Être Québécois, notre façon d’être Canadiens

Depuis une semaine, les médias nous font revivre les batailles référendaires d’il y a vingt et trente-cinq ans. On nous dit que rien n’a changé, que nous sommes sans projets et devons nous arrêter à un seul choix : oui ou non… toujours à la même question !

Sommes-nous vraiment bloqués par ce seul choix ? Si l’on ne regarde que derrière, peut-être. Mais, pour un instant, si l’on vivait le moment présent en regardant vers l’avant ?

Le 30 octobre 2015, jour de lancement, à Québec, du Réseau des villes francophones et francophiles d’Amérique, la salle de réunion est pleine. Une autochtone est d’abord invitée sur scène. Avant Champlain, le territoire était déjà occupé. C’est dans l’ordre des choses qu’une des leurs lance la journée. Elle nous rappelle l’inacceptable fossé qui sépare nos nations. Le français s’est propagé sur un immense territoire, grâce à eux. Soyons francs : sans eux, nous ne serions pas là. Comment faire l’état des lieux du français en Amérique sans se sentir investis de la responsabilité de sortir cet inacceptable fossé de l’oubli et, à défaut d’effacer le passé, d’au moins commencer à changer le présent ?

Les présentations se succèdent et se répètent. Le français n’est plus sur la défensive : il progresse, il est fier et il s’affirme. On ne le chuchote plus, on le célèbre. Il a retrouvé une légitimité et est de plus en plus reconnu et accepté. Bien sûr, ce n’est qu’un début ; la marche est encore longue.

Certains rappellent le fait que nos ancêtres ont nommé tant de lieux en Amérique. Nous avons des héros inconnus, perdus sous le passage du temps et, avec lui, le déferlement d’une immense vague anglophone. Nos communautés francophones ont été isolées et se sont peu à peu éloignées les unes des autres. On connaît les batailles qu’elles ont chacune menées et qui les ont marquées. Elles furent nombreuses dans les Prairies, en Ontario et partout, le Québec inclus. On sait aussi qu’il y en aura encore.

Mais voilà, ce matin, tous et toutes le disent : on ne veut plus être sur la défensive. Ce matin, on découvre une autre perspective. Le monde a changé. Il s’est passé quelque chose qui nous a échappé. Le maire de Moncton est présent. Il prend la parole… en français ; une blessure de moins ! Les blessures guéries expliquent peut-être ce nouveau sentiment de confiance. Le monde change, certaines blessures s’effacent. Faut-il toujours ignorer que nous allons mieux ?

Au Québec, il y a cinquante ans, les travailleurs francophones n’avaient pas accès à un juste traitement, les immigrants choisissaient l’anglais et le commerce se faisait en anglais. Nous nous sommes tranquillement révoltés. Le « Québec inc. » a entraîné une cohorte de dirigeants francophones. Les immigrants ont intégré les écoles françaises, puis les commerces se sont affichés en français. Notre monde a changé. Les jeunes anglophones de moins de trente ans sont bilingues. Le français a pris sa place. Nos compatriotes anglophones l’ont reconnu ; nous devrions les saluer. Bien sûr, au Québec, comme ailleurs, il faudra toujours être vigilants pour assurer la promotion du français.

Le Manitoba annonce une loi sur les services en français ; Terre-Neuve-et-Labrador aussi. L’Acadie rassemble l’Atlantique. L’Ontario termine une année de célébration du 400e anniversaire de présence francophone. Quelque 400 drapeaux franco-ontariens ont été hissés à la grandeur de la province. Partout au pays, depuis trente ans, les écoles et les classes d’immersion se multiplient, tous les gouvernements provinciaux et territoriaux recherchent de l’immigration en français.

Il y a encore tant de progrès à faire. Nous y avons droit : plus d’écoles en français et des immigrants pour les fréquenter. Mais, dans cette salle, ce 30 octobre, à Québec, vingt années plus tard, il y a comme une fierté francophone retrouvée, une confiance nouvelle portée par un vent de changement dont nous réalisons les effets tout à coup.

