientistes n'auront plus à obtenir la permission du ministère avant de parler. Monsieur Trudeau a fait bien des promesses, mais les plus importantes à mes yeux pour mieux représenter la diversité d'opinion dans la société sont celles concernant le fonctionnement du parlement et l'accès à l'information. À suivre, dès le 3 décembre.

    Quant à Madame May, je ne peux m'imaginer un avantage quelconque à ce qu'elle soit soumise au secret imposé à vie à tous les membres du conseil privé, un serment incontournable pour devenir ministre. Je présume et souhaite que Madame May demeure député du Parti Vert jusqu'à la prochaine élection, mais on peut douter qu'elle dirige ce parti lors de la prochaine élection générale. Entretemps, un nouveau chef pourrait faire beaucoup de travail sur le terrain tout en laissant Madame May être la voix du parti aux communes où il semble qu'on parlera beaucoup d'environnement dans les années à venir.

    • Raymond Labelle - Abonné 7 novembre 2015 14 h 22

      Mme May a elle-même mentionné qu'elle n'accepterait pas d'être ministre du gouvernement libéral pour garder la distance critique nécessaire face au gouvernement.

      Par exemple, si le gouvernement se fonde vraiment sur la science, Énergie est devrait tomber. Mais si le gouvernement cédait aux groupes d'intérêt...

      Encore une fois lumineuse Mme King. Le Cabinet est un message d'ouverture aux femmes et à la diversité. On ne lui demande pas d'être parfaitement représentatif avec un nombre limité de ministres choisis parmi un nombre limité de ministrables.

      L'important, comme vous le dites, c'est aussi le message d'ouverture et de transparence démocratiques entre les élections.

      Je ne peux faire "j'aime" car je boycotte Facebook.

    • Raymond Labelle - Abonné 7 novembre 2015 14 h 40

      Vous faites ressortir comment l'auteur auto-détruit sa propre argumentation en la développant Mme King.

      Le message de l'auteur est que l'orientation politique d'un gouvernement est beaucoup plus importante que la composition d'un Cabinet.

      Or, tout l'article de l'auteur est parfaitement silencieux sur les orientations du gouvernement face à la vie démocratique et constitue une analyse détaillée de la composition du Cabinet...

      Laquelle analyse comporte plusieurs failles par ailleurs, ce que je développe dans d'autres interventions.