Nous ne voulons plus être sur la défensive. Nous ne voulons plus d’une identité unique. La crainte de voir l’identité de l’Autre nous submerger s’estompe. Nous ne voulons plus être enfermés dans une seule appartenance. Notre allégeance québécoise n’est en rien diminuée par une appartenance canadienne. Nous voulons toujours être maîtres chez nous, sauf que, sortis de la crainte de l’autre, on redécouvre un territoire d’attachement plus large. Nous avons plus d’un chez-nous.

Notre jeunesse repense notre avenir collectif. Les dernières élections fédérales l’ont démontré. Reprendre notre place au Canada, penser et proposer la vision et les aspirations québécoises du Canada font dorénavant partie de la nouvelle vision des Québécois.

Quelles valeurs les Québécois et Québécoises veulent-ils pour le Canada ? Quelle vision proposerons-nous de l’environnement, de l’équilibre des chances pour tous et toutes, de l’écart qu’on doit rétrécir entre les hauts revenus et les bas salariés, de notre rôle international, du respect des individus et aussi des communautés auxquelles ils s’associent ?

La couleur québécoise doit être portée par les acteurs politiques, bien sûr. Mais nos artistes, nos intellectuels, nos jeunes, nos représentants syndicaux et environnementaux, nos gens d’affaires peuvent proposer la vision québécoise d’une démarche commune. Se rapprocher ne veut pas dire « disparaître ». C’est plutôt le contraire : c’est prendre notre place avec notre vision et nos aspirations.

Retour dans la famille

Nous pourrions commencer par notre retour, comme Québécois et Québécoises, dans la famille francophone canadienne. Nos compatriotes franco-ontariens, franco-albertains, fransaskois et tous les autres ont monté la garde. Leurs combats, leur insistance, leur persistance nous ont préservé une résonance francophone à la grandeur de notre pays. Nos communautés francophones sont nos racines et nos repères qui alimentent et guident la réappropriation de notre appartenance canadienne.

Depuis cinquante ans, on nous dit que le Québec est notre seul chez-nous, on nous dit qu’ailleurs, c’est chez eux. Mais si chez eux, c’était aussi un peu chez nous ? En chemin, on découvrira peut-être non seulement une francophonie canadienne bien vivante avec ses artistes et ses acteurs économiques et sociaux, mais aussi — oh ! surprise — une anglophonie s’ouvrant tranquillement à l’avantage francophone. Réciproquement, je crois et j’espère, nous apprendrons l’avantage canadien.

Au passage, je nous le souhaite, nous nous serons préoccupés de cette jeune Amérindienne qui nous a rappelé, ce matin, la mémoire et la présence de ceux et celles qui nous ont ouvert la porte les premiers. À nous de les accueillir, maintenant.

Viendra un moment où, les couteaux sur la gorge remisés, la connaissance, le respect réciproque et la confiance retrouvée, l’on signera, dans la formalité, une citoyenneté accueillant notre communauté nationale québécoise. Ce n’est pas une question d’échéancier, mais une affaire de volonté. En ce 30 octobre 2015, vingt ans plus tard, il y a peut-être une autre option : se dire que nous sommes Québécois et que c’est notre façon d’être Canadiens.

34 commentaires
  • Diane Gélinas - Abonnée 5 novembre 2015 01 h 18

    Francophones : 24% au Canada ou 80% au Québec ?

    Voici ce qu'exprimait le nouveau ministre des Affaires internationales, Stéphane Dion, en réaction au documentaire animé par Simon Durivage jeudi dernier :

    «La seule raison pour laquelle on pourrait se laisser convaincre de faire l’indépendance, c’est parce que le «nous» dont parle Monsieur Parizeau dans son discours malheureux – nous, les descendants des colons de la Nouvelle-France – on voudrait être une majorité dans notre pays et on ne peut pas dans l’ensemble du Canada, c’est fini – ça a déjà été le cas mais ce n’est plus le cas – mais au Québec, c’est encore possible. Au lieu d’être 24% des Canadiens, on serait 80% des Québécois, donc il y aurait un intérêt pour nous de faire l’indépendance. C’est le seul argument et cet argument est difficile à sortir aujourd’hui, à l’ère du brassage des populations, du Montréal cosmopolite, etc. mais c’est le seul : il n’y en a pas d’autre.»

    Qui sait ? Dans le pays du Québec, les Francophones canadiens auraient peut-être tendance à réintégrer le pays de leurs origines ? Nos problèmes de dénatalité se règleraient avec un petit million d'entre eux de retour aux sources pour remplacer le million de Québécois exilés aux États-Unis entre 1850 et 1930 faute de pouvoir gagner leur vie ici alors que l'Ontario prospérait à vitesse grand V ?

    • Chantale Desjardins - Abonnée 5 novembre 2015 08 h 18

      Le nous de M. Parizeau représente notre identité et le Québec est déjà un pays. Le discours de M. Parizeau n'était pas une erreur et il avait raison de dire que l'argent et DES votes ethniques ont fait perdre le référendum 95. On oublie trop facilement le role de Chrétien qui actuellement conseille Justin Trudeau.

  • Patrick Boulanger - Abonné 5 novembre 2015 05 h 53

    Pour ceux que cela intéresse, le chroniqueur vedette du journal Le Devoir - Michel David - réagit à la lettre de M. Fournier dans sa chronique d'aujourd'hui : http://www.ledevoir.com/politique/quebec/454407/le

  • Josée Duplessis - Abonnée 5 novembre 2015 06 h 14

    Pensée magique


    Ces temps-ci sont colorés d'illusions que l'on veut nous faire avaler grossièrement comme le retour à la grande famille canadienne.
    Si on regarde les résultats de l'élection fédérale on doit admettre qu'il n'y a pas de véritable Canada familial... Il y a deux grandes divisions: l'est et l'ouest et elles sont profondes ces divisions.
    Que M. Fournier réduise notre nation à une communauté ça relève de l'insulte. Allez lire le papier de M. David aujourd'hui.

    ''« Viendra un moment, les couteaux sur la gorge remisés, la connaissance, le respect réciproque et la confiance retrouvée, où l’on signera, dans la formalité, une citoyenneté accueillant notre communauté nationale québécoise »,

    C'est un affront que nous devons dénoncer haut et fort.

    Dire que le français n'est plus sur la défensive est la pire farce que j'aie entendue.
    Avec l'influence des médias, de la diffusion de la culture via l'internet, l'intensification du multiculturalisme au détriment de notre propre culture (allez consulter la programmation de Montréal en lumières et vous verrez le peu de place au français) pouvons-nous vraiment nous payer le luxe de la pensée magique?
    Voyons donc. On sent nettement derrière ce papier une commande...

    • Claude Bariteau - Abonné 5 novembre 2015 10 h 19

      Que dit Fournier ?

      Que nous serions heureux, très heureux, dans le Canada, un jour, le jour où nous n'aurions d'ambitions que celle d'être de bons citoyens et de bonnes citoyennes canadiennes, comme lui, comme son chef, comme tous les ministres du PLQ. Le jour où le peuple québécois aura accepté de se définir en une communauté, où il aura mis de côté le projet de faire pays, où il sera composé d'une multitude de Fournier, Morneau, Couillard, David, Blais et j'en passe.

      Jamais, jamais. Jamais je ne m'abaisserai à une telle bassesse. Je ne peux pas. J'ai éjecté de ma tête ces idées de soumission. Je n'ai depuis aucun penchant pour le repli. Mon corps et mon esprit marchent et pensent pour qu'advienne le pays du Québec.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 6 novembre 2015 05 h 46

      «de bons citoyens» Mais nous ne sommes pas «citoyens» M. Bariteau, nous sommes «sujets». Les trois dévotions à la Reine de Justin ne vous l'ont pas démontré ? Ne peuvent se définir «citoyens» que ceux qui vivent en République.

      PL

  • Jean Lapointe - Abonné 5 novembre 2015 07 h 22

    Nous sommes nés pour un petit pain selon J.M. Founier

    «Sommes-nous vraiment bloqués par ce seul choix ? Si l’on ne regarde que derrière, peut-être. Mais, pour un instant, si l’on vivait le moment présent en regardant vers l’avant ?» (Jean-Marc Fournier)

    Mais où était donc Jean-Marc Fournier au cours des dernières décennies? On dirait que le passé il ne veut pas le voir. Et s' il ne veut pas le voir c'est sans doute parce que cela l'obligerait à changer d'idée.

    Jean-Marc Fournier a encore la mentalité des Québécois qui pensaient que nous étions nés pour un petit pain.

    On dirait que pour lui les francophones du Canada se seraient enfin réveillés et qu'ils auraient décidé de s'affirmer.

    Et pourtant c'est que bien des Québécois font depuis le début des années 60 en particulier et avant aussi. L'aurait-il oublié?

    Jean-Marc Fournier semble se contenter de faire partie d'une minorité. Il n'aspire pas à plus que cela. On dirait que cela lui suffit. Nous sommes pourtant plus que cela.

    Il vit comme s' il était encore à l'époque d'avant la révolution tranquille.

    C'est pathétique.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 5 novembre 2015 07 h 24

    On se félicite de s'être battus mais c'est pour mieux plier l'échine et chanter tous en choeur le O Canada

    Marc Labelle, ex ex Franco Ontarien, écrivait au sujet de l'attitude de trop des siens:"Quand on a défendu ses droits de façon purement verbale et que survient l'échec, on se félicite de s'être battus mais c'est pour mieux plier l'échine et chanter tous en choeur le O Canada".

    Cette autovalorisation compensatrice de l'impuissance du dominé s'applique à la position du ministre Fournier, une lecture de la situation avec des lunettes roses.

    Ce pays devait être une CONfédération entre 2 peuples, pas une fédération de provinces. Ni la constitution de 1867 ni celle ILLÉGITIME et unilatérale de 1982 n'ont eu de légitimité démocratique. La force de la représentation du Québec à Ottawa? Il y avait 74 députés libéraux fédéraux, sur 75, en 1982!

    Hors Québec, les Francophones s'assimilent à une fréquence grand F. Quant au bilinguisme hors Québec, c'est une fumisterie monumentale. "Le bilinguisme, un échec linguistique mais un succès politique":
    http://www.ledevoir.com/politique/canada/381858/un

    Pendant ques Francophones s'assimilent hors Québec, de 5 ans en 5 ans, et que le Canada devient de plus en plus unilingue, le français recule au Québec même. De plus, le Québec est orphelin de la constitution même du Canada, document bétonné et impossible à modifier: monsieur Fournier est le symbole parfait de l'impuissance là-dessus.

    • Diane Leclerc - Abonnée 5 novembre 2015 09 h 27

      Excellent commentaire, monsieur.

    • Yvon Giasson - Abonné 5 novembre 2015 11 h 29

      Trente cinq ans après avoir visité le Centre francomanitobain à Saint Boniface où j'ai eu le plaisir de rencontrer et de discuter longuement avec des francophones qui se battaient tous les jours pour préserver ce qu'il leur restait d'acquis dans une province jadis francophone mais qui s'est vue immergée d'immigrants anglophones avec la complicité du gouvernement canadien, j'y suis retourné l'an dernier.
      J'ai trouvé un batiment quasi désafecté ou un seul représentant, stagiaire francoafricain de passage nous a reçu. J'ai appris que là ou on se rassemblait il y a trois décennies pour organiser la résistance (va s'en dire que mon hôte ne connaissait pas ce détail),plus rien ne s'y passait.
      Tout au plus les locaux sont loués parfois pour des rencontres de groupe et une partie en permanence, pour un poste de radio communautaire émettant...en anglais.
      Et monsieur Fournier affirmant que le français prend de plus en plus sa place au Canada anglais!!!

    • Michel Blondin - Abonné 5 novembre 2015 19 h 54

      @ Giasson,
      J'ai fait la même chose avec les États de la Nouvelle Angleterre, il y a 20 ans. Déjà, à cet époque les associations de francophones énumérées dans une grand livre du gouvernement fédéral ne voulaientt plus dire grand chose. C'était déjà le petit désert. On ne discutera pas de ce qui se passe maintenant.
      Le ministre Fournier crée une réalité imaginaire pour ensuite lui prêter des sentiments et lui faire dire ce qu'il veut lui-même entendre pour démontrer ce qu'il voulait démontrer. Du théatre de papier!

      Ce beau texte gagnerait à être connu comme un summum de nullité constitutionnel et fondateur du ministère des colons.